Nouveau maccarthysme universitaire aux États-Unis : l'accusation d'antisémitisme, instrument de censure et de mise au pas
Gildas Le Dem est journaliste. Il a collaboré à Têtu, Regards, la Revue du Crieur et Orient XXI
L’accusation d’antisémitisme fonctionne aujourd'hui, dans certaines universités américaines, comme un instrument de contrôle politique permettant de disqualifier ou sanctionner toute critique d’Israël. Une dynamique comparable au maccarthysme, soulignent des intellectuels juifs critiques comme Corey Robin ou Judith Butler.
On s’en souvient : à l’été 2024, après que les universités américaines avaient été parcourues d’une vague de protestation contre le génocide à Gaza, la présidente de l’Université de Columbia (New York), à la pointe du mouvement de contestation, avait dû bruyamment démissionner sous le poids des critiques médiatiques et politiques pro-israéliennes. Elle avait pourtant, par deux fois, autorisé les forces de police de New York à intervenir et lever les campements organisés par les étudiants pro-palestiniens (avec pour conséquence l'interpellation de 109 étudiants).
Au printemps 2024, c’étaient deux professeures de l’université de l’université d’Emory, Noëlle MacAfee et Caroline Fohlin − spécialistes respectivement de philosophie et d’économie politique −, qui étaient violemment interpellées par les forces de l’ordre d’Atlanta. Spectaculaire, leur arrestation avait suscité une dénonciation des interventions policières « disproportionnées » par le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Volker Türk. La répression des mouvements étudiants états-uniens, pourtant soutenus par une partie de leurs professeurs, ne s’est pas interrompue pour autant. De brutale, ouverte et policière, elle s’est faite plus sourde et administrative. Appuyée d’abord sur des allégations de trouble à l’ordre public, elle s’est déplacée sur le terrain des accusations d’antisémitisme à l’intérieur même de l’espace académique.
« Quand la seule façon acceptable d'être juif est de soutenir Israël inconditionnellement, il ne m'est plus possible d'être juive sur le campus de Columbia ». Marianne Hirsch, Professeur à Columbia University, spécialiste de la Shoah
C’est ainsi que Rashid Khalidi, pourtant détenteur de la chaire Edward Saïd d’études arabes contemporaines, a annoncé rompre tout lien avec l’université de Columbia après avoir été menacé d’être traduit devant une commission disciplinaire (et avoir dû annuler ses cours en 2025). Rashid Khalidi a également relaté que sa collègue Marianne Hirsch, professeure de littérature comparée, spécialiste de la Shoah (et elle-même fille de survivants de la Shoah) avait passé des mois à se défendre contre une accusation d’antisémitisme face à cette même commission. « Un sommet d’absurdité », déclarait Rashid Khalidi au journal Le Monde. Quant à Marianne Hirsch, elle a, depuis, déclaré au Guardian : « Quand la seule façon acceptable d'être juif est de soutenir Israël inconditionnellement, il ne m'est plus possible d'être juive sur le campus de Columbia ». De nombreux autres employés de Columbia ont aussi affirmé avoir déposé plainte après avoir été traités de « kapos », de « nazis », de « sympathisants du Hamas » et de « juifs qui se haïssent eux-mêmes ».
Corey Robin – un intellectuel juif critique, professeur de sciences politiques au Brooklyn College de New York, contributeur de la revue Jacobin, dont le blog est très suivi par la gauche radicale états-unienne) − a pourtant mis en garde, au printemps 2025, contre ce qu’il désignait comme la mise en place d’« un nouvel ordre constitutionnel pour les universités ». Ce dernier, imposé sous l'influence de l'administration Trump, se fonde sur l’assimilation à une forme d’antisémitisme de toute prise de position en faveur des droits des Palestiniens ou de toute critique de l’État d’Israël. L'accusation d'antisémitisme, ainsi codifiée et étendue à toute forme de remise en cause du sionisme, fonctionne comme une arme de mise au pas voire de criminalisation. Ce coup de force définitionnel autorise tous les abus académiques et politiques.
