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[DATA] Les morts invisibles du coronavirus : la vérité derrière les chiffres officiels

Par Lucas Gautheron et Chloé Gence

Retrouvez les contenus de ces auteurs : page de Lucas Gautheron et page de Chloé Gence.

Les chiffres officiels de décès dus au Covid-19 publiés chaque jour sont-ils grossièrement sous-estimés ? Pour le vérifier, Le Média a analysé les données de mortalité du mois de mars et les a comparées au nombre officiel de victimes. Nos résultats indiquent une sous-estimation considérable du nombre de décès dus au Covid-19.

Alors que des estimations récentes suggèrent que le décompte des victimes aurait été largement sous-évalué en Chine, mais aussi en Italie et en Espagne, l’Insee a décidé de publier exceptionnellement chaque semaine les chiffres de mortalité par département. Des données qui semblent indiquer qu’en France également, le Covid-19 tue beaucoup plus qu’annoncé.

Conscient des limites des statistiques officielles qui se cantonnent aux décès survenus en milieu hospitalier, le gouvernement avait demandé aux préfets, le 19 mars, de recenser les morts afin de comparer la mortalité entre 2019 et 2020 sur la période du 1er mars au 18 mars, sans dévoiler les données ainsi collectées. Mais l’Insee lui a emboîté le pas et a décidé de publier plus régulièrement, dès vendredi 27 mars, les nombres de décès transmis par toutes les communes de France. Grâce à ces données, Le Média a pu réaliser une estimation indépendante du nombre de victimes “invisibles” du nouveau coronavirus dans plusieurs départements.

Une explosion de la mortalité en mars 2020

Pour cela, nous avons d’abord comparé l’évolution du nombre de décès cumulés du 1er mars au 30 mars, pour les années 2019 et 2020. Voilà ce que l’on obtient dans le département du Haut-Rhin, département le plus touché jusqu’à présent :

Les courbes de mortalité cumulée en 2019 et 2020 se confondent jusqu'aux alentours du 10 mars. Après cette date, alors que la courbe de 2019 poursuit une croissance linéaire pour atteindre un peu moins de 600 décès au 30 mars, la courbe de 2020 augmente très rapidement et dépasse les 1.200 décès au 30 mars.
Mortalité cumulée en mars 2019 et mars 2020 (Haut-Rhin).

Alors que la mortalité suit la même tendance en 2019 et en 2020 jusqu’au 10 mars environ, elle explose cette année à partir de cette date. Au final, la mortalité a plus que doublé au mois de mars dans le Haut-Rhin. Un phénomène que l’on observe dans plusieurs départements du Grand-Est et de l’Ile de France, les principaux foyers de l’épidémie, avec des dates de décrochage légèrement différentes :

MoselleBas-RhinVosgesOiseParisHauts-de-SeineSeine-Saint-DenisVal-de-MarneVal d'Oise
Mortalité cumulée en mars 2019 et mars 2020 dans divers départements.

On observe également, dans les départements étudiés, que le moment où la mortalité en 2020 commence à s’écarter de la mortalité relevée en 2019 correspond au moment où l’épidémie a débuté. L’exemple du département de l’Oise, premier “cluster” français, est à ce titre particulièrement éloquent.

Une surmortalité deux à trois fois supérieure au nombre officiel de victimes dans les départements les plus touchés

On estime la surmortalité pour chaque département en calculant la différence entre le nombre de décès relevés au mois de mars 2020 et le nombre de décès relevé en mars 2019. Une telle approche est justifiée par la similarité du taux de mortalité entre ces deux années avant que l’épidémie ne se concrétise. La surmortalité ainsi calculée peut être interprétée comme le nombre de morts inhabituelles. Cette surmortalité peut ensuite être comparée au nombre officiel de victimes du Covid-19. Les résultats pour 11 départements parmi les plus touchés sont résumés dans le tableau suivant :

DépartementSurmortalité en mars (2020 - 2019)Victimes officielles du Covid-19Rapport surmortalité / chiffres officiels
Haut-Rhin730 ± 20 (+128 %)3801,9
Paris520 ± 40 (+35 %)3061,7
Hauts-de-Seine460 ± 30 (+55 %)1273,6
Seine-Saint-Denis400 ± 30 (+61 %)1243,2
Moselle360 ± 30 (+40 %)1822,0
Bas-Rhin340 ± 30 (+37 %)1532,2
Val-de-Marne310 ± 30 (+38 %)1023,0
Val d'Oise250 ± 30 (+38 %)1023,0
Yvelines230 ± 30 (+31 %)802,8
Oise220 ± 20 (+41 %)902,2
Vosges190 ± 20 (+55 %)812,4

