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Tout peut arriver

Denis Robert reçoit des citoyens engagés, lanceurs d’alerte, intellectuels… Pour des entretiens à bâtons rompus dans lesquels le tutoiement est de mise et dont le présupposé admis par tous est que tout peut arriver.

Kamel Daoudi, confiné depuis 12 ans

Dans cette étrange période de confinement généralisé, Denis Robert interroge Kamel Daoudi, que l'on présenta comme "le webmaster de Ben Laden" . L'un des plus anciens assignés à résidence de France, victime d'un étrange acharnement, revient sur un emballement kafkaïen. Nous publions ci-dessous un texte écrit par Kamel Daoudi lui-même, observateur alerte de l'assignation générale à résidence que subit le pays.

Condamné pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste à 9 ans de prison, ramenés à 6 en appel, Kamel Daoudi, ingénieur en informatique franco-algérien de 45 ans a été arrêté en septembre 2001, après un voyage de 3 mois en Afghanistan. Présenté dans la presse comme le webmaster de Ben Laden, suspecté sans preuves d’avoir préparé un attentat contre l’ambassade américaine à Paris, après une instruction bâclée sous pression américaine et quatre ans en quartier de haute sécurité, il sort en 2008 et refuse son extradition en Algérie, où il n’a vécu que quatre ans et ne connaît personne.

La Cour européenne des droits de l’homme reconnaît l’iniquité de cette expulsion, mais l’administration française et le ministère de l’Intérieur ne veulent rien entendre. En douze ans, Kamel Daoudi aura été ballotté d’hôtels en locations, de la Creuse à la Haute-Marne, du Tarn au Cantal, en passant par la Charente-Maritime, aux frais de l’État, car il lui est interdit de travailler.

Dans les bourgs ou petites villes où il a été assigné, il suscite en général les craintes de certains habitants, puis se fait admettre. Obligé de pointer deux, trois ou quatre fois par jour à la gendarmerie depuis douze ans, vivant grâce aux subsides de sa famille, en ayant lui-même fondé une, il a demandé le 19 février dernier à la Cour d’Appel de Paris la fin de ce qu’il considère comme un supplice digne de Sisyphe. « Ce n’est pas la société qui produit la prison. C’est au contraire la prison qui produit la société. L’assigné à résidence permet à chacun de mesurer la liberté qui lui est octroyée, surtout en cette période de confinement généralisé » explique-t-il. Coronavirus oblige, le délibéré a été repoussé.

Nous publions ci-dessous un texte de Kamel Daoudi, qui réfléchit aux mesures de confinement prises face à l'épidémie de coronavirus à la lumière de son expérience.

En marche vers une assignation à résidence massive de la population française ? 

J'ai longuement hésité avant de vous livrer mes quelques réflexions. Je ne suis pas plus légitime qu'un autre pour le faire. Pourtant, ma sensibilité, après 12 ans d'assignation à résidence, m'oblige à partager avec vous ces quelques idées intimes. Je ne sais pas où je vais, et peut-être que mes phrases seront confuses, imprécises, brumeuses, mais je me lance quand même. Au pire, il suffira d'effacer tout ça d'un clic.  

Lorsque j'ai appris la nouvelle, j'étais dans un café associatif, en train de regarder un spectacle sur l'expérience de 2 personnes dans une communauté autogérée. À l'entracte, un responsable annonça que désormais, tous les lieux ouverts au public devaient fermer à minuit.

Je m'enquis auprès de la personne qui avait annoncé la nouvelle, pour lui demander s'il s'agissait d'une mesure liée à un événement particulier, survenu au cours de la soirée, qui aurait justifié cette décision. Il me répondit que non, qu'il s'agissait simplement d'une mesure liée au coronavirus. 

Durant l'entracte, quelques personnes discutaient, certaines de la pièce, d'autres de la nouvelle. J'entendais quelques bribes de conversations inquiètes, quelques couplets à tonalité complotiste sur un virus échappé d'un laboratoire, d'autres qui prenaient cela avec légèreté. 

Devant moi-même revenir avant 21 heures à mon domicile, je décidai de m'acheter un sandwich, comme pour conjurer le sort, comme si ce geste anodin prenait presque un air de défiance. J'entendais les commentaires des gens autour de moi, répétant la nouvelle comme pour s'en convaincre. 

Kamel Daoudi : TPA + texte Kamel
Kamel Daoudi. Crédits : Ibn Sina.

Je vis dans une petite ville de province (Aurillac). On a vite fait de quitter le cœur de la ville pour se retrouver seul, à entendre ses propres pas résonner et rythmer tel un métronome ses pensées fugitives, qui se résumaient à cette antienne : « jusqu'à nouvel ordre ». 

