Peter Thiel et le fascisme de la fin des temps : retour sur le naufrage de l'Académie des sciences morales
Historien, Joël Schnapp a publié Chroniques de l'Antichrist : Crises et apocalypses au XXIe siècle (Piranha éditions) et Prophéties de fin du monde et peur des Turcs au XVe siècle : Ottomans, Antichrist, Apocalypse (éd. Classiques Garnier).
Dans le langage politique des extrémistes aux États-Unis, comme en Israël, les justifications bibliques sont en recrudescence, en particulier avec des références aux événements apocalyptiques de la fin des temps. Fin janvier dernier, la vénérable Académie des Sciences morales et politiques française a cru bon de contribuer à la diffusion de ce genre de discours politico-religieux en conviant le milliardaire libertarien Peter Thiel, co-fondateur de PayPal et partisan de Donald Trump, à donner une conférence sur l'Antichrist. Naufrage politique assurément, mais aussi intellectuel, explique l'historien Joël Schnapp : Peter Thiel ne maîtrise absolument pas son sujet.
La conférence donnée à l’Académie des sciences morales et politiques par Peter Thiel, patron du géant du traitement de données Palantir, a fait grand bruit. Tous les médias français et une bonne partie des médias étrangers ont relayé les propos du milliardaire, souvent avec une certaine gêne : chacun connaît ses positions antidémocratiques et son propos techno-fasciste ne fait pas nécessairement les délices de tous, d’autant que ses élucubrations néoréactionnaires ne sont pas faciles d’approche1. Si les aspects politiques du discours prononcé par Thiel ont été abondamment commentés, la dimension théologique, en revanche, n’a guère été analysée. L’Antichrist n'est pourtant pas un sujet simple et banal, dont tout un chacun pourrait discuter sans se préoccuper de la tradition religieuse millénaire à laquelle cette figure appartient.
Quel intérêt le personnage de l’Ennemi Ultime de l’humanité peut-il bien avoir pour un milliardaire libertarien ? Dans ses propos liminaires, Peter Thiel se présente ainsi :
« Certains d’entre vous me connaissent pour mon activité publique d’investisseur dans les technologies et d’entrepreneur. Dans ma vie privée, je suis un chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation, apparemment mineure, par rapport à l’orthodoxie libérale classique : je m’inquiète de l’Antéchrist »2.
L’Antichrist, une déviation mineure ? Diable ! Que veut-il dire ? Et quel rapport avec notre actualité ? De qui ou de quoi Peter Thiel veut-il parler ? Tentons d'y voir plus clair.
Antichrist ou Antéchrist ?
Peter Thiel s’est fait flatteur devant les auditeurs de la prestigieuse Académie des sciences morales et politiques, où la très droitière philosophe Chantal Delsol l'avait invité. Entre autres douceurs, il a affirmé son attachement à la langue française, source d’inspiration pour lui :
« J’aime le mot français 'Antéchrist' — ante, 'avant' le Christ — parce qu’il saisit mieux le sens chronologique de l’Antéchrist que le mot anglais ».
Il y a depuis longtemps, en France, un débat sur le nom de l’Ennemi ultime de l’humanité : faut-il écrire « Antéchrist » ou « Antichrist » ? Une recherche rapide aboutit rapidement à la conclusion que les deux formes sont possibles. Certes, Ernest Renan (1823-1892) parlait d’Antéchrist, mais un grand spécialiste de l’Apocalypse médiévale comme Claude Carozzi préfère parler d’Antichrist et c’est lui que je suivrai ici3. La question, cependant, est purement graphique ; elle n'engage en rien la préposition latine ante (avant), contrairement à ce qu'affirme le milliardaire aspirant théologien. Isidore de Séville, grande figure de la culture médiévale, mettait déjà en garde à ce sujet au VIIe siècle dans ses Étymologies (VIII, 11,20) :
« L’Antichrist porte ce nom parce qu’il doit venir contre le Christ. On ne dit pas Antéchrist, comme le comprennent certains simplets, parce qu’il doit venir avant le Christ, c’est-à-dire que le Christ viendra après lui. Ce n’est vraiment pas là la raison ; au contraire, on dit en grec Antichrist, ce qui donne en latin 'contraire au Christ'. En effet, ἀντί en grec signifie 'contre' en latin. »
On ne va jamais trop loin dans la flatterie, disait Audiard. Cependant parfois on se prend les pieds dans le tapis. C’est d’autant plus grave que Thiel fonde son raisonnement sur cette erreur. Il s’interroge en effet :
« Comment et pourquoi l’Antéchrist arrive-t-il au pouvoir en premier ? La plupart des histoires chrétiennes de l’Antéchrist n’apportent pas de bonne réponse à cela, car elles ne s’engagent pas suffisamment avec la technologie ».
