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La République assiégée : l’extrême droite française et le retour masqué de la tentation monarchique

Par Benjamin Desmaline

Juriste, docteur en droit privé et sciences criminelles, lillois de naissance et marseillais de cœur, Benjamin Desmaline accorde une importance particulière à ce qui fait l’essence de la démocratie : le pluralisme (équilibré) dans le débat d’idée.

L'extrême-droite, en imputant tous les problèmes à la République et non à la question politique des rapports de force économiques, prépare une rupture idéologique pour un retour à l'arbitraire de la souveraineté monarchique. Se dessine actuellement, selon Benjamin Desmaline, une alliance dangereuse entre intérêts économiques, extrême droite idéologique et nostalgie royaliste. Tribune.

Savez-vous ce qu’est la monarchie ? A cette question, l’un de mes professeurs de la faculté de droit avait un jour répondu de la manière suivante : « La monarchie, c’est un modèle de société dans lequel certains s’estiment valoir plus que vous sous prétexte que leurs parents valaient plus que les vôtres. »

Aujourd’hui, l’extrême droite française ne s’attaque plus frontalement à la République : elle la ronge de l’intérieur. Elle la sape plus efficacement en la décrivant comme un échec structurel. Insécurité, désordre social, délitement moral, perte d’autorité : tout est imputé à la République, jamais aux politiques menées ni aux rapports de force économiques. Ce discours n’est pas une critique réformatrice ; c’est une entreprise de délégitimation. La République n’est plus présentée comme perfectible, mais comme intrinsèquement défaillante. Ce glissement idéologique prépare une rupture plus radicale.

Historiquement, la droite française est d’abord monarchiste. Elle se construit contre 1789, contre le suffrage universel, contre l’égalité civique. La droite ne devient républicaine qu’à la fin du XIXᵉ siècle, par nécessité électorale plus que par adhésion philosophique. Pendant tout le XXᵉ siècle, les droites monarchistes – de l’Action française de Charles Maurras à ses héritiers intellectuels – restent minoritaires, discréditées par leur compromission avec l’antisémitisme, le pétainisme et l’anti-parlementarisme. Elles se taisent, mais ne disparaissent jamais. Elles attendent.

Le projet est clair : faire disparaître tout contre-pouvoir informationnel

Aujourd’hui, leurs idées semblent ressurgir, recyclées en demi-teinte par une partie de la droite et de l’extrême droite contemporaine. Éric Zemmour revendique explicitement l’héritage intellectuel de penseurs monarchistes comme Jacques Bainville, théoricien d’un ordre autoritaire hostile à la démocratie. Philippe de Villiers glorifie une France enracinée, monoculturelle, où le peuple est sommé de se reconnaître dans une parodie du passé plutôt que de se gouverner au présent. Marine Le Pen et Marion Maréchal, chacune à leur manière, dénoncent les contre-pouvoirs (notamment journalistique), mettent en cause les décisions de justice et, par la même, attaquent de front l’impartialité et l’indépendance de l’autorité judiciaire au nom d’un pouvoir fort, vertical, prétendument incarné. Que nous préparent-ils ? Un retour à un ordre ancien ?

La République assiégée : l’extrême droite française et le retour masqué de la tentation monarchique
Le dernier sacre d'un roi de France, celui de Charles, en 1825, sous la Restauration (tableau de François Gérard, 1827).

Cette radicalisation n’est pas spontanée. Elle est amplifiée par un système médiatique de plus en plus concentré. Des chaînes de radio et de télévision privées, rachetées par des milliardaires, offrent des tribunes permanentes à des polémistes de droite et d’extrême droite. Des figures comme Éric Zemmour hier, Pascal Praud, André Bercoff ou d’autres aujourd’hui, martèlent quotidiennement une vision autoritaire et unilatérale du politique. La presse écrite n’est pas épargnée : Le Journal du Dimanche, Valeurs actuelles, Causeur participent à cette normalisation idéologique.

Ce qui se dessine est une société où la souveraineté populaire est jugée suspecte, où l’élection est tolérée mais vidée de sa substance, où le peuple doit obéir plutôt que décider.


Il reste encore des espaces médiatiques relativement protégés, notamment au sein de Radio France et de France Télévisions, précisément parce qu’ils appartiennent à la collectivité, ou des médias alternatifs nés d’initiatives citoyennes qui utilisent internet et les réseaux sociaux pour informer et maintenir le débat d’idée. Ils sont pour cette raison attaqués, accusés de partialité, sommés de disparaître. Le projet est clair : faire disparaître tout contre-pouvoir informationnel – Sarah Knafo appelle d’ailleurs régulièrement à la privatisation de l’audiovisuel public. Une fois ce verrou sauté, le débat démocratique devient une illusion.

Lorsque quelques grandes fortunes possèdent journaux, radios et télévisions, elles deviennent l’intermédiaire unique entre le citoyen et le politique. Elles ne se contentent pas d’informer : elles orientent, hiérarchisent, fabriquent l’opinion. Et c’est bientôt l’opinion de milliardaires qui donne le « la » sur les plateaux de télévision et les rédactions jusque dans les urnes.

Ce qui se dessine est une alliance dangereuse entre intérêts économiques, extrême droite idéologique et nostalgie monarchique. Une société où la souveraineté populaire est jugée suspecte, où l’élection est tolérée mais vidée de sa substance, où le peuple doit obéir plutôt que décider. L’histoire française a déjà connu cette promesse d’ordre. Elle n’a jamais produit que la soumission et la violence.

La République est imparfaite. Mais elle demeure le seul régime fondé sur l’égalité politique et la responsabilité du pouvoir devant les citoyens. La détruire au nom de l’autorité, c’est préparer son remplacement par un pouvoir confisqué. Derrière le masque républicain de l’extrême droite, c’est bien l’ombre persistante de la monarchie qui avance. ●●

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Paris, avril 2025 : le prétendant au trône de France Jean d'Orléans, guidé par Stéphane Bern, visite l'exposition organisée par le Mobilier de France pour le centenaire du dernier sacre royal.

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