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On sort les dossiers

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Toutes les deux semaines, Fabrice alias le Stagirite porte un regard décalé sur l'actualité et les stratégies de communication des puissants. L'ironie n'empêchant pas l'analyse rigoureuse.

Zemmour : nationaliste et néolibéral

La campagne d’Éric Zemmour semble pouvoir être décrite comme une bulle médiatique. Une proposition politico-médiatique qui ne correspondrait à aucune demande sociale. Mais on peut aussi penser qu'au-delà de la personne Zemmour, il y a peut-être bien un mouvement de fond.

D'une part, on voit dans les enquêtes électorales que son électorat provisoire est l'un des plus déterminés. 2/3 des personnes ayant l'intention de voter Zemmour disent être sûres de leur choix. Et son électorat a la particularité de s'intéresser beaucoup à la politique, donc il ne choisit pas par hasard. Il y a bien un socle zemmourien. Il est à droite, masculin, plus diplômé et plus aisé que l'électorat du RN. 

D'autre part, si on fait des comparaisons internationales, on s'aperçoit que les équivalents étrangers de Zemmour ont le vent en poupe. Dans le reste du monde et en Europe, on a vu des leaders nationalistes ou populistes bousculer la droite installée puis prendre le pouvoir : Trump aux Etats-unis, Bolsonaro au Brésil, Orbán en Hongrie, Boris Johnson au Royaume-Uni.

Zemmour s'appuie sur un double constat : la naissance d’un nouveau clivage politique mondial depuis la crise de 2008 et l’état présent du paysage politique français.

1- Zemmour pense que l’avenir est au clivage entre les pro-mondialisation et les nationalistes. Il y a bien selon lui en France le pôle de la mondialisation néolibérale (Emmanuel Macron). Mais pour lui, en face, il manque quelque chose. 

Il y a bien le Rassemblement national, mais selon Zemmour, ce parti et sa candidate ne sont pas en mesure d'incarner efficacement le pôle identitaire-nationaliste : Marine le Pen est trop ambigüe sur le libéralisme. En effet toutes les forces nationalistes qui ont percé dans différents pays dans la dernière décennie combinent un conservatisme fort avec un libéralisme économique assumé. Zemmour, lui, n'a pas peur d'afficher son libéralisme pour rallier les classes supérieures : baisse des impôts sur les sociétés, baisse des cotisations sociales, attaques contre le droit du travail, recul de l’âge de la retraite, réduction de la dette publique.

2- Zemmour en déduit qu’il y a de la place pour sa candidature : il pense pouvoir unifier une demande qui sans lui se résignerait à voter autrement.

Si on en croit les sondages, Zemmour ne parvient pas à s’installer sérieusement chez les classes populaires. Mais par son libéralisme il capte les couches supérieures du lepénisme et cherche à les arrimer à la droite classique. Zemmour comprend qu'il peut être le point de convergence de l'extrême droite et d'une droite extrêmisée. Ce serait une sorte d'union des droites dans un grand pôle conservateur identitaire. 

Son but est donc de repérer et de saisir ce qui lui permettrait d'installer en France, face au pôle macronien, un pôle nationaliste et libéral. Cette opposition est décrite dans l'espace public de différentes manières : progressistes contre populistes, mondialistes contre patriotes, néolibéraux contre souverainistes, ouverture contre fermeture, cosmopolitisme contre nationalisme.

Les commentateurs et analystes politiques colportent l’idée d’une opposition en tous points entre les tenants de la mondialisation néolibérale et les nouveaux populistes arrivés au pouvoir après la crise de 2008. Il est courant de rappeler que ces leaders populistes se sont appuyés sur les laissés-pour-compte de la mondialisation et du néolibéralisme : c’est le fameux ouvrier blanc électeur de Trump, c’est l’habitant de la “France périphérique” électeur du RN.