Son analyse repose donc sur une interprétation fautive du mot « Antichrist ». Quant à savoir si les prophètes de la Bible ont suffisamment ou non pris en compte la technologie, on laisse à d’autres le soin de décider.
La définition de l’Antichrist selon Peter Thiel
Cette bourde a évidemment des conséquences sur la définition même de l’Antichrist donnée par le patron de Palantir. La voici :
« Je me concentrerai sur l’interprétation la plus courante et la plus dramatique de l’Antéchrist : un roi maléfique ou un anti-messie qui apparaît à la fin des temps ».
Voilà qui correspond à la manière dont certains interprètent les chapitres 11 et 12 du Livre de Daniel, lequel annonce la venue d’un roi persécuteur à la fin des temps. On retrouve également certaines interprétations de ce genre dans les Évangiles (notamment Matthieu, 24) ou dans la Deuxième Lettre aux Thessaloniciens de Paul. Peter Thiel, cependant, ne mentionne ni le « mystère d’iniquité » ni le « fils de perdition » évoqués dans ces textes. Sa définition n’est pas complètement fausse, mais elle est minimaliste, pour ne pas dire étriquée. Elle est d’autant moins efficace que le nom « Antichrist » n’apparaît jamais dans ces sources. En outre, le milliardaire fait complètement l’impasse sur les Lettres de Jean, références essentielles pourtant, puisqu’il s’agit des seules sources canoniques qui contiennent le mot « Antichrist ».
L'exégèse est révélatrice des obsessions actuelles des milliardaires libertariens qui militent pour la destruction des États-nations et leur remplacement par une myriade de micro-États complètement dérégulés et sans démocratie.
Quelques précisions supplémentaires sont données un peu plus avant dans la conférence lorsqu'est mentionnée la Bête qui monte de la mer, une référence essentielle tirée de l’Apocalypse de Jean. Mais l’exégèse qui en est fait surprend. Jean écrit : « Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation » (Ap. 13, 7). Peter Thiel interprète ainsi :
« Le livre de l’Apocalypse décrit l’Antichrist comme une 'bête sortie de la mer' à la tête d’un gouvernement mondial, qui persécute les chrétiens dans une grande tribulation avant le retour du Christ ».
Il revient d’ailleurs explicitement sur ce sujet à la fin de la première partie de sa conférence :
« J’aimerais ajouter un autre risque existentiel à la liste : celui d’un gouvernement mondial totalitaire comme un seul État ».
L’exégèse fonctionne plus ou moins, puisque le texte biblique parle d’autorité sur le monde entier. Mais elle est surtout révélatrice des obsessions actuelles des milliardaires libertariens qui, comme Peter Thiel, militent pour la destruction des États-nations et leur remplacement par une myriade de micro-États complètement dérégulés et surtout sans démocratie4. Qu’on imagine un peu : un gouvernement mondial avec des taxes égales pour tous ! Quelle abomination !
Pour le reste, Peter Thiel passe complètement sous silence la deuxième Bête du chapitre 13 de l'Apocalypse, celle qui a deux cornes comme un agneau mais qui parle comme un dragon. On voit généralement dans cette deuxième Bête une incarnation du faux prophète. Luther s’en servait notamment pour dénoncer le pape catholique de Rome. Peter Thiel n’y prête pas la moindre attention, pas plus qu’il ne se réfère à d’autres éléments fondamentaux concernant l’Antichrist dans l'Apocalypse de Jean, à savoir la prophétie des sept rois du chapitre 17 ou la question essentielle de Gog et Magog au chapitre 20. Son approche est donc singulièrement pauvre et univoque. On en vient à se demander si, au fond, son Antichrist ne correspond pas tout autant à Sauron, le Seigneur Ténébreux dans le Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien, dont Peter Thiel est un grand amateur (sa principale société s’appelle Palantir, du nom d’un artefact magique de l’univers de Tolkien).
La question de la durée et la méconnaissance de la tradition
Peter Thiel ouvre son discours sur une référence essentielle concernant la fin du monde. Il s’agit de la fameuse citation de l’Évangile selon Matthieu (Mat. 24, 36) :
« Pour ce qui est du jour et de l'heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul » .
