Je fais un don

Messianisme guerrier, flambée d'antisémitisme... : avec la guerre d'Iran, la tempête eschatologique monte aux États-Unis

Par Joël Schnapp

Historien, Joël Schnapp a publié Chroniques de l'Antichrist : Crises et apocalypses au XXIe siècle (Piranha éditions) et Prophéties de fin du monde et peur des Turcs au XVe siècle : Ottomans, Antichrist, Apocalypse (éd. Classiques Garnier).

Avec l’arrivée au pouvoir de fondamentalistes de tout poil, aux États-Unis comme en Israël, les délires religieux prennent une place politique et géopolitique préoccupante. Au pays de Donald Trump en particulier, l'attaque contre l'Iran porte à une nouvelle intensité l'effervescence apocalyptique qui s'est installée depuis la campagne présidentielle de 2024. Un point de situation − préoccupant − par l'historien Joël Schnapp, spécialiste des idées religieuses sur la Fin des temps.

Pour les chercheurs des prochaines décennies, l’attaque menée conjointement fin février 2026 contre l’Iran par les États-Unis et Israël restera certainement comme un tournant dans l’histoire du XXIe siècle. Au vu de sa totale illégalité, elle marque indubitablement sinon la fin, du moins l'éclipse durable du droit international tel qu’il avait été conçu au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. La loi du plus fort prévaut et rien dans l’histoire récente ne peut apporter le moindre réconfort face à cet état de fait.

Sur le plan économique, il est difficile d’imaginer autre chose qu’un nouveau choc pétrolier : la fermeture du détroit d’Ormuz pèse déjà considérablement sur l’économie mondiale et on ne voit pas bien comment prévenir la catastrophe imminente. Les rétropédalages de Trump n’y changent pas grand-chose. Les États-Unis et Israël ont probablement mis en branle un engrenage dévastateur et nous serons nombreux à payer le prix fort de l’aventure iranienne.

Au-delà de ses aspects géopolitique et économique, la crise actuelle suscite des angoisses sur un plan bien différent, qui commence à attirer sérieusement l’attention : avec l’agression contre l’Iran, on assiste à un véritable bouillonnement apocalyptique. Dans un article récent publié par The Conversation, le professeur de théologie André Gagné insistait très justement sur l’importance des discours prophétiques et apocalyptiques aux États-Unis. Les exégèses dispensationalistes du pasteur baptiste Greg Laurie ou de l’influenceuse chrétienne Traci Coston ne laissent aucun doute : aux yeux de nombreux évangéliques, la guerre en Iran présente un caractère éminemment eschatologique. 

Les influenceurs contribuent à renouer avec une tradition médiévale bien établie, celle de l’Antichrist juif.

L’Iran n’est-elle pas historiquement la Perse, ennemie de toujours du Peuple élu ? Cette même Perse que certains évangéliques n’hésitent pas à assimiler aux peuples impurs de Gog et Magog mentionnés par le Livre d'Ezéchiel... Dans une vidéo, visionnée déjà par plus de cent trente mille personne, Greg Laurie explique que nous sommes sur le point d’entrer dans le scénario de la Fin des temps : l’enlèvement de l’Église (un élément clé des doctrines évangéliques selon lequel les justes doivent monter au ciel avant que ne commence la Grande Tribulation) devrait avoir lieu dans les prochains jours.

Indubitablement nous sommes entrés dans une véritable tempête eschatologique dont les manifestations sont multiples. Pour justifier une fois de plus l’attaque des mollahs iraniens, Benjamin Netanyahou a fait directement référence à Amalek, l’ennemi héréditaire d’Israël1. Le pasteur Franklin Graham, le fils de l'une des plus grande figures de l'évangélisme moderne aux États-Unis, le célèbre Billy Graham, a de son côté appelé à la prière pour les soldats américains engagés dans l’opération et a remercié le président de procéder à la destruction de l’empire du mal. Dans le même temps, les médias ont prêté une large attention aux divagations du milliardaire Peter Thiel, qui a donné quatre conférences à Rome sur l’Antichrist après être intervenu à l'Académie des sciences morales et politiques à Paris (voir un précédent article du Média) : à ses yeux, le fils de Perdition doit se manifester très prochainement et établir un gouvernement mondial qui s’opposera à la science et à l’intelligence artificielle.

