Le Ciel, le trône et la guerre : l'astrologie politique de l'ère Trump
Sarah Rodriguez-Louette est docteur en études américaines. Ses recherches portent sur les stratégies d'influence de l'extrême-droite racialiste.
Depuis le lancement de la guerre des États-Unis contre l'Iran, un petit réseau d'astrologues pro-Trump s'active au sein du mouvement MAGA (Make America Great Again) pour apporter ce que l'évangélisme seul ne saurait offrir : une grille de lecture, une validation cosmique, une chronologie précisément datée pour le futur. Le récit se déploie sur un mode eschatologique, s'incarne dans une figure messianique et produit ses preuves par la science des astres, en se cristallisant sur l'actualité iranienne depuis le 28 février 2026.
Croix de Jérusalem tatouée sur le torse, Deus vult sur le bras, Pete Hegseth donne à voir sur son propre corps l’univers symbolique qu’il promeut au Pentagone. Les frappes des opérations états-unienne et israélienne Epic Fury /Roaring Lion sur Téhéran, le 28 février 2026, ont contribué à inscrire l’action de l’administration Trump dans une lecture biblique. Entre services de prière, proximité affichée avec le pasteur nationaliste chrétien Doug Wilson et rhétorique insistante sur la « nation chrétienne », la guerre en Iran se présente désormais aux troupes comme l’accomplissement d’une prophétie eschatologique (voir les analyses récentes de Joël Schnapp pour Le Média).
Depuis les années 2000, les États-Unis ont connu des présidents qui convoquaient Dieu pour justifier la guerre. George W. Bush parlait, après le 11 septembre, de croisade contre le mal. Mais ce cadre demeurait celui d’une nation chrétienne prétendant défendre un ordre libéral menacé. Avec le MAGA de 2026, quelque chose change de nature. Il ne s’agit plus de défendre un monde, mais d’en finir avec lui pour en inaugurer un autre. L’eschatologie, doctrine des fins dernières, de l’effondrement et du Jugement dernier, cesse d’être un arrière-plan culturel pour devenir la grammaire explicite de la politique étrangère. Trump n’est plus un président faisant la guerre avec l’aide de Dieu. Il devient, dans le discours de ses soutiens les plus engagés, la figure par laquelle Dieu fait la guerre.
Ce cadrage s’est affirmé par les prêches des méga-églises évangéliques et des figures de la New Apostolic Reformation, qui depuis des années préparent leurs auditoires à reconnaître Trump comme l'oint prophétique. Il est en vigueur dans les médias de l'écosystème MAGA, chaînes câblées, podcasts, Truth Social. Et il s’impose, plus discrètement, à travers une constellation de comptes sur X et YouTube qui produisent un discours convergent, pro-Trump et pro-guerre en Iran, conçu comme une bataille cosmique entre forces du bien et forces du mal, à partir d'une ressource que personne n'attendait dans ce dispositif : l'astrologie.
C'est là que se niche une contradiction. Astrologie et eschatologie chrétienne partagent un terrain commun, celui de l'ésotérisme, de la révélation, de l'idée qu'un sens caché du monde peut être lu par ceux qui savent déchiffrer les signes. Mais pour l'évangélisme américain, qui structure une part décisive de la base MAGA (67 % des évangéliques blancs sont adhérents ou sympathisants du nationalisme chrétien, selon les données 2025 du Public Religion Research Institute), l'astrologie est précisément ce qu'il faut tenir à distance. Elle relève, dans cette tradition, de la divination et de l’idolâtrie, de ces pratiques liées à la consultation des astres que l’Ancien Testament, dans le Deutéronome, réprouve comme relevant de l’art occulte.
L'enjeu touche à la forme même de l'autorité politique
Comment, dès lors, un petit réseau d'astrologues pro-MAGA est-il parvenu à s'insérer dans la stratégie de définition de la guerre d'Iran et à devenir un vecteur d'adhésion pour une base qui devrait, en toute logique doctrinale, le rejeter ? L'enjeu, comme on va le voir, dépasse la seule analyse sociologique d'une niche ésotérique. Il touche à la forme même de l'autorité politique que dessine le trumpisme de 2026.
