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La victoire des radicales - Un retour sur le 8 mars

Par Clara Menais

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À Paris, le week-end féministe organisé le 8 mars autour de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes a pris un tour inattendu. Du succès de la marche de nuit du samedi à l’expulsion d’un collectif d’extrême droite du cortège dominical, récit d’un week-end dont la radicalité tranche avec le visage consensuel des mobilisations féministes de ces dernières années.

19ème arrondissement de Paris, samedi 7 mars. En ce début de soirée, il règne une ambiance festive sur la Place des fêtes. Les militantes rassemblées pour la marche de nuit féministe arrivent au compte-goutte. Dans l’air, quelque chose d’électrique. On se regarde, on se compte : “On est beaucoup plus que l’année dernière, non ?” 

Vers 20 heures, la place est presque pleine et le cortège s’élance. Les chants se répondent, tous plus radicaux les uns que les autres : ça parle de violences policières, de race et de classe. On chante la solidarité avec les travailleurs et les sans-papiers. On manifeste contre “cette société qui ne respecte pas les trans, les gouines, les femmes voilées”. On brandit fièrement une banderole en hommage à Jessyca Sarmiento, femme trans et travailleuse du sexe assassinée dans la nuit du 20 au 21 février. Des fumigènes sont brûlés, la batucada marque le tempo et la foule compacte envahit les rues. La marche se déroule en mixité choisie - comprendre sans hommes cisgenres [dont l’identité de genre correspond au genre assigné à la naissance, NDLR]. Aux fenêtres, des femmes sortent, solidaires.

Derrière cette manifestation, déposée quelques jours plus tôt, ni syndicat ni grosse association. Le nombre de personnes présentes témoigne de la capacité d’auto-organisation de ces milieux. “Ça a été une sacrée logistique en amont”, glisse une manifestante. Sont visibles ici les tendances féministes qui ne se reconnaissent pas dans le féminisme institutionnel incarné par #NousToutes et consorts. “Il y a une différence de perspectives fondamentale”, explique une militante. “Le féminisme de #Noustoutes, c’est un féminisme qui va s’en remettre à l’État pour financer ses associations et condamner les coupables. La perspective est principalement égalitariste”. Elle y oppose des perspectives révolutionnaires et des solutions autonomes. “La question que l’on pose, c’est : l’égale de qui, comment ? Si c’est celle des hommes dans le même système, ça ne nous intéresse pas”.

Aux abords de la Place de la République, un immense clapping résonne au son du chant « Siamo tutti antifascisti » ["Nous sommes tous antifascistes", NDLR]. Une manifestation sauvage d’une cinquantaine de personnes rebrousse chemin et se dirige vers le quai Jules Ferry. La première ligne, déterminée, est suivie par des dizaines de manifestantes. Les policiers, figure virile s’il en est, ne sont même pas casqués. Ils ne semblent pas prendre la chose au sérieux. Pourtant, un corps à corps prend forme : les féministes font bloc dans une mêlée contre des fonctionnaires surpris. Un policier est blessé au visage, il saigne. Sam, une militante présente, commente : « Pour moi, c’est une démonstration de force incroyable. C’était la première fois que je voyais ça : que des meufs face à une ligne de flics. C’était aussi un moment pour dire  : oui, nous aussi sommes capables de violence. L’occasion de donner un autre visage des féministes, mais aussi des femmes ».  

Finalement et sans surprise, les policiers gazent et frappent. La place de la République est nassée et les militantes ramenées manu militari vers la bouche de métro la plus proche, où il leur sera enjoint de “retourner faire la vaisselle” (sic). 

Marche des grandes gagnantes : "une vaste opération marketing"

La “Marche des grandes gagnantes” de dimanche - nommée ainsi en référence à une déclaration d’Edouard Philippe, qui assurait que sa réforme des retraites avantagerait les femmes - était organisée conjointement par de grosses associations et syndicats tels que l’UNEF, Osez le féminisme ou encore Attac. L’actualité y est favorable, tant le sacre de Polanski aux Césars et la répression des manifestations ont considérablement échaudé les esprits. 

La victoire des radicales - Un retour sur le 8 mars
Paris, 8 mars 2020. Marche des Grandes Gagnantes. Crédits : Clara Menais - Le Média.

« C’est un peu comme la Pride », observe Camille Mati, militante TPBGI ["Trans, Pédé, Bi, Gouine, Intersexe"] et autrice du podcast Intérieur Queer. « Noustoutes s’est complètement approprié cette marche, comme on a pu le voir le 23 novembre où le cortège était littéralement inondé de leurs pancartes et couleurs. Ce que je critique, c’est le marketing autour ». Le cortège est dynamique et nombreux, mais semble un peu vidé de sa colère et de sa charge politique au lendemain de la marche de nuit. Les Rosie la riveteuse sont légion. Prïncia Crar, scénariste et réalisatrice, était dans le chœur des Rosie. “C’était super, c’est vraiment une belle énergie”, confie-t-elle, peinture de guerre sur les joues et sourire ravi. Le tout a des allures de kermesse plus que de manifestation de colère. 

En 1975 déjà, le gouvernement promouvait ce type de manifestation avec “l’année de la femme”, publicisée par la ministre Françoise Giroud. Dans une émission spéciale animée par Bernard Pivot, Anne Sylvestre chantait alors La Vache engagée devant la ministre : 

“Dis-moi Germaine, sais-tu ça ? Y’a plus de raison qu’on le cache, l’an prochain, paraît-il qu’on va penser aux problèmes des vaches / On va réunir un congrès sur la condition des vaches / Le président sera le boucher, c’est intéressant qu’on le sache.”

Un dialogue de sourd s’engageait alors entre la chanteuse et la femme politique, et deux visions du féminisme s'opposaient déjà, l’institutionnel et l’autonome. « Bien sûr, toutes les personnes présentes à ces événements ne sont pas au courant des conflits entre groupes. Une marche n’est jamais complètement homogène », nuance une militante.  

Un collectif raciste chassé du cortège dominical

En fin d’après-midi, quelques militantes tentent de déployer deux banderoles. On peut y lire « Migrants = Patriarcat. 3,7 millions En Marche », et « Immigration de masse les femmes grandes perdantes ». Les deux sont signées du Collectif Nemesis. Ce groupe s’était déjà fait remarquer lors de la marche contre les violences faites aux femmes du 23 novembre 2019, en dévoilant des pancartes faisant l’amalgame entre immigration et violences sexuelles. Proche des royalistes de l’Action française, de Génération identitaire ou encore du syndicat étudiant d’extrême droite La Cocarde, Nemesis se revendique « féministe anticoformiste » et ne cache ni son racisme ni son islamophobie.

Elles se font rapidement dégager sous les huées de la foule. En novembre déjà, leur présence avait été unanimement conspuée, aussi bien dans la rue que publiquement, par les organisatrices. « C’est une victoire qu’elles se fassent sortir, car ça montre que les gens ont bien conscience du message qu’elles portent et de sa dangerosité », conclut Sam.  

Photo de Une : Paris, 7 mars 2020. Marche de nuit en mixité choisie. Crédits : Clara Menais - Le Média.

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