Zemmour, comme Trump, comme Johnson, mais aussi comme Le Pen, leur dit : “la source de vos maux c'est la mondialisation. Or la mondialisation est la perte de la souveraineté de l’Etat-nation. La solution est donc de redonner le pouvoir à l’Etat pour sortir du néolibéralisme et de la mondialisation.” 

Mais lorsqu’on se penche sur ce que font réellement ces nouveaux régimes en termes de politiques sociale et économique, on s’aperçoit que ce n'est pas le cas. L’Etat continue à mener des politiques néolibérales : elles ont muté, parfois se sont intensifiées, et se sont combinées avec des politiques racistes et discriminatoires. L’opposition n’est donc pas si tranchée entre politiques favorables à la modernisation néolibérale et à la mondialisation et politiques nationale-populistes. Néolibéralisme et nationalisme peuvent très bien marcher main dans la main lorsqu'il s'agit d'aider le capitalisme à écraser les travailleurs, comme dans le cas de la politique menée par Viktor Orbán en Hongrie.

Déjà admiré par tous les autoritaires du monde pour avoir mis en pratique la notion de “démocratie illibérale”, le leader hongrois va devenir la coqueluche de l’extrême droite européenne en tenant tête à l’UE lors de la dite "crise migratoire" de 2015. Zemmour le rencontre en septembre 2021.

La politique d’Orbán a un visage néolibéral, comme un retour sur investissement pour les capitalistes qui l'ont porté au pouvoir. Ils seront les premiers servis par leur poulain parvenu à la tête de l’Etat : contrats publics, réductions d’impôts, augmentation des subventions notamment européennes. Et Orbán va aussi petit à petit installer un système clientéliste, de connivence, en distribuant aux proches du Fidesz - son parti - les principaux postes à responsabilité dans l’économie, la justice, l’armée et la police. 

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que Orbán le soit-disant anti-mondialisation ne s’est pas du tout attaqué aux multinationales étrangères (en particulier les fabricants de voitures allemands qui viennent chercher une main d’oeuvre bon marché). Il s'est contenté de bâtir un nouveau compromis entre elles et ses capitalistes nationaux, sur le dos des travailleurs hongrois. 

Concrètement, la politique d'Orbán, c'est un impôt sur les sociétés à 9% (le plus bas de l’UE), un taux d’imposition sur les revenus unique à 15%, une TVA à 27% et une considérable flexibilisation de la relation salariale. Mentionnons également l’incroyable “loi esclavagiste” qui permet aux patrons hongrois de réclamer jusqu’à 400 heures supplémentaires par an à leurs salariés, et ne les payer que 3 ans plus tard.

Orbán a pris le contrôle de l’Etat pour en faire l’arbitre des processus d’accumulation du capital. Avant, les travailleurs étaient pressurés par les multinationales, dans la mondialisation. Désormais ils le sont par les multinationales et par les capitalistes nationaux soutenus par l'Etat. C'est ce qu’on pourrait appeler un “nationalisme néolibéral”, ou un “national-néolibéralisme”. L'exemple hongrois montre que c'est une politique qui bénéficie surtout aux classes moyennes hautes non immigrées et aux segments les plus riches de la société. 

Un patronat qui investit dans un candidat en espérant un retour sur investissement, on le retrouve en France avec les entrepreneurs qui soutiennent, conseillent ou financent la campagne de Zemmour. Puisque le modèle de Zemmour est la Hongrie, et qu'il est comme Orbán soutenu par une classe de capitalistes nationaux, qu'est-ce qu'il résulterait de l'application de son slogan "réunir bourgeoisie patriote et classes populaires" ? 

En portant un regard croisé sur l'esprit des propositions économiques de Zemmour et la politique menée par Orbán on s'aperçoit qu'ils ne cherchent pas du tout à rompre avec les politiques néolibérales. Ils mettent au contraire toute la puissance d'un Etat autoritaire et nationaliste au service du néolibéralisme.

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