Un réseau restreint mais stratégiquement placé
On confond volontiers deux réalités qu’il faut pourtant distinguer. L’astrologie des pages horoscope, tournée vers les individus, obéit à une logique distincte de celle de l’astrologie mondiale, appliquée aux États et à leurs thèmes fondateurs. Pour les États-Unis, ce thème est établi à partir de la Déclaration d’indépendance, le 4 juillet 1776. Sur cette matrice, l’astrologue projette les transits planétaires du moment et prétend lire ainsi le destin d’une nation. Le champ est étroit, les praticiens rares. L’échec s’y expose au grand jour... mais la réussite, lorsqu’elle advient, peut élever son auteur au rang de prophète.
C'est précisément ce qui s'est produit à partir de 2016. Les plus éminents astrologues américains s'étaient donné rendez-vous, moins d'un mois avant le scrutin, à la conférence de l'International Society for Astrological Research, en Californie, où la quasi-totalité des intervenants pronostiquait la victoire d'Hillary Clinton. Le scénario s'est répété en 2024, cette fois en ligne et dans la presse astrologique, où la grande majorité des praticiens annonçait la victoire de Kamala Harris. Dans les deux cas, une poignée d'astrologues avaient tenu la position contraire et prédit Trump.
Le réseau astrologique pro-MAGA n'a pas besoin d'être massif pour être structurant
C'est sur cet écart initial, cette capacité à avoir eu raison quand le reste du milieu se trompait, que s'est construit un capital d'influence spécifique. Quand, le 26 février 2026, l'une de ces figures a publié sur X un post annonçant une crise militaire majeure en mars et avril, il est d'abord passé presque inaperçu. Deux jours plus tard, les bombes tombaient sur Téhéran, et le post franchissait les 100 000 vues. L'essentiel n'est pas que la prédiction ait été juste (elle l'était partiellement et a bénéficié d'un considérable « effet Barnum » − nom donné à un biais cognitif de validation) mais qu'elle ait été publique, datée, antérieure. Dans un univers médiatique saturé d'analyses rétrospectives, l'astrologue qui annonce une guerre à la semaine près se trouve paré, si elle survient, d'une autorité que personne d'autre n'aura revendiquée.
Il ne faut pas surestimer l'audience directe de ce réseau. Quelques centaines de milliers de vues sur une vidéo virale ne font pas une audience de masse. Mais il ne faut pas sous-estimer son placement. Dans l'économie de l'attention trumpiste, ces comptes sont régulièrement relayés et des comptes secondaires en imitent la structure argumentative. Un petit foyer produit le gabarit, une couche médiane l'amplifie, une base élargie le consomme. Le réseau astrologique pro-MAGA n'a pas besoin d'être massif pour être structurant.
Une guerre inscrite dans les cieux
Le récit que ce réseau construit autour de la guerre d'Iran repose sur une double armature, astronomique et chrétienne-spéculative. Au centre, l'année 2026. Le 20 février, Saturne et Neptune se conjoignent à 0° du Bélier. C’est une configuration que les astrologues présentent comme la première de cet ordre depuis 1522, début de la Réforme et de l’effondrement du vieux monde médiéval. Huit jours plus tard, les frappes sur Téhéran commencent.
Puis, entre le 15 et le 17 avril, six à sept planètes se rassemblent en Bélier autour de la nouvelle lune, en un stellium que les praticiens qualifient d'exceptionnel à l'échelle séculaire. La dernière configuration comparable, affirment-ils, remontait à 879 (effondrement de l'Empire carolingien), puis à 1861 (début de la Guerre de Sécession). La liste est brandie comme preuve qu'avril 2026 constitue l'un de ces points de pivot historique où l'ordre ancien cède.
À ce socle s'ajoute une arithmétique eschatologique qui circule dans les milieux dispensationalistes depuis plusieurs années. Si l'on pose que la Crucifixion de Jésus a eu lieu en l’an 33, le deux millième anniversaire tombe en 2033. Or la tradition dispensationaliste, dominante dans l'évangélisme américain depuis la Bible annotée de Cyrus Scofield, postule une Tribulation de sept ans précédant le retour du Christ1. Par soustraction : 2033 − 7 = 2026. Ce calcul n'a rien de canonique. Il est même rejeté par les théologiens rigoureux qui rappellent que l’Évangile de Matthieu (24:36) interdit formellement de dater le retour − « ni le jour, ni l'heure ». Mais il circule, recoupe les configurations astrales et transforme une année civile ordinaire en année-seuil.
