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On sort les dossiers

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Toutes les deux semaines, Fabrice alias le Stagirite porte un regard décalé sur l'actualité et les stratégies de communication des puissants. L'ironie n'empêchant pas l'analyse rigoureuse.

Fin de l'anonymat : les puissants veulent museler internet

L’affaire Griveaux a ravivé chez de nombreux acteurs de l’espace public l’obsession d’en finir avec l’anonymat sur internet – essentiellement sur les réseaux sociaux. Comment comprendre ce qui se joue dans ces attaques ?

On conviendra évidemment que dans ce que l'on appelle confusément la haine en ligne, il y a des phénomènes graves qu’il faut combattre. Mais il est douteux que l’anonymat soit le principal moteur de la haine en ligne, et il serait fâcheux de ranger sous la catégorie de “haine en ligne” de nombreuses critiques légitimes, adressées par des internautes anonymes à des personnalités publiques - quand bien même ces critiques seraient parfois formulées de manière peu élégante.

Que révèle une telle fébrilité, pour ne pas dire une telle panique morale ? On peut voir dans ces attaques contre l’anonymat en ligne une attaque plus générale contre Internet et la capacité qu’il donne à des individus exclus des positions de pouvoir de venir critiquer les acteurs les plus installés de l’espace public. N’aurait-on pas affaire à la réaction de gens qui ne supportent pas la moindre contradiction venant de quelqu'un qui n'est pas de leur monde ? Un monde où l’on côtoie les puissants ; un monde où l’on est protégé par son statut, son réseau, ses moyens financiers, sa notoriété ; un monde où l’on veut au contraire que son nom soit partout.

L’espace public est un lieu abstrait où s’échangent et se confrontent les opinions politiques. Espace abstrait qui s’appuie matériellement sur les journaux, les livres, la radio, la télévision, les débats et réunions publiques. Ce qui importe pour la délibération collective c’est la publicité des idées, qu’elles soient énoncées publiquement. Les tenants de la levée de l’anonymat voient une contradiction entre cette exigence de publicité et l’opacité de l’anonymat. Ils arguent que parler en son nom propre est une condition du bon fonctionnement de l’espace public, et une condition d’accès à celui-ci.

Mais historiquement, rappelle Nikos Smyrnaios, l’anonymat et le pseudonymat ont participé à l’émergence de la sphère publique démocratique. Il l’illustre par les Lumières et la période prérévolutionnaire (livres et libelles anonymes critiquant publiquement le pouvoir royal), ainsi que par la Grande-Bretagne du XIXème siècle où l’anonymat permettait aux écrivaines d’échapper aux contraintes d’expression de l’époque victorienne.

Dans L’espace public, Jürgen Habermas décrit l’émergence de cette sphère publique, aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elle va permettre à la bourgeoisie de développer ses idées, de discuter les décisions du roi et de critiquer l’aristocratie.

Mais le public bourgeois ne s’est pas seulement opposé à l’absolutisme monarchique : il a aussi largement œuvré à endiguer les prétentions d’autres publics à prendre part à la délibération publique. On peut envisager la critique d’Internet par les occupants de l’espace public contemporain comme le prolongement de ce travail d’exclusion.

Nancy Fraser, dans son article Repenser la sphère publique (1990), montre que l’espace public bourgeois s’est construit en excluant - par le droit ou de fait - les groupes subordonnés (prolétariat, femmes, gens de couleur, homosexuels). Elle soutient que l’égalité politique dans l’espace public ne garantit pas la participation de tous à la délibération collective, car les inégalités socio-économiques demeurent des entraves. Avoir le droit de participer ne signifie pas pouvoir effectivement participer. Pire : en exigeant maîtrise rhétorique, connaissance des règles du débat, adoption d’un ethos adapté, l’espace public écarterait subtilement les individus incapables de se conformer à ces réquisits.

Dans cette perspective, l’anonymat permet de contourner certaines contraintes que mon statut social, mon niveau scolaire, certaines caractéristiques personnelles font peser sur le plein exercice de ma liberté d’expression. Il faut mesurer les avantages du pseudonymat : en dissociant mon identité en ligne de mon identité réelle, je peux parler de choses privées sans me mettre en danger socialement, et je peux mettre entre parenthèses ce qui viendrait affaiblir mes arguments en m’épargnant les attaques ad hominem.

Fraser appelle "contre-publics subalternes" ces groupes sociaux n'exerçant pas le pouvoir, souffrant des inégalités sociales, et relégués hors de l'espace public. Ils doivent se trouver des espaces alternatifs, des lieux parallèles, pour pouvoir mieux comprendre leurs propres intérêts, se donner des méthodes de réflexion, développer des stratégies de lutte (mouvement ouvrier, luttes pour les droits civiques aux États-Unis, mouvement féministe tout au long de l'histoire, etc.).

L'exemple des Gilets Jaunes est éclairant : des fractions des classes moyennes et des catégories populaires discutent et s'organisent grâce à la fonctionnalité "groupe" de Facebook, puis en se rencontrant sur les ronds-points. Ils constatent qu’ils sont quasi invisibles dans l’espace public, et qu'on parle à leur place. En se coordonnant ainsi, ils se constituent en un contre-public ayant ses propres arènes de débats, sa culture, ses stratégies.

Internet est un formidable espace (le “cyberespace”) où les contre-publics peuvent se constituer, s'identifier, conformément aux analyses de Fraser :

Ils constituent des arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, afin de formuler leur propre interprétation de leurs identités, leurs intérêts et leurs besoins. (Repenser la sphère publique, trad. 2001)

Ces arènes parallèles permettent de bâtir des stratégies pour se faire entendre dans l’espace public. L’usage militant des réseaux sociaux aura par exemple permis de faire émerger dans l’espace médiatique le sujet des violences policières et de le faire (timidement) évoquer comme problème public à partir de 2020 :

Or les acteurs de l'espace public classique (politiques, journalistes, communicants, etc.) ont aussi investi le cyberespace. Une partie du web est à l’intersection de l’espace public officiel et des contre-publics. La confrontation entre ces différentes cultures est inévitable (sur les réseaux sociaux, on prend la parole sans y être autorisé, on aborde les sujets qu’on a choisis, on parle sous pseudonyme, etc.).

Les réactions des importants et des installés en disent long : tantôt ils ne comprennent pas et se contentent de mépriser (typiquement, en moquant l’orthographe de leurs interlocuteurs), tantôt ils comprennent très bien ce qui se joue, et sentent qu'on s’en prend à leur pouvoir. Ils s’aperçoivent qu’une menace pèse sur leur rente de situation communicationnelle et sur leur pouvoir de décider de qui a le droit de rentrer dans l’espace public. Eux qu’on voit partout, qui s'expriment partout, découvrent que d'autres groupes sociaux viennent leur contester l'exclusivité de la parole publique.

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