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Toutes les deux semaines, Fabrice alias le Stagirite porte un regard décalé sur l'actualité et les stratégies de communication des puissants. L'ironie n'empêchant pas l'analyse rigoureuse.

Pourquoi les nouveaux prophètes prospèrent sur le désaveu des politiques ?

La nomination de Jean Castex au poste de Premier ministre a ravivé le débat sur le charisme des personnalités politiques, en raison de son profil “techno & territoires” sans flamboyance.

“Charisme” : le terme ne manque jamais d’être prononcé par quiconque commente la vie politique. C’est le prestige, l'aura d’une personne que l’on a alors en tête. Ce qui la rend influente, séduisante ; bref, une qualité extraordinaire prêtée à un individu. On est cependant bien en peine de dire en quoi consiste précisément cette qualité. On parlera d’image, de maîtrise de l’art oratoire, de celui qui a une “gueule”.

Rares sont les personnalités dont le charisme semble faire consensus tant chez leurs partisans que chez leurs opposants. Mais plus généralement, il est difficile de déterminer si le charisme consiste en une qualité intrinsèque de l’individu, ou s’il se trouve plutôt dans les yeux de l’admirateur, dans l’esprit du partisan, dans l’oreille du fan - bref, dans la subjectivité de chacun.

On a plutôt tendance à le penser comme un don (son étymologie y invite). Mais pourtant, le charisme, ça se travaille. C’est ce que promettent videos de coaching et livres de développement personnel ou c’est ce que permet, dans une certaine mesure, l’apprentissage de techniques de communication. A défaut, le charisme se construit médiatiquement : on se souviendra par exemple de la VRP de BFMTV Ruth Elkrief vantant les mérites de Jean Castex.

C’est le sociologue Max Weber qui fait du charisme un concept sociologique. Dans Économie et société (1921), il veut comprendre comment une domination peut être exercée sur un individu ou sur un groupe en l’absence de contrainte ou de violence. Il est évident qu’une telle domination ne fonctionne que lorsqu’elle est reconnue comme légitime par ceux sur qui elle s’exerce. Mais d’où vient cette légitimité ? Weber propose la distinction bien connue entre trois types de domination légitime : traditionnelle, légale-rationnelle et charismatique.

Une domination peut d’abord être reconnue comme légitime parce qu’elle est conforme à la tradition. Le détenteur du pouvoir tient son autorité d’une coutume ancestrale. On pensera au monarque de droit divin, aux sociétés où la décision est prise par les anciens, mais c’est le cas aussi, en un sens, dans ces entreprises où la direction est exercée par une même famille de génération en génération.

Une domination peut aussi être reconnue comme légitime lorsqu’elle est exercée dans le cadre de ses fonctions par une personne qui tient son autorité d’un système de règles dont la légitimité est censée être reconnue de tous. Weber parle ainsi de domination légale-rationnelle pour désigner l’administration bureaucratique de l’Etat ou de la grande entreprise capitaliste.

Enfin, un groupe peut reconnaître une personne comme légitime à exercer son autorité sur lui en raison de ses qualités propres : sa force, son courage, sa piété, son éloquence. Weber parle alors de légitimité charismatique, citant l’exemple des prophètes, des héros de guerre, des grands législateurs.

Dans la réalité, ces trois formes de domination légitime se mêlent. Le régime de la Ve République, par exemple, combine des éléments de domination légale-rationnelle (tout le système institutionnel) avec des éléments charismatiques (le président comme incarnation du peuple).

Si les deux premières formes de domination reposent sur un respect des usages, une habitude d’obéir - soit par conservatisme soit par inertie bureaucratique - la domination charismatique introduit toujours une certaine rupture. C'est sur cette différence que Weber va s’appuyer pour définir le charisme (Économie et société, Tome 1, Chap III, 4) : la personnalité charismatique est censée être dotée de capacités extra-ordinaires, qui la rendraient en mesure de produire de la nouveauté.

La domination charismatique, en tant qu'elle est extraordinaire, s'oppose très nettement aussi bien à la domination rationnelle, bureaucratique en particulier, qu'à la domination traditionnelle, en particulier patriarcale et patrimoniale, ou à celle d'un ordre. Les deux dernières sont des formes quotidiennes spécifiques de domination, la domination charismatique (authentique) en est le contraire. (…) La domination traditionnelle est liée aux précédents du passé et, dans cette mesure, également aux règles ; la domination charismatique bouleverse (dans son domaine propre) le passé et elle est, en ce sens, spécifiquement révolutionnaire. M. Weber, Économie et société, tome 1, p. 323

On croit en un grand leader ou un prophète, on le suit parce qu’on a l’espoir qu’il va changer les choses, améliorer notre quotidien, à condition de rompre avec les formes existantes de domination qu'elles soient traditionnelles ou bureaucratiques. Non seulement Jean Castex correspond mal à l’idée courante qu’on se fait du charisme, mais il ne correspond pas non plus à la définition de Weber qu'on vient de voir : difficile de voir en lui l’homme exceptionnel qui va rompre avec l’habitude, transformer le monde, voire le révolutionner. C'est d’ailleurs précisément pour cela qu'il a été choisi : il ne prend pas de place, là où son prédécesseur faisait trop d’ombre. Pas de surprise, donc : si la première grande mesure du couple Macron-Castex, le plan de relance prévoyant l’injection massive d’argent public dans l’économie privée, peut apparaître comme une rupture avec une politique libérale non-interventionniste, cette interprétation ne résiste pas à l’analyse.

On l’entend dans cette vidéo, les mots choisis par le sénateur communiste Fabien Gay pour critiquer le plan de relance (“il faut un plan de rupture, non un plan de relance”) font écho au vocabulaire wébérien décrivant la rupture charismatique.

C’est le député FI Francois Ruffin qui, par une sorte de quiz, souligne le comique, ou plutôt le tragique de répétition qui caractérise la période : les élites gouvernantes appliquent systématiquement les mêmes recettes, crise ou pas crise : injection d’argent public sans contrepartie, rien ou peu pour les services publics, et une politique d’emploi misant exclusivement sur l’offre en diminuant impôts et cotisations plutôt que sur la stimulation de demande.

Une fois encore, on prend les mêmes, et on recommence. Tandis que Geoffroy Roux de Bézieux se frotte les mains, l’impression de verrouillage nous saute aux yeux sous le mandat de Macron. On a devant nous des murs : institutionnels (la Ve République où le président décide de tout), bureaucratiques (les administrations française et européenne), économiques (les “marchés”).

On peut être Macron-enthousiaste, et croire comme Richard Ferrand que “les français ont le sentiment qu’une élite éclairée s’occupe du pays”. Mais d'autres chercheront une porte de sortie avec des leaders charismatiques.

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