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On sort les dossiers

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Toutes les deux semaines, Fabrice alias le Stagirite porte un regard décalé sur l'actualité et les stratégies de communication des puissants. L'ironie n'empêchant pas l'analyse rigoureuse.

Macron : un quinquennat à museler la liberté de la presse

Pour ne pas se contenter de tendre le micro et d’assurer la communication de tel ou tel pouvoir, le journaliste doit sans cesse être à l’affût de ce qui se déroule en dehors des limites du cadre officiel, il doit chercher le hors-champ - au sens propre comme au sens figuré.

Le 29 juillet dernier, le photojournaliste Corentin Fohlen faisait partie pour Libération du pool de photographes accrédités pour prendre la photo de groupe du nouveau gouvernement Castex à l’Elysée. Une séance très encadrée : prière de ne capturer que les officiels en train de poser, depuis un lieu bien précis, et en 45 secondes. Mais Fohlen, voulant montrer ce qui se passe autour de la séance photo officielle, tente de saisir les ministres au moment où ils se décontractent. Il le raconte au micro d’Europe 1 : la sécurité l’en empêche, et prend son identité. Les officiers lui font comprendre qu’ici, à l’Elysée, ce sont eux qui font la loi.

Sortir du cadre officiel, c’est interdit. S’il s’agit là d’une anecdote - ici nul secret n'est révélé - elle est tout de même l’illustration d’un climat qui s'installe.

Dans le nouveau schéma du maintien de l’ordre présenté le 17 septembre, on trouve des indications sur les nouvelles techniques des forces de l’ordre, ainsi que sur la conduite à adopter par les manifestants, mais aussi des dispositions concernant les journalistes couvrant les manisfestations : un système d'accréditation pour accéder à un canal privilegié d'information auprès des forces de l’ordre, des formations pratiques et juridiques sur les techniques de maintien de l’ordre et le comportement à adopter dans une manifestation, et ce rappel : le journaliste est soumis aux mêmes règles que les manifestants.

Ces dispositions sont jugées inquiétantes par de très nombreux syndicats et sociétés de journalistes. Pour eux, elles semblent créer une distinction entre deux types de journalistes : les “bons élèves”, ceux qui auront suivi des formations prévues pour sensibiliser les journalistes aux techniques de maintien de l'ordre (§2.2.3), ceux qui bénéficieront d'informations en temps réel, via une liaison avec un officier référent : les journalistes accrédités et titulaires d'une carte de presse (§2.2.2) ; quant aux autres, les “mauvais élèves”, reporters indépendants et observateurs, le texte réaffirme que s'il y a délit d'attroupement, ils seront considérés comme de simples manifestants (§2.2.4).

Quelle meilleure manière de les empêcher de nous donner une vision du hors-champ ? Imaginerait-on que, sur un terrain de guerre, un journaliste soit prié de se disperser lorsqu’un affrontement a lieu, sous peine d’être pris par l’un des belligérants pour un participant ?

Cela s’ajoute à une longue liste de menaces ou d’attaques contre la liberté de la presse, allant de l’anecdotique au très préoccupant :

- différents accrochages et marques de mépris par des représentants du pouvoir (récemment, E. Macron tançant Georges Malbrunot sur un ton paternaliste)

- à plusieurs reprises, la volonté de “trier” les journalistes, lors de déplacement présidentiels par exemple - le fiasco du “Desinfox coronavirus”

- des intimidations judiciaires et policières

- la loi relative à la protection du secret des affaires (promulguée en juillet 2018)

Si on relie entre eux ces différents faits, il ne se dessine certes pas une dictature, mais une attaque en règle contre le journalisme entendu comme antithèse de la communication. Face au cadre bien propret présenté par la communication officielle, la fonction démocratique du journaliste est normalement d'aller chercher le hors-champ qui permet de prendre toute la mesure d’un événement. La presse doit être un filtre qui protège les citoyens contre les tentatives de manipulation.

Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, déplore que tout semble être fait pour que l’espace de liberté laissé au journaliste reste dans les limites de ce que le pouvoir veut bien tolérer. Elle a recours à la métaphore du chien tenu en laisse.

Mais la métaphore du “chien de garde” est ambigüe. Pour les francophones, le journaliste-chien de garde est celui qui protège les intérêts des pouvoirs politique et économique contre les oppositions politiques ou la critique citoyenne. C’est le journalisme de complaisance et de connivence dépeint dans le livre de Serge Halimi ou le documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat.

Or pour les anglo-saxons, le chien de garde, le watchdog, désigne au contraire le journalisme de contre-pouvoir, celui qui enquête et sort les scandales. L’expression insiste sur la vertu de vigilance de celui qui monte la garde pendant que les autres citoyens vaquent sereinement à leurs occupations, sachant qu'ils peuvent faire confiance aux journalistes pour être leurs yeux et leurs oreilles : les médias sont censés faire le travail critique qu’on n’a pas le temps ou les capacités de faire.

C’est par exemple dans ce deuxième sens qu'il faut comprendre l’expression lorsque la Cour européenne des droits de l’homme rappelle en 2015 que « les médias jouent un rôle crucial en matière d’information du public sur la manière dont les autorités gèrent les manifestations publiques et maintiennent l’ordre. En pareilles circonstances, le rôle de « chien de garde » assumé par les médias revêt une importance particulière en ce que leur présence garantit que les autorités pourront être amenées à répondre du comportement dont elles font preuve à l’égard des manifestants et du public en général lorsqu’elles veillent au maintien de l’ordre dans les grands rassemblements, notamment des méthodes employées pour contrôler ou disperser les manifestants ou maintenir l’ordre public. En conséquence, toute tentative d’éloigner des journalistes des lieux d’une manifestation doit être soumise à un contrôle strict. » (§89)

La liberté d’information n’est pas seulement le droit, pour le journaliste, de produire de l’information sur les sujets qu’il choisit, c’est aussi le droit du citoyen à recevoir une information de qualité (Article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme).

Nous pouvons donc certes critiquer la presse “mainstream” pour ses connivences, ses lâchetés, ou ses complicités. Mais notre agacement ou notre indignation ne doivent pas nous aveugler lorsqu’il s’agit de défendre le principe même du droit d’informer lorsqu’il est menacé. La difficulté étant qu’au sein d’un même média, peuvent cohabiter chien de garde au sens francais, et watchdog au sens anglo-saxon.

L’autre point qui peut affecter notre vigilance citoyenne est que ces politiques qui rognent les libertés publiques procèdent par petits pas, commençant toujours par de petits tests dans des lieux ou sur des groupes sociaux considérés comme marginaux par la plus grande partie de l’opinion publique. On avait déjà mis au jour cette stratégie à propos des violences policières et de l’utilisation de certains types d’armement dans les quartiers populaires.

Cela peut produire le sentiment de ne pas être concerné, et expliquer pourquoi les journalistes vedettes sont si peu prompts à réagir quand leurs collègues street reporters subissent interdiction de paraître, saisie de matériel ou garde à vue.

Bref, s’il s’agit de “lâcher les chiens” pour protéger la démocratie, toute la question est de savoir pour quoi ils ont été dressés.

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