Il s’en sert visiblement pour justifier sa recherche en montrant son caractère orthodoxe. Il cite en effet l’exemple du prédicateur William Miller (1782-1849) et ses sectateurs au XIXe siècle. Le retour du Christ avait été annoncé pour le 22 octobre 1844 et près de cinquante mille personnes avaient alors attendu la date avec impatience avant d’être déçues. Ceux qui n’avaient pas perdu la foi avaient alors fondé l’Église des adventistes du Septième jour. Peter Thiel avance qu’ils n’avaient pas été à l’encontre du texte de l’Évangile, car, affirme-t-il :
« ils ont deviné le jour, mais pas 'le jour et l’heure' ».
Le milliardaire joue sur le sens de la conjonction de coordination, avec un sophisme évident. Souvent, prophètes et apprentis prophètes invoquent une erreur de calcul quand une prophétie ne se réalise pas. Mais il y a là surtout un contresens total, puisque c’est précisément cette citation de Matthieu (avec une autre des actes de Apôtres)5 qui est utilisée dans la tradition pour proscrire toute perspective millénariste. On en trouve un exemple parfait avec Augustin d’Hippone, qui s’appuie dans La Cité de Dieu sur un raisonnement de ce type pour décourager l’attente de la fin des temps6. Disons-le nettement : il est fort difficile de prétendre faire de la théologie sans connaitre un minimum Augustin. Pour le reste, les questions de durée ne sont pas abordées au cours de la conférence : la prophétie des soixante-dix semaines de Daniel est singulièrement absente, de même que celle des quarante-deux mois de l’Apocalypse. En outre, Peter Thiel ne dit strictement rien de la Parousie ni du Millénium. Il ne fait donc que détacher le mythe de l’Antichrist d’un ensemble scripturaire qu’il se garde bien d’aborder. Tout cela n’est guère sérieux.
Citations erratiques, références étranges, affirmations péremptoires
Le problème vient d’ailleurs surtout de là : rien n’est précis dans le discours prononcé par Peter Thiel. Dès le début de sa conférence, il mélange les références en parlant de Daniel 4, 12 au lieu de Daniel 12, 4. C’est anecdotique, mais symptomatique d’un manque de rigueur récurrent. Les références s’enchaînent sans le moindre effort de contextualisation. On projette une image du tableau de William Blake, Le Grand Dragon rouge et la Bête de la mer. Sans le moindre mot sur le sujet, l’auteur, la tradition, Peter Thiel assène :
« Ce tableau de Blake datant du début du XIXe siècle est évocateur, mais il a été rejeté par la plupart des gens qui le considéraient comme une fantaisie médiévale ».
Pourtant, à regarder une illustration de L'Apocalypse glosée, ouvrage datant de la première moitié du XIIIe siècle, on comprend aisément que Blake est à l'évidence allé chercher son inspiration dans l’iconographie médiévale...
Peter Thiel revient ensuite en arrière dans le temps pour nous parler d’un théologien suisse assez peu connu, Heinrich Corrodi, et nous expliquer que
« dès le 18e siècle, spéculer sur l’Antichrist était considéré comme ridicule ».
Soit, mais pourquoi dans ce cas ne pas se référer à une source plus convaincante ? Voltaire se moquant de Newton et de ses calculs apocalyptiques, par exemple. Le philosophe de Ferney écrivait en effet, avec une délicieuse férocité :
« Une preuve de sa bonne foi, c’est qu’il [Newton] a commenté l’Apocalypse. Il y trouve clairement que le pape est l’antéchrist, et il explique d’ailleurs ce livre comme tous ceux qui s’en sont mêlés. Apparemment qu’il a voulu par ce commentaire consoler la race humaine de la supériorité qu’il avait sur elle »7.
Roosevelt a été fréquemment comparé à l’Antichrist et à sa suite tous les présidents américains, en particulier Barak Obama
Autre incohérence majeure : Peter Thiel s’appuie sur une citation de Josef Pieper, philosophe catholique du siècle dernier, qui expliquait en 1953 que le nom d’« Antichrist » sonne étrangement à nos oreilles contemporaines. C’est un fait que le catholicisme a toujours été très réticent en matière d’eschatologie, mais comment ignorer qu’au sein des communautés évangéliques, et spécifiquement aux États-Unis, la légende de l’Antichrist est demeurée bien vivante tout au long du XXe siècle ? Le président Franklin D. Roosevelt a été fréquemment comparé à l’Antichrist, et à sa suite tous les présidents américains, en particulier Barak Obama8.
On pourrait continuer : toute la conférence de Peter Thiel à l'Académie est truffée d’erreurs, de références bibliques manipulées et de citations d’auteurs classiques sans rapport avec le sujet. Dans un passage hallucinant, Thiel convoque par exemple Polybe, Thucydide et Daniel pour expliquer que
« la fin de l’histoire de Daniel est différente du Ragnarok ».