Plus récemment, à l’automne 2025, Corey Robin, qui est aussi un éminent spécialiste de la pensée conservatrice, a pu parler dans le New York Times de retour à une forme de maccarthysme aux États-Unis en général et dans l’université en particulier. Car cette forme d’accusation d’antisémitisme, visant notamment les voix qui dénoncent le génocide à Gaza, a de lourdes conséquences pratiques. Non seulement elle vise à ruiner des réputations morales et intellectuelles, mais elle est plus généralement le moyen d’une mise au pas du monde académique dans son ensemble. Plus sourdement encore, comme au temps du maccarthysme (1947-1959), elle participe de la restauration d'un ordre politique fondé sur la dénonciation et la peur.
On retrouve ici les conclusions du travail important de Corey Robin sur le rôle crucial de la peur, et notamment de « la peur de la dénonciation » comme affect central des acteurs du jeu politique au temps du maccarthysme. Cette peur était devenue un élément moral, une donnée pour le calcul rationnel, qui façonnait les positionnements et les stratégies des protagonistes du jeu socio-politique. Par exemple, les plus craintifs et flexibles des démocrates furent entraînés, par un effet de propagation-panique mais aussi parfois en vertu de calcul plus ou moins rationnels (face à leurs adversaires de gauche plus radicaux), à former de véritables « coalitions de la peur » avec les plus fanatiques des républicains voire avec l’extrême droite, contre la « menace rouge » et soviétique.
Le maccarthysme, en son fond, était un phénomène indissociable de la répression des minorités. Comme l’a montré Corey Robin dans La Peur : histoire d’une idée politique, une activiste noire et anti-ségrégationniste pouvait ainsi, par effet de contiguïté, être associée au parti communiste – puisque ce dernier portait aussi, de fait, des revendications anti-ségrégationnistes. Tout comme des acteurs juifs d’Hollywood, « acteurs de gauche dont la carrière avait été bâtie sur l’affirmation qu’ils n’étaient pas juifs » et qui portaient en conséquence des pseudonymes anglo-saxons, pouvaient se retrouvés menacés de voir leur patronyme juif révélé devant la Chambre des représentants s’ils ne dénonçaient pas leurs pairs communistes. Sans parler des acteurs homosexuels, toujours soupçonnés d’être des déviants et des traîtres en puissance. C’est en ce sens que l’on peut parler d’un racisme, d’une homophobie et d’un antisémitisme sournois consubstantiels au maccarthysme, même si la dénonciation et la peur du communisme (et en général d’une gauche radicale) surdéterminaient bien entendu toutes ces peurs et paniques morales.
L'Université de Californie à Berkeley a remis à l'administration Trump une liste de 160 noms de professeurs, membres du personnel et étudiants, dans le cadre d'une enquête sur des « incidents antisémites présumés ».
Autre intellectuelle juive critique américaine, professeure émérite à l’université de Berkeley, reconnue pour son travail sur le genre et l’homosexualité, Judith Butler s’est elle aussi, au nom de la lutte contre l’antisémitisme, retrouvée ciblée et incriminée par l’administration Trump. Et en est arrivée à parler elle aussi d’un retour à l’âge du maccarthysme.
Au mois de septembre 2025, l'Université de Californie à Berkeley – l’une des universités publiques les plus prestigieuses des États-Unis avec Harvard et Columbia –, a remis à l'administration Trump une liste de 160 noms de professeurs, membres du personnel et étudiants, dans le cadre d'une enquête sur des « incidents antisémites présumés ». Parmi ces nom figurait celui de Judith Butler. Cette dernière, comme nombre d’autres professeurs ou étudiants, a reçu une lettre du conseiller juridique principal de l'université de Berkeley lui indiquant que le Bureau des droits civiques du ministère de l’Éducation (OCR) enquêtait sur des « allégations de harcèlement et de discrimination antisémites », après que la direction de l'Université avait transmis la liste des personnes incriminées.
La critique du sionisme proposée par Judith Butler permettrait de refonder l’idée d’un état bi-national sur des bases d'égalité et de justice.
L'université de Berkeley, comme de nombreux autres campus américains, avait vu s'installer au printemps 2024 un campement d’étudiants pro-palestiniens, levé, en l'occurrence, après que l'administration avait accepté de reconsidérer ses investissements financiers dans des entreprises d’armement. Par ailleurs le travail académique et critique de longue haleine de Judith Butler sur la question israélo-palestinienne est manifestement devenu très dérangeant dans le nouveau contexte.
