« L’histoire avec sa grande hache » : l’écrivain Georges Pérec, avec ce jeu de mots, a désigné ce qui a tranché dans son histoire personnelle en le privant de ses parents dès l’enfance. Avec cette émission, Le Média vous propose de nous tourner vers le passé, récent ou plus éloigné, en compagnie de celles et ceux qui l’explorent et qui le font connaître.
Quand l'histoire fait taire le passé (et comment le retrouver) : la révolution haïtienne | Enzo Traverso, Julien Théry
Pourquoi, dans ce qu’on appelle l’histoire, certains faits sont-ils ignorés, censurés ou étouffés, tandis que d’autres sont retenus, amplifiés et magnifiés ? Comment le pouvoir impose-t-il le silence à certaines parties du passé en occultant certaines des traces qu'il a laissées ?
Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, tel est le titre de la traduction française, enfin réalisée grâce aux éditions québécoises Lux, d'un ouvrage de Michel-Rolph Trouillot considéré depuis longtemps comme un classique de l'anthropologie et de la réflexion sur la discipline historique dans le monde anglophone (Silencing the Past. Power and the Production of History, 1995). Enzo Traverso, historien et professeur à l'Université de Cornell, a rédigé la préface du livre, intitulée « Ecouter les silences du passé ». Il est l'invité de Julien Théry pour cet épisode de La grande H.
Pourquoi, dans ce qu’on appelle l’histoire, certains faits sont-ils ignorés, censurés ou étouffés, tandis que d’autres sont retenus, amplifiés et magnifiés ? Comment le pouvoir impose-t-il le silence à certaines parties du passé en occultant certaines des traces qu'il a laissées ? Ces questions affrontées par l'anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) dans Faire taire le passé lui ont valu une vaste reconnaissance, à tel point que son livre constitue une lecture de base pour l'enseignement de l'histoire coloniale et des subaltern studies (études des groupes dominés). La réflexion de Trouillot se développe à partir d'un exemple singulier : l'histoire, longtemps demeurée "impensable" par les savants occidentaux, de la Révolution haïtienne (1791-1804), qui conduisit à l'avènement de la première république à majorité noire dans l'histoire de l'humanité.
Pour Enzo Traverso, « Le nom de Michel-Rolph Trouillot s’ajoute à ceux de Frantz Fanon (Les Damnés de la terre), Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) et C. L. R. James (Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la première révolution de Saint-Domingue) dans la boîte à outils dont nous disposons pour réparer l’histoire ». Son travail a montré que « la réduction au silence de la Révolution haïtienne n’est qu’un chapitre dans un récit de domination mondiale ». Mais si Trouillot considère les événements du passé « à partir d’un observatoire non occidental », cependant « ses écrits ne colportent pas la critique de l’universalisme et de l’humanisme qui inspire un grand nombre d’auteurs postcoloniaux enclins à essentialiser le monde occidental ».
Comme l'écrivent Pierre Buteau et Lyonel Trouillot, les auteurs de la postface de Faire taire le passé, l'histoire est « affaire de sujets en lutte » bien plus que de professionnels des universités. Il revient donc à toutes et tous de mettre en échec l'invisibilisation du passé, marque suprême du pouvoir.
Montage Bérénice Sevestre. Une émission de Julien Théry. ●●