Le Ragnarok est un mythe de la fin du Monde qui a circulé dans les pays scandinaves au XIIIe siècle. Influencés par un christianisme toujours plus conquérant, les auteurs de l’Edda poétique l'ont adapté à la mythologique nordique. Il est assez normal que le prophète Daniel n’ait pas grand-chose à voir avec les Vikings. Manifestement, le milliardaire qui veut en finir avec les universités ne se préoccupe guère d’exactitude. En dépit des apparences, son propos n’a pas grand-chose à voir ni avec la théologie, ni avec l’histoire, ni même avec la raison.
Finalement, qu’est-ce que l’Antichrist selon Peter Thiel ?
Après de longs et touffus prolégomènes, Peter Thiel en arrive enfin au sujet de sa conférence. Il s’appuie sur la notion de katechon : dans la Seconde lettre aux Thessaloniciens, Paul mentionne effectivement une force qui, aux yeux de nombreux auteurs, empêche l’Antichrist de sévir, une force qui le retient littéralement. Ce passage a fait couler beaucoup d’encre depuis des siècles ; il s’agit d’un des plus obscurs du Nouveau Testament. Le philosophe allemand Carl Schmitt l'a remis au goût du jour en suggèrant qu’il s’agit d’une force politique destinée à empêcher le chaos, à retarder la fin des Temps. Se fondant sur le concept de katechon, Peter Thiel affirme que :
« La Bible nous laisse une certaine liberté dans l’histoire ».
Nous voilà bien avancés. Le milliardaire conférencier use à nouveau de références bibliques dont on saisit mal le rapport avec l’Antichrist et la fin des Temps (Daniel 12, 4 et Jonas 3, 4). Puis il annonce la possibilité d’une troisième Guerre mondiale ou d'une deuxième Guerre froide qui risque de déboucher « sur une paix injuste ». Une troisième Guerre mondiale serait « littéralement l’Armageddon », en raison des armes nucléaires. Raisonnement difficile à suivre, puisque dans le schéma classique de la Fin des Temps, l’Armageddon, bataille ultime entre les forces du bien et celles du mal, a lieu bien longtemps après la venue de l’Antichrist (environ mille ans !). Chez certains « dispensationalistes », cependant, l’Armageddon a lieu avant le Millénium. À quelle tradition Thiel se réfère-t-il ? Mystère. Toujours est-il que pour éviter l’Armageddon, il faudrait accepter une paix injuste. Entre deux sarcasmes sur Docteur Folamour et Tintin, Peter Thiel avance que le slogan de l’Antichrist est « paix et sécurité » − avec à l'appui une référence à la Première lettre aux Thessaloniciens. Qu’importe si, dans le passage en question, ce sont « les gens » qui parlent et non pas l’Antichrist. Il achève son propos en mettant en garde contre la Chine, cet abominable modèle socialiste, et il appelle son public à ne pas se laisser troubler par les « sideshows », les distractions que seraient le Venezuela et le Groenland − avec une référence, cette fois, à Matthieu 24, 6 (« Veillez à ne pas vous troubler »). Avant cette conclusion :
« Ne soyez pas trop troublés. Ne vous contentez pas d’une paix injuste. Merci. »
En septembre, à San Francisco, Thiel a émis l’hypothèse que l'Antichrist pourrait bien être Greta Thunberg.
Déception : on n’a pas compris grand-chose au raisonnement et, surtout, Peter Thiel n’a finalement pas désigné d’Antichrist à proprement parler. En septembre, à San Francisco, il avait émis l’hypothèse qu'il pourrait bien s'agir de Greta Thunberg. L'idée semble abandonnée : qui peut bien avoir peur d’une activiste écologiste suédoise de vingt ans ? La conférence nous laisse donc sur notre faim? Nous ne savons toujours pas si l’Antichrist est déjà parmi nous, ni comment il va établir un gouvernement mondial ni comment il va s’opposer à la connaissance et à l’expansion des intelligences artificielles. Heureusement qu’on n’a pas dû payer pour entendre de telles sornettes !