Dans ces départements, on observe globalement une surmortalité deux à trois fois plus importante que le nombre officiel de victimes du Covid-19. Cette différence pourrait avoir plusieurs explications. Par exemple, les décès survenus dans les EHPAD seraient mal comptabilisés. D’autres victimes, décédées chez elles, échapperaient également aux statistiques. C’est en tout cas ce que semble confirmer un témoignage que nous avons recueilli auprès d’un dirigeant d’une société de pompes funèbres basée dans les Hauts-de-Seine, et qui constate une nette hausse de la mortalité : « J’ai des cas qui sont traités déjà, il est clair que c’est du covid 19, mais ils ne sont pas déclarés. On les prend en charge dans des EHPAD, dans les domiciles. Samedi dernier par exemple, on est allé chercher quelqu’un dans un EHPAD. La famille me prévient que c’est un Covid-19, car ils ont effectué un test. Mais ça ne figurait pas sur le certificat de décès. ». Par ailleurs, la surmortalité comprend les victimes indirectes, comme des personnes non atteintes par le virus mais décédées faute de prise en charge adéquate en raison de la saturation du système de santé.

Paris fait figure d’exception d’après ces chiffres préliminaires, car la surmortalité semble en accord avec les chiffres officiels. Mais la mortalité a pu y être diminuée par le confinement et l’exode massif qu’il a engendré depuis la capitale.

La surmortalité que nous constatons pour ce qui concerne le mois de mars 2020 qui vient de s’écouler est-elle réellement attribuable au Covid-19 ? Pour le vérifier, nous pouvons confronter la carte de la surmortalité et des décès Covid-19 officiels. La corrélation est flagrante :

Surmortalité en mars (2020 - 2019)

  • Moins de 0
  • Entre 0 et 100
  • Entre 100 et 200
  • Entre 200 et 300
  • Entre 300 et 400
  • Plus de 400

Variation du nombre de décès recensés par l'Insee entre 2019 et 2020 sur la période du 1er au 30 mars.

Décès officiels Covid-19

  • Moins de 50
  • Entre 50 et 100
  • Entre 100 et 150
  • Entre 150 et 250
  • Entre 250 et 300
  • Plus de 300

Nombre de décès officiellement attribués au Covid-19 au 30 mars 2020.

Un autre moyen de vérifier que la surmortalité est bien attribuable au Covid-19 est de comparer son évolution avec l’évolution du nombre officiel de victimes. Là encore, la corrélation est flagrante, notamment dans le Haut-Rhin :

Jusqu'au 10 mars, la surmortalité cumulée est nulle et aucun décès Covid-19 n'est déclaré. À partir de cette date, la surmortalité cumulée augmente à un rythme constant. Le nombre officiel de victimes du Covid-19 augmente simultanément, mais à un rythme deux fois inférieur environ.
Surmortalité et nombre officiel de victimes du Covid-19 cumulés (Haut-Rhin)
MoselleBas-RhinVosgesOiseParisHauts-de-SeineSeine-Saint-DenisVal-de-MarneVal d'Oise
Surmortalité et nombre officiel de victimes du Covid-19 cumulés dans divers départements.

Vendredi 3 avril 2020, le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, a annoncé 1.416 morts dans les EHPAD depuis le début de l’épidémie. Ils viennent s’ajouter aux 4.500 victimes recensées jusqu’à cette date dans les hôpitaux, pour un total d'environ 6.000 morts. Cela ne semble pas suffire à combler l'écart avec la surmortalité que nous constatons, deux fois supérieure aux chiffres officiels des décès liés au coronavirus pour le mois de mars dans les départements les plus touchés.

Pour faire la lumière sur ces discordances, chaque semaine, Le Média mettra à jour son analyse sur cette page avec les données publiées par l’Insee.

Mise à jour du 07/04/2020
Vous avez été nombreux à lire et partager cette analyse de la surmortalité dans le cadre du Covid-19. Nous avons donc décidé de publier, pour les curieux, un complément sur notre démarche.

