L'humanitaire, la politique, le sionisme : Rony Brauman, itinéraire d'un médecin et intellectuel engagé
Ancien président de Médecins Sans Frontières et voix critique très écoutée à gauche depuis des décennies, Rony Brauman est le nouvel invité de l'émission Le Fauteuil. En répondant aux questions de Julien Théry sur les engagements de toute une vie, où se sont nouées expériences politique, morales et intellectuelles, il revient aussi bien sur la crise des boat people dans les années 1970 que sur la situation actuelle en Palestine/Israël, en passant par les enseignements politiques de la famine éthiopienne (1984-1985) et de l'intervention en Somalie (1993-1993).
L’ancien président de Médecins sans frontières évoque d'abord longuement ses années de jeunesse : la sensibilité anarchiste, le Vietnam comme déclencheur, le maoïsme de la Gauche prolétarienne, avec sa fascination pour la radicalité et un certain virilisme. La sortie du gauchisme va pour lui de pair avec un nouveau type d'action concrète, celle d'un jeune médecin qui choisit l’humanitaire, après avoir d’abord été tenu à distance par les premiers dirigeants de Médecins sans frontières, auxquels son allure de jeune gauchiste inspire la méfiance. La famine en Éthiopie, en 1984-1985, va lui faire comprendre que l'action humanitaire n'est jamais hors-sol et toujours menacée d'instrumentalisation. En l'occurrence, l'analyse du comportement du régime de Mengistu contraint Rony Brauman à prendre acte du fait que l’aide peut devenir l’auxiliaire d’une politique criminelle. Moment décisif, au terme duquel la réflexion révèle le caractère illusoire de la posture de neutralité et le caractère inexorable des logiques de pouvoir. Au début des années 1990, l'intervention états-unienne en Somalie pousse Rony Brauman a développer une critique du « droit d’ingérence » lorsqu’il bascule du secours aux victimes vers la justification d’opérations militaires. Sur Israël et la Palestine, Brauman décrit une évolution tout aussi profonde. Né à Jérusalem, issu d’un milieu sioniste, il raconte comment son « sionisme s’est littéralement évaporé » à la fin des années 1980. L’Intifada, la chute de l’Union soviétique et une relecture critique de l’histoire israélienne l’amènent à regarder cet État « avec les mêmes yeux » que n’importe quel autre. Depuis, il dénonce sans relâche l’enrôlement forcé des juifs de la diaspora derrière la politique israélienne, le chantage à l’antisémitisme et l’imposture d’un État qui prétend pouvoir être à la fois intrinsèquement juif et démocratique. Une telle logique identitaire, quand bien même elle s'autorise de l'atrocité du judéocide européen, n'est compatible ni avec le pluralisme, ni avec la justice, ni avec la paix.