Donald Trump et l'emprise des religieux pentecôtistes : les États-Unis en marche vers la théocratie ?
Historien, Joël Schnapp a publié Chroniques de l'Antichrist : Crises et apocalypses au XXIe siècle (Piranha éditions) et Prophéties de fin du monde et peur des Turcs au XVe siècle : Ottomans, Antichrist, Apocalypse (éd. Classiques Garnier).
Pour justifier la guerre lancée contre l'Iran, le secrétaire d'Etat (ministre des affaires étrangères) de Donald Trump a invoqué le caractère théocratique du régime iranien. On peut penser qu'il devrait d'abord balayer devant sa porte, étant donné la place centrale que prend désormais la religion dans la politique des Etats-Unis. Le dernier livre du théologien québécois André Gagné offre un éclairage indispensable... et fort inquiétant, nous dit l'historien Joël Schnapp.
C’est une image marquante, qui n’a pourtant pas beaucoup été commentée. En pleine guerre contre l’Iran, le Président Trump, soucieux de marquer un engagement toujours croissant en faveur du christianisme, a donné le 1er avril 2026 un Easter Lunch, un déjeuner de Pâques, à la Maison-Blanche. Les médias en ont surtout retenu les mots de la dirigeante du Bureau de la Foi, Paula White, qui, dans une envolée lyrique pour le moins surprenante, a comparé Donald Trump à Jésus, déclenchant une tempête de critiques et de commentaires acerbes. De nombreux commentateurs ont parlé de blasphème.
Mais au-delà des mots, l’image est peut-être plus significative encore : en effet, il y avait là sept leaders religieux. Une petite recherche sur leur identité donne des résultats significatifs. On distingue (troisième en partant de la droite sur la photo de couverture de cet article) l’évêque catholique de Winona-Rochester (Minnesota), Robert Barron. Les six autres, en revanche, sont tous des évangéliques. Cela n’a rien de surprenant car le cœur de l’électorat MAGA (Make America Great Again, "Redonnons sa grandeur à l'Amérique" est constitué d’évangéliques blancs). Pour qui examine ce cénacle avec attention, cependant, une autre information d’importance se fait jour : aux côtés de Franklin Graham, le fils de Billy Graham, et de Robert Jeffress, un pasteur baptiste, on trouve quatre évangéliques de tendance pentecôtiste ou charismatique (Paula White-Cain, Marilyn Rivera, Ramiro Peña et Ralph Reed). Il s’agit d’un témoignage indubitable de l’importance croissante des pentecôtistes charismatiques dans les sphères supérieures du pouvoir étatsunien.
Depuis le retour de Trump au pouvoir, les tentatives d’analyse du trumpisme, souvent brillantes, s’accumulent et on peut lire avec profit les ouvrages de Maya Kandel, Arnaud Miranda ou Norman Ajari. Cependant la plupart des analyses, qu’elles soient d’ordre politique, géopolitique ou sociologique, n’abordent que rarement les aspects religieux. Si tous conviennent volontiers de l’importance de la religion dans l’appréhension du trumpisme et du mouvement MAGA, la question n’est que fort peu développée. C’est dire toute l’importance, et le caractère quasi unique du nouvel ouvrage d’André Gagné, Chrétiens en quête de puissance, présence globale et politique des pentecôtismes. Dans ce livre, le théologien québécois interroge en effet frontalement les liens entre politique et religion, plus précisément entre pentecôtisme et trumpisme. Il donne ainsi suite à un premier opus remarqué, Ces évangéliques derrière Trump, et ouvre une nouvelle voie pour la recherche sur le trumpisme .
André Gagné ouvre son livre de manière surprenante : tout au long de plusieurs pages aussi intimes que passionnantes, il décrit son expérience personnelle en matière de pentecôtisme. Il expose, avec autant de simplicité que d’efficacité, les raisons pour lesquelles il s’est progressivement éloigné de ces églises. Il montre combien sa foi est entrée en contradiction avec une soif de connaissances et de savoir qui l’a conduit à abandonner son statut de pasteur pour devenir étudiant en théologie puis professeur à l’université Concordia de Montréal. On ne s’attendait pas à des pages aussi émouvantes dans un ouvrage à caractère scientifique.
Après ces quelques pages personnelles, André Gagné s’essaye à rendre compte de l’apparition puis du développement du pentecôtisme. De façon très synthétique, il survole des siècles d’une histoire souvent ignorée qui s’étend du XVIIe au XXIe siècle, des quakers à la Nouvelle Réforme Apostolique. Il insiste sur des points essentiels : l’adoption du pré-millénarisme au XIXe siècle ; la doctrine de l’enlèvement secret et le dispensationalisme de John Nelson Darby1 ; l’importance du mouvement de sainteté, qui imagine une « expérience tripartite de transformation spirituelle : conversion, sanctification et baptême du Saint-Esprit ». Il évoque aussi le réveil d’Azusa Street ou la figure clé de Charles Parham, un prédicateur du Middle West, pour qui le « baptême de l’Esprit se manifeste extérieurement par le parler en langues » (la glossolalie, c'est-à-dire le phénomène surnaturel consistant à s'exprimer en certaines circonstances dans une langue étrangère ou inconnue). Sans rentrer plus avant dans les détails, ces éléments sont incontournables pour qui veut comprendre l’histoire des pentecôtistes.