Le réseau astrologique pro-MAGA se divise lui-même en deux sensibilités, occidentale et védique, toutes deux américaines mais adossées à des traditions distinctes. Chacune dispose de son vocabulaire. Là où la première parle de end of times et de new world order comme le fait la prophétie biblique, la seconde parle de fin du Kali Yuga et d'entrée dans un Golden Age, de Global Reset. Le détour védique permet de dire presque exactement la même chose que l'eschatologie chrétienne, mais sans jamais prononcer les mots que le Deutéronome réprouve. La contradiction doctrinale se dissout dans le glissement lexical, en ce que l'auditeur évangélique entend résonner sa propre attente sous un costume exotique et se sent autoisé à écouter parce que personne ne désigne ce discours comme de la divination.
Un récit qui exclut par construction la possibilité de l'échec constitue une ressource politique considérable. Là où une opposition démocratique demanderait des comptes, le récit eschato-astral répond que la séquence va s'accomplir et que l’Âge d’or est au bout.
Cette grille resterait abstraite si elle ne trouvait pas des points de contact dans l'actualité. La guerre d'Iran lui en fournit en abondance et l'énumération fait partie du processus narratif. Éclipse solaire annulaire du 17 février, onze jours avant le déclenchement des frappes. Conjonction Saturne-Neptune du 20 février, huit jours avant. Éclipse lunaire totale du 3 mars, qui scelle rétrospectivement l'entrée en guerre. Entrée de Mars en Bélier le 9 avril, lue, un jour après le cessez-le-feu du 8 avril, comme l'ouverture d'une nouvelle phase. Nouvelle lune en Bélier du 17 avril, point culminant du rassemblement planétaire. La chronologie militaire se superpose à une chronologie céleste annoncée à l'avance et chaque date du conflit devient rétrospectivement une confirmation. La force de l'opération tient à ce qu'elle s'appuie sur des événements astronomiques publiquement vérifiables et sur un conflit daté à l'heure près. Au lecteur pressé, l'adéquation saute aux yeux.
Reste à savoir, dans ce récit, qui sont les protagonistes et comment l'histoire se termine. Sur ce point, les États-Unis et Israël sortent renforcés, jamais effondrés, jamais déroutés. Cette cohérence puise chez l'un à la tradition du sionisme chrétien, qui voit dans l'État d'Israël l'accomplissement d'une prophétie biblique ; chez l'autre à une lecture nationaliste du thème des États-Unis, lu comme celui d'une nation providentielle dont le destin ne saurait s'interrompre. Le récit admet les épreuves et les pertes intermédiaires, jamais la défaite. La victoire, en effet, prouve a posteriori que l'on se trouvait dans le camp du bien. Renversement remarquable : elle n’est pas censée démontrer le bien-fondé d’une stratégie géopolitique, mais consacrer une légitimité métaphysique.
La prédestination, jadis au cœur du protestantisme classique, fait ainsi retour. Si les alignements planétaires annonçaient Trump en 2016 et les frappes sur l'Iran en 2026, c'est que ces événements appartenaient au dessein divin.
Ce point a son importance politique. Dans une guerre qui a fait plus de trois mille morts iraniens et plusieurs milliers de d’autres victimes dans la région, provoqué une flambée du prix du brut et la fermeture récurrente du détroit d'Ormuz avec des conséquences économiques et alimentaires durables, un récit qui exclut par construction la possibilité de l'échec constitue une ressource politique considérable. Là où une opposition démocratique demanderait des comptes, le récit eschato-astral répond que la séquence va s'accomplir et que l’Âge d’or est au bout.