On l’ignore parfois en France : Judith Butler, au-delà de livres célèbres portant sur les questions de genre et d’homosexualité, s’est aussi attachée, en tant qu’intellectuelle juive, à poser la légitimité d’une critique du sionisme. Elle a pour cela non seulement puisé à des sources juives de cette critique (dont on pourrait retrouver des éléments chez Hannah Arendt ou Martin Buber), mais aussi fait dialoguer cette tradition avec des critiques palestiniennes (en se référant, entre autres, à Edward Saïd et à Mahmoud Darwich). Comme elle l'a établi en 2012 dans un ouvrage intitulé dans sa traduction française Vers la cohabitation et sous-titré Judéité et critique du sionisme, le croisement critique de ces sources, tant historiques et politiques qu’intellectuelles, permet de dessiner l’idéal d’une cohabitation juive-palestinienne en terre de Palestine. Une telle critique (qui ne reconduirait pas, Judith Butler y insiste, une hégémonie intellectuelle juive) permettrait de refonder l’idéal d’un état bi-national sur des bases d'égalité et de justice.
ces accusations d’antisémitisme demeurent tout à fait opaques puisqu’elles sont fondées, comme le fait remarquer Judith Butler, sur une extension indéfinie de la définition de l’antisémitisme et puisque l'administration soustrait leur contenu à la connaissance des accusés.
Un tel idéal ouvrirait à la sortie de l'impasse. Car de fait, il n'existe qu'un État, et un seul, imposant sa loi sur la terre de Palestine : celui d’Israël. Et de fait aussi, l’ampleur des politiques coloniales d’Israël, en entamant largement la continuité de la base territoriale sur laquelle fonder un État palestinien, rend d’ores et déjà impossible État palestinien viable, donc toute solution à deux États. La transformation d’un État national (Israël), fondé sur une base ethno-religieuse de fait inégalitaire et injuste, en un état bi-national fondé sur les valeurs d’égalité et de droit égal pour tous à habiter la Palestine constituerait la seule solution à la fois juste et praticable.
Quoi qu’il en soit, ces accusations d’antisémitisme demeurent tout à fait opaques puisqu’elles sont fondées, comme le fait remarquer Judith Butler, sur une extension indéfinie de sa définition et puisque l'administration soustrait leur contenu à la connaissance des accusés. C’est peut-être leur ressort le plus terrible et même pervers. De telle sorte que, comme dans Le procès de Kafka, évoqué à bon droit par Judith Butler, l’allégation d’antisémitisme devient si fantomatique qu’elle « prend vie par elle-même, autosuffisante, accompagnant Joseph K. partout où il va. L’espoir d’un procès équitable est vain ; aucun procès ne s’ouvre jamais. Une seule chose se produit : l’accusé vit dans une forme de prison au cœur de la vie quotidienne, comme si cette condition ne relevait plus du seul espace carcéral, mais faisait de l’existence ordinaire une détention énigmatique fondée sur la présomption de culpabilité, inversant les conditions normales de la justice ». Dans un entretien accordé à France Culture, Judith Butler en concluait que si la résurgence de l’antisémitisme était indéniable depuis le 7 octobre, cela ne doit pas, bien au contraire, nous interdire d’avoir un débat non pas sur la réalité de l’antisémitisme, mais sur ses différentes définitions et spécifications possibles : « Nous devons toujours lutter contre l'antisémitisme. Le problème, c'est que les gens, aujourd'hui, ont des définitions différentes de l'antisémitisme. Apparemment, dans l'administration Trump aujourd'hui, ce qu'on appelle l'antisémitisme, c'est toute critique de l'État d'Israël. La définition de l'Association internationale du souvenir de l’Holocauste me semble là aussi trop large. Je pense qu'il faut ouvrir un débat public sur ce qu'est l'antisémitisme. Si l'on pense que l'État d'Israël équivaut au peuple juif, que tous les juifs approuvent ce que fait l'État d'Israël ou qu'il les représente correctement, dans ce cas-là, tout ce qu'on dit contre l'État d'Israël, effectivement, peut être considéré contre les juifs, mais ce n'est pas vrai ».
Et en effet, s’il est indéniable que certains discours anti-sioniste peuvent correspondre à la mise en forme de pulsions antisémites, il n’en est pas moins vrai que certains discours pro-sionistes, comme celui de l’extrême-droite américaine, sont parfaitement compatibles avec l'antisémitisme (et dirigés d'ailleurs, entre autres, contre les voix juives critiques). ●●
Université de Columbia à New York, 21 avril 2024