Je sais plus que quiconque ce que signifie cette phrase. Le nouvel ordre après une mesure bâillonnant une liberté publique n'est jamais le même après qu'avant. Le cliquetis de ce qu'on appelle l'effet cliquet produit le même effet que celui du chien de la roulette russe. 

Tout aussi métallique. Tout aussi stressant. Tout aussi suffocant. L'effet cliquet d'une mesure privative de liberté ne vous ramène jamais a l'ante statu quo. Il vous conduit à coup sûr vers une fuite en avant, vers un état de sidération puis d'acceptation. 

On se retrouve comme une grenouille dans une marmite pleine d'eau, mijotant jusqu'à ébullition. La température monte, doucement mais sûrement. On se complaît dans ce jacuzzi improvisé jusqu'à être ébouillanté. De retour chez moi, je regarde les commentaires sur Twitter. 

Deux choses me sautent aux yeux : la discrimination entre les activités utiles à la vie de la Nation (parmi lesquelles le vote aux municipales et la consommation) et les préoccupations nombrilistes de tout un chacun pour acclimater son futur confinement volontaire. 

Ainsi le coronavirus est assez dangereux pour empêcher aux gens de s'enjailler après une épuisante semaine de travail, mais pas assez dangereux pour se confiner dans un bureau de vote et donner le quitus de sa servitude volontaire à un prévôt qui s'empressera de vous trahir aussitôt les urnes dépouillées du peu de crédibilité qu'il reste à la démocratie. 

Le coronavirus est assez dangereux pour créer une bulle sanitaire autour de vous réduisant chaque quidam à une menace potentielle, mais pas assez pour vous empêcher d'être un citoyen consommateur responsable touché par une fièvre acheteuse, tout juste utile à résorber compulsivement le point de croissance que cette pandémie risque d'annihiler. 

Pour tenter de m'en ôter le doute, je fais défiler les tweets. Et je ne peux que constater comment tout un chacun essaie d’exhiber ses futures réserves stratégiques de victuailles et de spiritueux à coup de selfies. Comme si chacun avait la prescience qu'un ancien monde s'achevait et qu'un autre se dessinait jusqu'à nouvel ordre. Un ordre décidé d'en haut.

La peur irrationnelle est le sentiment le plus facile à manipuler, le temps d'ajuster quelques nouvelles techniques de contrôle social mâtinées de technologies de contrôle et de surveillance rutilantes.

Alors oui, me direz-vous, il y a urgence. Ce coronavirus est dangereux. Il vaut mieux prévenir que guérir... Soit. Tout cela est audible, mais une chose est sûre : quand un pouvoir l'opportunité d'asseoir son emprise, il le fait avec le plus grand empressement. 

Une phrase de l'allocution du PR résonne encore dans ma tête : nous tirerons toutes les leçons de cette situation. En 3 mois, cette merveilleuse expérience de confinement, de désocialisation à bas bruit, de paranoïa low cost est une occasion rêvée pour un pouvoir moribond. 

Cette expérience de Nation rebuilding (mais pas en Afghanistan ou au Mali), ici chez nous, va laisser des traces. Et des ministres d'y aller de leur couplet. « On pourrait faire des tests de traçage avec de l'IA et de la reconnaissance faciale », « On pourrait tester le télétravail à grande échelle », j'en passe et des meilleures.

Je vous rappelle qu'une nouvelle mouture de la loi Surveillance Intérieure et Lutte contre le Terrorisme est sur la table. Elle passera comme une lettre à la poste, comme la précédente. Les gens seront trop préoccupés à ne pas figurer parmi les victimes du virus tueur. 

J'aimerais me tromper, vous dire que tout cela sera un mauvais souvenir, que notre vie reprendra comme avant. Mais malheureusement, mon expérience personnelle m'oblige à vous dire que l'on finit par se raccrocher à des miettes de liberté comme un condamné à mort qui égrène les derrières minutes qui le séparent de son exécution, en profitant de chaque instant de vie dans les couloirs de la mort. Les foules fougueuses n'obéissent plus, alors on ressort les vieilles recettes. 

Et la peur irrationnelle est le sentiment le plus facile à manipuler, le temps d'ajuster quelques nouvelles techniques de contrôle social mâtinées de technologies de contrôle et de surveillance rutilantes. Mais d'ici là, nous aurons perdu encore un peu de notre liberté. 

Nous aurons bradé un peu plus de notre libre-arbitre. Et quand le coronavirus ne sera plus qu'un mauvais souvenir, nous regretterons déjà, la mort dans l'âme, le temps d'avant le nouvel ordre, le temps où nous jouissions d'un peu plus de liberté.   

Merci de m'avoir lu. Bonne nuit. 

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