« Trust the plan » : un QAnon sans Q
L'argument réactive une tradition ancienne. À la Renaissance, l'astrologie naturelle, distinguée de l'astrologie judiciaire proprement divinatoire, était largement pratiquée et tolérée par plusieurs théologiens médiévaux au nom de la création divine du firmament. C'est la Réforme protestante, dans sa lecture stricte du Deutéronome, qui a réprouvé ces pratiques avec une radicalité nouvelle. L’interdit, hérité par l’évangélisme américain, devrait en principe rendre impossible l’alliance observée aujourd’hui. Et pourtant la prédestination, jadis au cœur du protestantisme classique mais progressivement dissoute par l’évangélisme contemporain dans le libre arbitre individuel, fait ainsi retour. Si les alignements planétaires annonçaient Trump en 2016 et les frappes sur l'Iran en 2026, c'est que ces événements appartenaient au dessein divin.
Il y a une aimantation mutuelle entre le monde du développement personnel et les réseaux complotistes pro-Trump
Reste à comprendre pourquoi ce mode d'intelligibilité trouve une résurgence contemporaine. L'hypothèse la plus économique est celle de l’existence d’une demande. Dans les périodes d'incertitude radicale, la tolérance à l'ambiguïté se contracte et le besoin d'une grille qui rende le monde à nouveau intelligible s'intensifie. L’évangélisme apocalyptique offre bien une telle grille, tournée vers les derniers temps et le retour du Christ, sans toutefois rien de précisément daté ni d’opérationnel. L’astrologie politique, elle, produit des prédictions circonscrites, adossées à des déclencheurs publiquement vérifiables : éclipses, stellium (réunions de planètes), conjonctions. Là où la prophétie biblique attend, l’astrologie mesure le temps et anticipe. C’est aussi ce qui lui permet de rencontrer un imaginaire déjà préparé à lire l’histoire comme un plan caché.
« Trust the plan » (« aie confiance dans le programme ») était le slogan central de QAnon, le mouvement qui, entre octobre 2017 et décembre 2020, a diffusé près de cinq mille messages cryptiques (les « Q drops ») accompagnés de formules et mots d’ordre qui ont marqué durablement : « Great Awakening » (« Grand réveil »), « Wake up » (« Réveillez-vous »), « Do your own research » (« Faites vos propres recherches »). En décembre 2020, les « Q drops » ont cessé. Le prophète anonyme s'est tu mais sa grammaire d’interprétation a survécu, comme une orpheline à la recherche d'un nouveau texte à décoder.
« Trump remet le monde sur les rails » répète une astrologue védique à ses abonnés.
C'est ce public que l'astrologie politique est venue reprendre. Les travaux des sociologues Charlotte Ward et David Voas, puis du collectif Conspirituality, ont cartographié dès 2020 l'aimantation mutuelle entre le monde du développement personnel et les réseaux complotistes pro-Trump. L'astrologie politique s'insère dans cette faille et offre, là où les « Q drops » avaient échoué, quelque chose de plus solide, avec des calculs astronomiques publiquement vérifiables, une tradition millénaire, des résultats (track record) documentés. Elle est, d'une certaine façon, un QAnon (contraction de « Q anonyme ») débarrassé de Q, son oracle fantôme, et branché directement sur le ciel.
Le leader naturel, oint pour la bataille
C'est sur ce socle que se construit la partie la plus politiquement significative du dispositif : la figure d'un leader naturel, au sens strict d’un leader que la nature même des astres désigne, sans médiation humaine. Le point de départ est philosophique.
« Trump remet le monde sur les rails » répète une astrologue védique à ses abonnés. La formule est faussement anodine. Elle engage une vision de l’Histoire, celle de la théorie du grand homme, associée à Thomas Carlyle, selon laquelle le cours des événements procède des figures exceptionnelles plutôt que de forces collectives. Ce sont les « élus », ceux dont le thème natal présente des configurations rares, qui fixent la direction. Le peuple, au mieux, ratifie ; au pire, il résiste et il ralentit.
Les astres ne sanctionnent pas un projet, ils désignent une personne.
On perçoit ce que cette structure doit aux eschatologies messianiques et ce qu’elle soustrait à la tradition démocratique. Dans une démocratie, la légitimité d'un leader tient à la délégation reçue et aux contre-pouvoirs qui l'encadrent. Dans la théorie du grand homme, sa légitimité tient à sa nature, à ce qu'il est avant même ce qu'il fait. Les astres ne sanctionnent pas un projet, ils désignent une personne.