Comme toujours, en temps de guerre, la propagande fait rage, les informations les plus extraordinaires circulent et il devient difficile de faire la part des choses, de distinguer le vrai du faux. Les fausses nouvelles se multiplient et viennent renforcer non seulement les théories du complot mais aussi la défiance généralisée envers les médias. On a tous vu des images produites par l’intelligence artificielle : des missiles détruisant le Dôme du Rocher à Jérusalem, le cœur de Tel-Aviv en feu ou des navires de guerre américains sur le point de couler... 

Sur le plan religieux, le même problème se répète à l’infini. Des hauts gradés de l’armée américaine ont-ils vraiment parlé à leurs troupes de croisade et d’Armageddon, comme le soutient l’ONG MRFF, la Military Religious Freedom Foundation ? Le MRFF a-t-il vraiment reçu plus de deux cents plaintes à sujet ? On a beau chercher, on n’en trouve confirmation nulle part. Côté israélien, le rabbin Baruch Rosenblum a-t-il vraiment annoncé le retour du Messie pour le jeudi 26 mars ? La date est symbolique s’il en est puisqu’il s’agit du premier jour de l’année calendaire juive, mais on n’a guère entendu de rabbin faire une prédiction datée sur le retour du messie depuis Sabbataï Tsevi, le faux messie qui se manifesta en 1666. Aucun média fiable n'a confirmé ce propos, pourtant relayé par des milliers de posts sur X.

Le messie autoproclamé Sabbataï Tsevi (1626-1676), gravure, Thomas Coenen, Ydele Verwachtinge der Joden, getoont in den Persoon van Sabethai Zevi, haeren laetsten vermeyden Messias, Amsterdam, 1669 (frontispice)

Cette fièvre eschatologique qui gagne les réseaux sociaux et les croyants pourrait prêter à sourire. Elle n’a cependant rien d’anodin. Ce n’est pas un gentil folklore dont on pourrait s’amuser avant de revenir aux choses sérieuses. Le cas de Baruch Rosenblum en donne un exemple frappant. Qu’il ait fait ou non cette prédiction n’importe pas vraiment. Ce qui est important, c’est qu’elle a été reprise par des influenceurs américains qui l’ont détournée de son sens initial. Si le rabbin parlait de la venue tant attendue du Messie, aux yeux des nationalistes chrétiens qui relaient ses propos, il s’agit au contraire de l’Antichrist.

Rav Baruch Rosenblum. Capture d'écran d'une vidéo datée du 5 mars 2026 sur son site internet, www.torahanytime.com/lectures/434718

Ainsi, le tweet de cet homme qui se présente comme un vétéran de la Navy, selon lequel le « Christ est roi » et l’arrivée de l’Antichrist imminente, a été vu plus de deux millions de fois . D’autres ont suivi la même voie comme cette suprématiste blanche australienne, Lozzy B., dont le retweet approche le million de vues, ou encore le retweet du compte manifestement conspirationniste Open Minded Approach, qui se contente lui de 60 000 de vues. Ce faisant, ces différents influenceurs contribuent à renouer avec une tradition médiévale bien établie, celle de l’Antichrist juif.

Si l’on se penche en effet sur le texte de référence sur l’Antichrist, la fameuse lettre à la reine Gerberge d’Adson de Montier-en-Der, au Xe siècle, on y trouve en effet que l’Antichrist sera issu de la tribu de Dan et se présentera comme le Messie annoncé aux Juifs1. Il s’agit là d’un puissant vecteur d’antijudaïsme qui vient souffler sur les braises d’un antisémitisme toujours latent et en forte augmentation en raison du génocide à Gaza et des crimes du gouvernement israélien en Cisjordanie. Il suffit de jeter un œil aux commentaires attenant aux tweets cités plus haut pour s’en faire idée : les images antisémites y fourmillent. Les attentes eschatologiques viennent ainsi raviver les anciennes rivalités entre religions révélées.

Cette flambée d’antisémitisme est d’autant plus préoccupante qu’elle va de pair avec l’offensive d’une partie de la galaxie MAGA contre la guerre en Iran. On annonçait en novembre une possible déchirure au sein de la mouvance politique qui a porté Trump au pouvoir. Les signes ne mentaient pas : il ne s’agit plus de divergences mais d’une véritable rupture autour de la politique étrangère et spécifiquement à propos d’Israël.