La pseudo-théologie de Peter Thiel est totalement lacunaire. Sans que l’on comprenne pourquoi, le milliardaire libertarien écarte ou oublie de larges pans du mythe de l’Antichrist. Ce dernier se réduit chez lui à un dirigeant du Spectre dans James Bond, un super méchant qui aurait réussi à s’imposer comme président de la planète et disposerait de ressources infinies pour s’opposer au progrès et à la science. C’est sans doute que l’objectif de Peter Thiel est ailleurs. La théologie n’est en fait qu’un vernis destiné à rallier certains croyants à ses orientations « anarcho-capitalistes » (j’emprunte l'expression à l’historien Quinn Slobodian) et à favoriser le développement des intelligences artificielles, dans lequel lui et ses amis ont investi des sommes colossales.
Si on fait cependant l’effort de considérer ce fatras techno-religieux comme de la théologie, il faut noter son caractère tout à fait hétérodoxe. Jadis, son auteur aurait sans doute eu des problèmes avec les tribunaux de l’Inquisition. Ces temps sont fort heureusement révolus et Thiel risque seulement de passer pour un imposteur. Son approche est marquée par une ignorance arrogante et un évident mépris du savoir des spécialistes9. On n’en est pas surpris, puisque toute la première partie de son discours était consacrée à une attaque en règle des universités, incapables, selon lui, de faire progresser la science et de proposer des analyses globales.
Pour quelle raison ce monsieur a-t-il été invité à prononcer une conférence sur un sujet qu’il maitrise fort mal dans un des lieux les plus prestigieux de la République ?
Là, toutefois, n’est pas le problème. Le ridicule ne tue pas, mais on est en droit de se demander pour quelle raison absconse ce monsieur a été invité à prononcer une conférence sur un sujet qu’il maitrise fort mal dans un des lieux les plus prestigieux de la République française. Faut-il y voir un effet caractéristique du pouvoir de l’argent ? D’une fascination morbide pour les milliardaires, quinze jours après la réception de Bernard Arnault comme nouveau membre de la même académie ? S’agit-il d’une volonté de faire valoir, à défaut d’une théologie digne de ce nom, des saillies antirépublicaines, des conceptions antidémocratiques et des tendances monarchiques ? Est-ce vraiment là le rôle de l’Académie des Sciences morales et politiques et de l’Institut ?
Toujours est-il que la conférence a fonctionné comme un extraordinaire coup de projecteur : nombre de nos concitoyens ont appris à mettre un nom sur le visage d’un milliardaire techno-fasciste, un promoteur de ce fascisme de la fin des Temps sur lequel Astra Taylor et Naomi Klein ont attiré l'attention avec un article retentissant dans The Guardian au printemps 2025. Qu’on ait offert une telle tribune à un tel charlatan, à un moment où la menace néo-fasciste se fait plus pressante que jamais au pays de ces Lumières qu’il déteste tant, est purement et simplement scandaleux. ●●
1. Sur l’univers politique de Peter Thiel, voir Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard, 2026, aux p.120-134.
2. Les citations proviennent de la transcription et la traduction du discours de Peter Thiel par Arnaud Miranda (dont on salue l’excellent travail), publiées par Le Grand Continent.
3. Claude Carozzi, Apocalypse et salut dans le christianisme ancien et médiéval, Aubier, 1999.
4. Voir Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’Apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, Le Seuil, 2025, p. 11.
5. Ac, I, 4 : « Eux donc, étant réunis, lui demandèrent : « Seigneur, le temps est-il venu[4] où vous rétablirez le royaume d’Israël ? » Il leur répondit : « Ce n’est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ».
6. Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVIII, 53 : « Loin de s’en taire avec lui, ils lui firent cette question, quand il était encore ici-bas : ‘Seigneur, si vous paraissez en ce temps, quand rétablirez-vous le royaume d’Israël?’ Mais il leur répondit : 'Ce n’est pas à vous à savoir les temps dont mon père s’est réservé la disposition'. Ils ne demandaient pas l’heure, ni le jour, ni l’année, mais le temps ; et toutefois Jésus-Christ leur fit cette réponse. C’est donc en vain que nous tâchons de déterminer les années qui restent jusqu’à la fin du monde, puisque nous apprenons de la Vérité même qu’il ne nous appartient pas de le savoir ».
7. Voltaire, « Newton et Descartes », Dictionnaire philosophique, Paris, Garnier, 1878 (1764), p. 121.
8. Comme le fait remarquer Matthew Avery Sutton, « Was FDR the Antichrist ? The Birth of Fundamentalist Antiliberalism in a Global Age », The Journal of American History, 98/4, 2012, p.1052-1074.
9. Peter Thiel aurait notamment beaucoup gagné à lire Antichrist, Two Thousand Years of the Human Fascination with Evil, de Bernard McGinn (Harper San Francisco, 1994), ou Antichrist. A New Biography de Philipp C. Almond (Cambridge University Press, 2020).