Lire le complément

Mise à jour du 10/04/2020
Au 9 avril, les chiffres officiels indiquent désormais 8 044 décès survenus dans les hôpitaux et 4 166 décès dans les EHPAD et établissements médico-sociaux. Mais d'après nos estimations, la surmortalité est 2 à 3 fois supérieure au nombre de décès dus au Covid-19 survenant dans les hôpitaux. Les données officielles remontées des EHPAD ne semblent toujours pas combler l'écart à ce stade. Comment l'expliquer ?

Grâce à des données publiées aujourd'hui par l'Insee, nous pouvons envisager quelques pistes. L'institut a en effet mis en ligne des données de mortalité classées par lieu de décès parmi plusieurs catégories : les décès survenus dans les hôpitaux et cliniques, en maison de retraite, ou à domicile. Nous pouvons ainsi estimer la surmortalité pour chacune de ces catégories. Voici le résultat pour les départements les plus touchés :

Dans les trois départements les plus touchés (le Haut-Rhin, Paris, et les Hauts-de-Seine), la moitié de la surmortalité environ provient des hôpitaux et cliniques. Le reste se partage essentiellement entre les décès survenus à domicile, et dans les maisons de retraite ensuite. La composante de la surmortalité issue à domicile semble comparable à celle survenue dans les EHPAD.
Variation de la mortalité entre mars 2019 et mars 2020, par lieu de décès. (Source: Insee, 10/04/2020)

Dans le Haut-Rhin, à Paris, et dans les Hauts-de-Seine, les décès survenus à l'hôpital n'expliquent qu'environ la moitié de la surmortalité, ce qui conforte nos observations précédentes. Le reste se partage à peu près équitablement entre les décès survenus en maison de retraite et à domicile. Or, à ce stade, les autorités sanitaires ne signalent pas les décès survenus à domicile et imputables au Covid-19. Si les décès survenus à domicile sont certainement plus fréquents en raison du confinement, il semble qu'ils aient surtout augmenté dans les départements les plus touchés par la maladie, ce qui suggère qu'une partie significative des victimes "invisibles" du Covid-19 échapperait aux statistiques en mourrant chez elles.

Pour connaître la répartition détaillée de la surmortalité par lieu de décès par zone géographique, survolez les départements sur la carte de gauche :

Surmortalité en mars (2020 - 2019)

  • Moins de 0
  • Entre 0 et 100
  • Entre 100 et 200
  • Entre 200 et 300
  • Entre 300 et 400
  • Plus de 400

Variation du nombre de décès recensés par l'Insee entre 2019 et 2020 sur la période du 1er au 30 mars.

Décès officiels Covid-19

  • Moins de 50
  • Entre 50 et 100
  • Entre 100 et 150
  • Entre 150 et 250
  • Entre 250 et 300
  • Plus de 300

Nombre de décès officiellement attribués au Covid-19 au 30 mars 2020.

Mise à jour du 26/04/2020
Les chiffres de mortalité publiés le 24/04/2020 permettent une comparaison approximative de la surmortalité par rapport à 2019 et du nombre de décès officiellement attribués au Covid-19. Cette fois, on évalue également la surmotalité par rapport à la mortalité moyenne entre 2010 et 2019, à titre de comparaison.

La surmortalité cumulée depuis le 1er mars, qu'elle soit évaluée par rapport à 2019 ou à la moyenne de 2010 à 2O19, approche les 19.000 au 13 avril 2020, pour un peu moins de 15.000 décès attribués au Covid-19.
Surmortalité cumulée depuis le 1er mars 2020 en France, et décès officiellements attribués au Covid-19.
La surmortalité est évaluée de deux façons : par rapport à la mortalité observée en 2019 (en rouge), et par rapport à la moyenne observée entre 2010 et 2019 (en violet). Elle est comparée au nombre de décès officiellement attribués au Covid-19 (Hôpital + EHPAD, points noirs). (Source : Insee, 24/04/2020)

Les deux estimations de la surmortalité approchent les 19.000 décès cumulés entre le 1er mars et le 13 avril, à comparer aux 14.967 décès attribués au Covid-19 à cette date, EHPAD inclus. Le sous-comptage probable des décès dus au Covid-19 est donc désormais visible au niveau national également.

Sources : Insee, Agences Régionales de Santé, Santé Publique France.

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