La désignation, dans le cas de Trump, s'appuie sur des coordonnées précises qu'il faut prendre au sérieux − non parce qu'elles seraient vraies, mais parce qu'elles produisent leur effet de réel sur ceux qui les écoutent. D’après les données publiques, Trump est né le 14 juin 1946 à 10h54 à New York. Son ascendant est en Lion, Mars y siège conjointement et l'étoile fixe Regulus (la grande étoile royale qui depuis l'Antiquité babylonienne et hermétique désigne le roi légitime) se trouve à moins d'un degré de cet ascendant, en conjonction serrée avec Mars. Ces données, en astrologie occidentale comme en védique, produisent une signature de puissance et d'autorité théâtrale.
L'élu du Ciel est aussi le chef de guerre, et le chef de guerre tire sa légitimité de son élection céleste. Cette fusion est, strictement parlant, une régression pré-moderne.
Mais la tradition védique ajoute un élément qui occupe, dans le discours pro-Trump, une place démesurée. Les astrologues divisent le zodiaque en vingt-sept nakshatras, stations lunaires. Le premier nakshatra du Lion s'appelle Magha. Sa divinité tutélaire est le groupe des Pitris, les ancêtres royaux ; son symbole est le trône ; son étoile emblème est précisément Regulus. Or Mars conjoint à l'ascendant de Trump se trouve, en zodiaque sidéral, dans Magha. C'est-à-dire, selon la grammaire védique, qu'il est un natif du trône. L'homophonie avec MAGA est trop parfaite pour ne pas être relevée et ce n'est pas un hasard, soulignent les astrologues, que le mouvement s'appelle ainsi. La coïncidence phonétique prend valeur de signature cosmique.
Cette construction s'articule à une lecture parallèle du thème natal des États-Unis. L'un épouse le destin de l'autre. Trump n'est plus seulement un homme, il est l'incarnation des États-Unis, leur expression personnelle au moment décisif. Le leader individuel et la nation providentielle fusionnent. Dans la théorie du leader cosmique, l'élu du Ciel est aussi le chef de guerre, et le chef de guerre tire sa légitimité de son élection céleste. Cette fusion est, strictement parlant, une régression pré-moderne.
L'astrologie politique pro-Trump dessine un homme désigné par les étoiles, qu'il serait aussi absurde de contredire démocratiquement qu'il le serait de contester les équinoxes.
Dans la tradition moderne, la légitimité d'un chef d'État se fonde sur trois éléments disjoints : un mandat reçu, une fonction limitée, une temporalité bornée. L'astrologie politique pro-Trump dessine un homme désigné par les étoiles, dont la mission est cosmique, dont le terme est écrit dans le ciel, et qu'il serait aussi absurde de contredire démocratiquement qu'il le serait de contester les équinoxes. S'ajoutent les prédictions au sujet d’une possible réélection en 2028 malgré l'interdiction constitutionnelle d’un troisième mandat en vertu du XXIIᵉ amendement. Elles ne concluent généralement pas à la réélection, mais leur sérieux apparent suffit à installer l'idée comme une possibilité envisageable. Peu à peu, l'autorité suprême devient un fait acceptable, puis attendu.
Post-Trump : la transmission du trône
La télévangéliste Paula White-Cain, directrice du White House Faith Office, compare publiquement et régulièrement Trump au Christ. Le 12 avril 2026, dimanche de Pâques orthodoxe, Trump lui-même a diffusé sur son réseau Truth Social une image générée par intelligence artificielle le représentant dans une iconographie ouvertement christique, quelques heures après une attaque publique contre le pape Léon XIV, qui venait de critiquer la guerre d'Iran. Après la réaction outrée des milieux chrétiens, Trump a retiré l’image dès le lendemain, assurant qu’il avait voulu se représenter « en médecin ». Le démenti prête à sourire. Mais le geste initial révèle autre chose, quelque chose de plus profond. Il dit moins une maladresse qu’une tentation. Le registre était déjà là. Simplement, l’énonciation a été faite trop tôt.
