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Colombie : l'automne social brûlant d'un pays "en plein réveil"

Par Tristan Ustyanowski

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Sans organisation centralisée, armés de casseroles et de détermination, des milliers de manifestants ont écrit une nouvelle histoire des mobilisations populaires. Depuis plus d'un mois, des cortèges s'improvisent dans les principales villes du pays et fragilisent les fondations du gouvernement d'Iván Duque. A l'occasion du troisième appel national à mobilisation, Le Média a battu le pavé à Bogota.

« S’arrêter pour avancer, vive la grève nationale !  ». Ce jeudi 4 décembre, ils sont encore nombreux à faire résonner ce slogan dans les rues de la capitale colombienne. Les syndicats ont ouvert le bal de cette journée de manifestation interprofessionnelle, quatorzième jour d’un mouvement plus large qui innove et surprend. Les projets de réformes du gouvernement – contre le droit du travail et le niveau des retraites – ont réveillé la rue. Pour mettre au fin au travail informel, qui concerne 47 % des actifs dans les villes, selon les chiffres officiels, le gouvernement n’a qu’un mot à la bouche : la « flexibilité ».

L’intensité des manifestations a contraint le parti au pouvoir à faire marche arrière sur l’embauche à l’heure des 18-28 ans et des femmes de plus de 57 ans. Mais la réforme fiscale reste en projet : un texte rempli de concessions au secteur privé, au prix d’une charge croissante pour les classes moyennes, d’après ses opposants, qui rappellent que rien n’est fait pour réduire les inégalités du pays, parmi les plus criantes au monde. Comme en Équateur, on rejette ici un « paquetazo néolibéral » concocté par les autorités ; et comme au Chili, c’est tout un modèle qui est massivement contesté, bien au delà des politiques conjoncturelles.

Colombie : l'automne social brûlant d'un pays "en plein réveil"
Crédits : Hernan Ayala / NONAME.

Des milliers de jeunes rejoignent les manifestations spontanées

4 décembre, 10 heures. La Septième, l’une des principales artères de Bogota, est déjà bondée. Drapeau national autour du cou, casseroles, instruments de musique, pancartes satiriques représentant Iván Duque en petit cochon : cet étrange attirail est déployé quotidiennement depuis le 21 novembre dernier. Un mouvement d’une longévité inédite pour la Colombie. Un graffiti encore frais aperçu non loin du centre international évoque une « espérance sauvage  ». Avançant de manière anarchique sur une avenue habituellement embouteillée, ce cortège n’emprunte pas sur le parcours officiel que conseillent notamment les syndicats, qui en sont à leur troisième appel à la grève générale. La masse qui le compose construit sa propre grève. Les très jeunes personnes qui s’y trouvent étaient probablement là hier seront sans doute là demain.

Les forces politiques d’opposition sont à peine visibles. Nous croisons tout de même Piedad Córdoba, toute de rouge vêtue, entourée d’une dizaine de gardes du corps, qui surplombe un carrefour rempli de manifestants. Cette ex-sénatrice proche des Farc et militante des droits de l’Homme se dit « contente  » de ce mouvement qui s’empare des grandes agglomérations du pays. « Je me suis toujours engagée contre le néolibéralisme  », assure-t-elle. « Les gens réclament des droits de base comme l’éducation, la santé, le logement, un travail digne […] . Ils réagissent à la politique du pire gouvernement que nous ayons connu  », poursuit l’ex-représentante. Sur le même boulevard, deux manifestants qui arborent un masque du Joker tendent une banderole sur laquelle on peut lire : « ce gouvernement de fachos ne me fait pas rire  ». On continue d’avancer.

Un peu plus loin, nous entamons une discussion avec un groupe de jeunes protégés par des masques à gaz, dans lequel personne n’a plus de 19 ans. Ce qu’ils cherchent avant-tout, c’est « mettre la pression  » sur le pouvoir, lui signifier qu’ils sont engagés pour se « battre pour leur futur  » à la faveur d’un « changement radical  », expliquent-ils tour à tour. « La Colombie traverse un mauvais moment. Cette grève est une opportunité d’obtenir enfin des avancées  », ajoute l’un d’eux, « même si avec un gouvernement comme ça, ce sera difficile  », reconnaît-il.

Le rejet de l'héritage de la guerre

La présence de ces jeunes à cette intersection n’est pas anodine : les différents cortèges alimentent un attroupement compact près de là où un manifestant fut mortellement blessé par la police le samedi précédent. Dilan Cruz, 18 ans, est mort des suites de ses blessures après avoir reçu en pleine tête un projectile des forces anti-émeutes, l’ Esmad . La dissolution de ces escadrons a été à présent ajoutée à la liste des revendications des manifestants. Une demande récurrente, réactivée à la suite du drame. Pour le chef de la police, qui défend ses fonctionnaires, cette exigence « émane de la guérilla de l’ELN  », contre qui fut initialement créée cette force. Une vieille ficelle à présent bien trop grosse pour la rue, qui refuse que le décès de Dilan reste impuni, comme le sont restées des dizaines d’autres bavures de l’ Esmad .