Tempête eschatologique et flambée d'antisémitisme : avec la guerre d'Iran, les délires religieux aux États-Unis
Les premières lignes du Libelle sur l'Antichrist adressé à la reine Gerberge par Adson de Montier-en-Der (BnF, ms 2462, fol. 208, XIIe-XIIIe s.)

Deux camps semblent s’opposer ouvertement désormais. D'un côté, celui des évangéliques et des adeptes du sionisme chrétien qui soutiennent Israël envers et contre tout : les juifs ne doivent-ils pas se convertir à la Fin des Temps et la grande bataille finale d’Armageddon ne doit-elle pas se dérouler en Israël ? De l’autre, les tenants d'« America First », « l'Amérique d'abord », qui se veulent fidèles au programme isolationniste de Trump. Le célèbre suprémaciste blanc Tucker Carlson avait ouvert les hostilités en novembre en déclarant que le sionisme chrétien est une hérésie, comme on l'a souligné ici-même. Il avait également opéré un rapprochement remarqué avec le néo-nazi Nick Fuentes, qui revendique ouvertement l’antisémitisme. Carlson persévère ces derniers jours, affirmant que l’opération en Iran est « absolument dégoutante et maléfique ». Mieux, il interviewe Joe Kent, l’ancien chef du contre-espionnage, qui vient de démissionner avec pertes et fracas pour protester contre l’offensive américano-israélienne. Il en ressort des propos d’un complotisme inouï : selon Kent, Trump aurait été victime d’un complot juif qui l’aurait entrainé dans la guerre. Pire, le Mossad aurait été à la manœuvre pour assassiner Charlie Kirk  ! On ne saurait trop y insister :  ruminations apocalyptiques et complotisme vont souvent de pair à l’extrême-droite.

Tempête eschatologique et flambée d'antisémitisme : avec la guerre d'Iran, les délires religieux aux États-Unis
Joe Kent, à gauche, interviewé par Tucker Carlson, 19 mars 2026 (capture d'écran)

À l’heure qu’il est, rien ne permet de prévoir une amélioration de la situation au Moyen-Orient. Une nouvelle flambée est à craindre et en conséquence, de nombreuses nouvelles prédictions de fin du monde devraient voir le jour. Si on veut voir clair en matière de géopolitique, il va falloir prendre sérieusement en compte prophétisme et eschatologie. Trente après la chute du communisme, les questions religieuses reviennent massivement sur le devant de la scène et l’arrivée au pouvoir de fondamentalistes de tout poil, en Israël comme aux États-Unis, est particulièrement préoccupante. 

Et ce n’est pas près de s’arrêter, bien au contraire. La tempête eschatologique va gagner en puissance pendant encore plusieurs années, pour une raison évidente : 2033 approche et de nombreux croyants sont persuadés que le Christ reviendra deux mille ans après sa mort. Or, traditionnellement, en se fondant sur l’Apocalypse de Jean, les exégètes affirment que les événements de la Fin des temps dureront sept ans, deux fois quarante-deux mois. Or 2033 – 7 = 2026 !... ●●

1. Voir Philip C. Almond, The Antichrist, a New Biography, Cambridge University Press, 2020, p. 11, et Claude Carozzi, Apocalypse et salut dans le christianisme ancien et médiéval, Aubier, 1999, p. 15. 

Messianisme guerrier, flambée d'antisémitisme... : avec la guerre d'Iran, la tempête eschatologique monte aux États-Unis
L'antichrist assassine un fidèle. Traduction française du Libellus de Antichristo d'Adson de Montier-en-Der, BnF, ms fr. 412, fol. 226.

Image générée par IA pour illustrer un article de la Military Religious Foundation (https://www.militaryreligiousfreedom.org/) au sujet d'un discours du secrétaire d'Etat à la défense Pete Hegseth, 26 mars 2026

Vous aimerez aussi

Le Média n'appartient ni à l'état, ni à des milliardaires, il est financé uniquement par des citoyens comme vous.

Il est en accès libre pour le plus grand nombre grâce à des citoyens qui contribuent tous les mois. Devenez Socio pour soutenir l'information indépendante !

Rejoignez les Socios

Afin de rester indépendant et en accès libre pour le plus grand nombre, et de continuer de vous proposer des enquêtes sur les magouilles de la Macronie et les arnaques des multinationales, des reportages de terrain au plus près de ceux qui luttent, des entretiens, débats et émissions comme on n'en voit plus à la télé, nous avons besoin de vous !