Reste qu'une question hante le dispositif. Plusieurs prédictions formulées par le réseau astrologique pro-Trump en 2025 et début 2026 évoquent un choc politique majeur marqué par une mort au sommet. La formulation est délibérément floue, mais son existence suffit à introduire dans l'horizon mental de l'auditoire la figure théologique du sacrifice nécessaire à l'inauguration d'un nouvel âge. Sans effusion, l’après ne peut advenir. Cette figure, dans la culture chrétienne, porte un nom : elle est christique. Jésus meurt pour qu'advienne le Royaume.
À cette question du sacrifice répond une construction remarquable. Le vice-président J. D. Vance partagerait avec Trump une caractéristique astrologique peu commune : un ascendant en Lion approximativement au même degré, ainsi qu’une conjonction à Regulus, la même étoile royale. Les astrologues MAGA n'ont pas manqué de le remarquer. Vance, dans ce cadre, n'est pas simplement le suivant dans l'ordre constitutionnel, il est astrologiquement préparé, porteur lui aussi du trône céleste, capable d'hériter non d'un mandat politique mais d'une mission cosmique. C'est la force structurelle du dispositif. La démocratie rend le leader périssable parce qu'elle en fait un délégué révocable. La théologie messianique le rend indispensable, parce qu'elle en fait l'élu unique d'un moment. L'astrologie politique combine les deux : chaque leader est ponctuellement indispensable, mais la mission peut se transmettre à un successeur également désigné. Le trône est incarné par des hommes, il n'est pas épuisé par chacun d'eux. On reconnaît la vieille logique des monarchies héréditaires, où « le roi est mort, vive le roi » ne désignait pas deux personnes mais une institution que les personnes traversent.
Ce que la guerre valide
Le dernier effet du dispositif est peut-être le plus discret. En inscrivant la guerre dans une nécessité cosmique, il légitime les valeurs qu'elle exige. Mars entre en Bélier le 9 avril, posant le moment de la confrontation. Le Bélier, signe guerrier par excellence, est décrit comme le signe de la décision. Le stellium est lu comme une demande cosmique d'audace, tandis que la paix et la diplomatie (soit ce qui caractériserait une politique étrangère de droit) se trouvent implicitement renvoyés du côté des valeurs dépassées, vertus d'un Kali Yuga finissant qu'il s'agit de laisser derrière soi. Ce qui est valorisé, au contraire, relève du registre martial de la lutte et de la purification par le feu.
Un pouvoir fondé sur une désignation cosmique où la contestation démocratique se trouve aussitôt frappée de soupçon.
Hegseth lui-même cultive ouvertement ce registre. Son Pentagone, opportunément rebaptisé Secrétariat à la guerre, revendique une « éthique du guerrier » et ce « maximum de létalité, pas une légalité tiède » qu’il invoquait lors de la signature du décret du 5 septembre 2025 dans le Bureau ovale. Le cadrage astral confère à ces valeurs un ancrage cosmologique, comme si elles relevaient d’un ordre plus ancien que la seule volonté d’un homme. Les vertus martiales, que deux siècles de pensée libérale avaient cherché à contenir, retrouvent ici une légitimité première, portées comme l’expression d’un ordre voulu par le ciel.
Ce dispositif, davantage que la seule personnalité d’un président ou d’un secrétaire, rend la guerre d’Iran difficilement contestable pour une part significative de l’opinion américaine. Dans cette grammaire, contester la guerre revient à se soustraire à un destin. Le dissentiment politique y prend alors la forme d’une rébellion contre le Ciel.
Le glissement est considérable et déborde largement la politique étrangère. Il touche à la nature même du pouvoir que le trumpisme de 2026 cherche à consolider, un pouvoir fondé sur une désignation cosmique où la contestation démocratique se trouve aussitôt frappée de soupçon. Les astres ne votent pas. Lorsqu’un chef tire son autorité d’un récit tenu pour déterminé, les électeurs semblent peu à peu réduits à reconnaître ce qui se donne comme destin.
1. Daniel G. Hummel, The Rise and Fall of Dispensationalism : How the Evangelical Battle over the End Times Shaped a Nation, Grand Rapids (MI), Wm. B. Eerdmans Publishing, 2023.
Image : Rahul Jawahar, medium.com