Colombie : l'automne social brûlant d'un pays "en plein réveil"
Crédits : Hernan Ayala / NONAME.

Autre « bavure », qui est dans tous les esprits : celle qui a provoqué la mort de 18 mineurs, très probablement recrutés de force, présents dans un camp de dissidents des Farc. Après l’annonce de la création d’une « nouvelle guérilla » par d’anciens chefs de la rébellion, une sanglante opération militaire avait été présentée comme un succès, avant que son coût réel ne soit dévoilé.

Autour de nous, la foule clame « Duque dehors !  » ou entonne « Uribe ‘paraco’, le peuple est ‘berraco’ [remonté] ». Avec une popularité au plus bas depuis sa prise de fonction il y a 18 mois, le chef de l’État est souvent qualifié de « sous-président  » du fait de l’omniprésence du leader de sa formation politique et président de 2002 à 2010, Álvaro Uribe, qualifié de « paraco  » en référence aux soupçons de soutien aux paramilitaires d’extrême droite durant son mandat. Ce mouvement fait sien le rejet de l’ère Uribe : beaucoup évoquent la fin de la « peur  », omniprésente lors de cette période qui fut l’une des plus violentes de l’histoire récente de la Colombie. Ce sont les nouvelles générations, nées pendant ces années difficiles, qui vilipendent aujourd’hui avec le plus de vigueur ce personnage toujours adulé par les franges les plus conservatrices du pays. La relève est énervée et entend le faire savoir.

Nos échanges avec le groupe de manifestants confirment le ras-le-bol de la guerre. « Nous voulons que soient appliqués les accords  », signés avec les Farc en 2016, expliquent-ils. « On veut aussi que le gouvernement honore ses engagements pris avec les étudiants, les syndicats et les indigènes. On en a marre qu’ils ne respectent pas leur parole  », poursuit l’un des amis. Duque a déjà dû gérer deux importants mouvements : ceux des universités et des peuples autochtones, qui ont contraint l’exécutif à promettre des mesures concrètes. Mais comme souvent, l’engagement de l’État n’était que de papier. Un effet boomerang pour le président, qui, en pensant l’évacuer par ses promesses, voit aujourd’hui le mécontentement resurgir plus fortement.

Une union inédite des mécontentements

Les différentes marches ont maintenant rejoint la place Bolivar, cœur de Bogota. On y retrouve les profils typiques des manifestants de la capitale, mais pas seulement. La « garde indigène » du Cauca est arrivée depuis quelques jours pour s’agréger au mouvement de grève et dénoncer la situation de son territoire, où le conflit armé n’a jamais cessé. Le sud-ouest colombien est la région la plus touchée par le fléau des assassinats ciblés de dirigeants communautaires et politiques, les autorités sont accusées d’inaction, voire de complicité, et des milliers de personnes étaient descendues dans les rues cet été pour le dénoncer.

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Pour Jefferson, il n’y a pas de doute, « la Colombie est en plein réveil  ». Originaire du Cauca, il est venu soutenir la grève en tenue traditionnelle avec toute sa famille. Il revendique un « droit à la sécurité  » dans la nation entière et assure que « la solution, c’est l’application des accords de paix  ». D’après lui, ce mouvement « ne fait que commencer  ».

Il faut revenir une décennie en arrière pour retrouver des cortèges aussi massifs. Il s’agissait à l’époque de condamner la guerre, les enlèvements, la violence. Aujourd’hui, ces demandes sont loin d’avoir disparu, mais la contestation a pris un large et inédit tournant social, comme nous le confirme Jessica. « Je veux un meilleur pays où je puisse construire mon avenir sans finir par émigrer comme des milliers de jeunes  », précise cette manifestante de 24 ans. « J’ai reçu une bonne éducation, dans le privé, et même des cours particuliers, mais je n’ai pas pour autant l’impression d’avoir un futur digne devant moi et je ne supporte pas non plus les injustices béantes de notre société  », poursuit-elle. Elle dénonce un gouvernement qui « passe en force  » des mesures qui « ne font qu’ajouter de la précarité  ».

« Le fait que les problèmes collectifs prennent autant de place, c’est quelque chose de nouveau  », indique Alexandra, fonctionnaire et mère célibataire, qui considère que cette vague de manifestations a « instauré un nouveau rapport de force  ». Elle critique en particulier « un modèle qui détruit l’environnement  », notamment via l’extractivisme promu par les orientations économiques du gouvernement Duque. « La Colombie n’est pas capitaliste, mais féodale  », explique-t-elle en pointant du doigt l’absence des autorités dans les campagnes au profit de la « concentration des terres et du pouvoir  ».

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Elle espère que le mouvement continuera malgré les fêtes de fin d’année, mais reste dubitative quant à l’issue des négociations avec le gouvernement, du fait que le « Comité de la grève nationale » qui s’est formé n’est en rien, d’après elle, représentatif de la mobilisation en cours, unique par bien des aspects. Là où nous marchons, la nuit tombe, mais les rues sont toujours remplies, et pourraient bien le rester.

Crédits photo de Une : Tristan Ustyanowski.

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