Parce qu’il n’est plus possible que seuls “les milieux autorisés” soient autorisés à penser notre monde, ses réalités et ses combats. Cette émission se veut le carrefour des intellectuel·le·s, penseuses·eurs et actrices·eurs des luttes sociales dissident·e·s et/ou invisibilisé·e·s.
Déni pervers, manipulation systématique : le dernier recours des dominants | Marc Joly, Christian Savestre, Julien Théry
En finir avec le déni : c'est le titre du livre récemment publié aux éditions Anamosa par Marc Joly et Christian Savestre, les deux invités de Julien Théry pour ce nouvel épisode d'On s'autorise à penser. Le déni pervers, qui occulte le réel malgré l'évidence de la vérité que chacun a sous les yeux, est au coeur des stratégies qui permettent aux élites néolibérales de poursuivre le pillage des biens commun tout en défendant le suprémacisme raciste-masculiniste et un système économique qui conduit à la catastrophe écologique.
Dans ce nouvel ouvrage le sociologue M. Joly poursuit le travail entamé dans La Pensée perverse au pouvoir (voir un épisode précédent d'On s'autorise à penser, sur la place des catégories de la psychopathologie dans l'espace public et la politique actuelles. Le déni pervers, qui occulte le réel malgré l'évidence de la vérité que chacun a sous les yeux, lui apparaît comme caractéristique de la stratégie de domination des élites néolibérales engagées dans le pillage des biens commun.
Le meilleur exemple en est donné avec l'évasion fiscale pratiquée par le président Macron lui-même au su et au vu de tout le monde, que Christian Savestre, spécialiste d'économie politique, étudie dans le livre après lui avoir consacré une série d'articles sur le site de presse belge Pour écrire la liberté. Ayant négocié en tant qu'avocat d'affaire de la banque Rothschild l'achat de la branche alimentation infantile du groupe Pfizer par le groupe Nestlé en 2012 (juste avant de devenir secrétaire général de l'Elysée pour les questions financières), Emmanuel Macron a eu droit à une rémunération nécessairement située entre 3,5 et 9,5 millions d'euros... qu'il n'a cependant jamais fait apparaître depuis dans ses déclarations d'intérêt et de revenus. Cet argent lui a été (ou lui sera versé) selon des modalités inconnues, pas nécessairement illégales... mais assurément peu assumables politiquement, raison pour laquelle le silence politico-médiatique règne autour de la question (malgré quelques enquêtes de presse restées sans écho).
Le déni pervers, montrent les deux auteurs, est une technique de défense en même temps qu'un outil de domination : il évite aux dirigeants d'avoir à rendre compte des effets de leur action, pourtant manifestement désastreux pour le plus grand nombre. Il s'accompagne de stratégies discursives connexes comme la victimisation complaisante (souvent avec l'expression "on me met une cible dans le dos" brandie dès qu'on est contredit) et la disqualification gratuite des interlocuteurs gênants via toute sorte de mensonges (par exemple l'accusation instrumentale d'antisémitisme) souvent fondés sur la "projection", cette dernière consistant à attribuer ses propres tares à un adversaire.
La façon dont l'entreprise génocidaire poursuivie à Gaza depuis octobre 2023 a pu être poursuivie malgré son exposition en temps réel sur les réseaux sociaux est particulièrement emblématique du déni pervers. Ce dernier permet aussi de maintenir envers et contre tout le racisme systémique ou d'empêcher les mesures nécessaires contre la finance prédatrice, contre les VSS ou encore contre l'aggravation du chaos climatique. En définitive, ce déni vise à empêcher les dominés de se défendre en faisant valoir les savoirs sur leurs propres conditions. Ce sont les principes de vérité et d'égalité qui sont visés, et, bien sûr, les recherches en science sociales dont les résultats sont susceptibles de service à défendre ces principes.
D'où les attaques contre les universités. Avec La Pensée perverse au pouvoir, le livre de M. Joly et C. Savestre constitue une chronique sociologique des « années Macron ».