Les pentecôtistes charismatiques connaissent un essor sans commune mesure au Etats-Unis, au point qu’on estime qu’ils représenteront un chrétien sur trois en 2075.
Dans le chapitre suivant, consacré aux communautés, André Gagné donne des chiffres impressionnants : parmi les évangéliques, les pentecôtistes charismatiques qui connaissent un essor sans commune mesure, au point qu’on estime qu’ils représenteront un chrétien sur trois en 20752. Pour mieux comprendre ce dont il s’agit, il se lance dans une analyse qui met en lumière les diverses expressions de la foi dans les communautés pentecôtistes charismatiques. On est sidéré par l'incroyable variété foisonnante des divers pentecôtismes.
Avec pédagogie, le théologien nous guide dans les méandres du pentecôtisme classique, des anciennes églises indépendantes et des églises néo-pentecôtistes ou néo-charismatiques. Le texte est parfois un peu aride : on aurait aimé à plusieurs reprises un peu plus de détails, d’autant que, comme le note André Gagné, tout n’est pas évident : même si on distingue les églises néo-pentecôtistes Word of Faith et Third Wave, rien n’est vraiment définitif et de nombreuses églises mélangent à leur guise des éléments de ces deux courants. Des informations supplémentaires sur l’aspect contractuel du courant Word of Faith, sur la théologie de la prospérité chère à Paula White et sur les offrandes financières à Dieu conçues comme des « semailles » auraient d'ailleurs été bienvenues.
L’auteur enchaîne avec un chapitre très ambitieux consacré aux « dons ». Le pentecôtisme, affirme André Gagné, « est une forme de spiritualité où les croyants font l’expérience de Dieu de manière profondément incarnée ». Il précise d’ailleurs qu’il adopte une position neutre sur ces dons : ce n’est pas à lui de juger. Pour qui n’est pas versé dans la théologie contemporaine, la surprise est alors intense, tant le pentecôtisme diffère de l’image qu’on se fait traditionnellement du christianisme. Celui qui n’a jamais entendu parler de la pluie de la première et de l’arrière-saison risque d’être pris de vertige3... Quoi qu’il en soit, le théologien définit par le menu tous les « dons » du Saint Esprit, les charismes qui fondent l’expérience pentecôtiste, les charismes de révélation, les charismes de puissance et les « dons-ministères ». Ce sont des pages importantes, parce qu’elles sont précisément conçues pour éclairer un vaste public.
Après avoir précisément défini les différents pentecôtismes, le théologien se fait historien. Si l’influence des pentecôtistes auprès de Trump a beaucoup surpris, de nombreuses expériences antérieures prouvent que, pour les fidèles de cette religion, l’exercice du pouvoir est un sujet central. André Gagné passe en revue les cas du Guatemala, de la Zambie, du Nigéria ou du Ghana. Fort de ces exemples, il revient sur l’assaut du Capitole et met en lumière les liens existent entre prophétie et politique aux États-Unis. Le théologien propose alors des éclairages novateurs sur le « combat spirituel » de Paula White, sur l’usage des récits bibliques dans les interventions publiques des pasteurs pentecôtistes ou encore sur le soutien massif à Trump. Il boucle ce chapitre intense par une analyse du Bureau de la Foi (Faith Office, une administration qui sert surtout la promotion du christianisme évangélique mais que certains présentent comme une véritable police religieuse), devenu « un levier idéologique destiné à défendre et promouvoir une interprétation particulière du christianisme dans la sphère publique ». Les stratégies mises en place pour s’emparer du pouvoir sont décrites avec minutie. La conclusion ne souffre aucun doute : le danger pour la démocratie américaine est immense.
Au terme de ce périple, l’auteur tente de conclure sur une note d’espoir en passant en revue différents mouvements pentecôtistes qui refusent de s’impliquer en politique. Avec tout le respect qu’on doit à André Gagné, on doit avouer qu’on n’est pas vraiment convaincu et qu’on cherchera peut-être ailleurs que chez les fidèles des raisons d’espérer. Chez Tristan Cabello, par exemple, et son livre La victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (pour lequel il a récemment été l'invité d'« On s'autorise à penser » sur la chaîne du Média). Cela n’enlève rien à la très grande qualité du livre d’André Gagné, dont la lecture est désormais incontournable pour qui s’intéresse en général au pentecôtisme aux États-Unis et dans le monde, et au trumpisme en particulier. ●●
1. Sur le dispensationalisme, voir Daniel G. Hummel, The Rise of Dispensationalism, How the Evangelical Battle over the End Times Shaped a Nation, William B. Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan, 2023.
2. Sur la diffusion de l’évangélisme, voir Timothy E. W. Gloege, Guaranteed Pure. The Moody Bible Institute, Business, and the Making of Modern Evangelicalism, University of North Carolina Press, Chapel Hill, 2015.
3. Voir dans la Bible le Livre de Joël, 2, 23-24 : « Et vous, enfants de Sion, soyez dans l’allégresse et réjouissez-vous en l’Éternel, votre Dieu, car il vous donnera la pluie en son temps, Il vous enverra la pluie de la première et de l’arrière-saison, Comme autrefois. Les aires se rempliront de blé, Et les cuves regorgeront de moût et d’huile ». Ce texte biblique est utilisé pour marquer le renouvellement de l’âge apostolique.
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