Le capitalisme de l'effondrement vu par Quinn Slobodian
Historien, Joël Schnapp a publié Chroniques de l'Antichrist : Crises et apocalypses au XXIe siècle (Piranha éditions) et Prophéties de fin du monde et peur des Turcs au XVe siècle : Ottomans, Antichrist, Apocalypse (éd. Classiques Garnier).
Dans un essai saisissant, l'historien canadien Slobodian Quinn éclaire les mutations contemporaines du néolibéralisme et les projets socio-politiques qui forment le nouvel horizon libertarien du capitalisme. Destruction des États souverains, sacrifice de la démocratie pour le bien du marché, sécession des riches, concentration des pouvoirs dans des zones restreintes contrôlées par les oligarques avec l'émergence d'archipels de micro-Etats dérégulés... un guide essentiel pour appréhender les nouvelles aspirations des extrêmes droites, explique l'historien Joël Schnapp.
Les amateurs de fin du monde seront peut-être déçus : il n’y a pas d’eschatologie dans Le Capitalisme de l'apocalypse, le livre de l’historien canadien Quinn Slobodian dont l'importance a vite été reconnue à sa publication en anglais en 2024. Le titre original, Crack-Up Capitalism, renvoie à l'effondrement, sans référence à la fin des temps ni connotation religieuse. Le mot « apocalypse » qui figure dans le titre de la traduction française parue au Seuil sacrifie à la mode éditoriale mais ne se réfère en définitive qu’à la potentielle disparation d’un monde, celui des États issus de la Deuxième Guerre Mondiale.
Pour le reste, il s’agit d’une lecture hautement recommandable. Slobodian s’attache à démontrer que les principes mêmes du néolibéralisme, tels qu’ils sont apparus au siècle dernier sous la plume d’auteurs comme Milton Friedman, sont intrinsèquement anti-démocratiques. La radicalisation constante de leurs zélateurs depuis un demi-siècle débouche, sans surprise, sur une idéologie profondément autoritaire, antisociale et raciste. Un courant de pensée, en particulier, est aujourd’hui favorable à la destruction des États souverains et à l’émergence d’archipels de micro-États dérégulés à l’échelle de la planète entière.
Soucieux de rendre son analyse aussi précise que possible, l’historien se penche sur la notion de zone, définie comme « une enclave au sein d’une nation qui échappe aux formes ordinaires de réglementation ». Il propose de « jeter un coup de projecteur sur les années 1990, dont l’effervescence politique a été sous-estimée, creuset de l’imaginaire national et postnational ». À rebours de ce qu’on imagine généralement, la période n’a pas été marquée par l’apparition d’unions économiques de plus en plus vastes mais au contraire par « l’énergie qui a été consacrée aux efforts à visée sécessioniste ». Parallèlement à l’émergence de nouveaux États-nations sont apparues des zones entièrement dérégulées tant sur le plan économique que politique, illustrations parfaites d’un « capitalisme sans démocratie ». La zone serait ainsi devenue depuis les années 1970 un instrument privilégié dans les mains des chantres du libre-échange globalisé et des sécessionistes, « une alternative de choix au désordre de la démocratie de masse ainsi qu’à l’expansion et aux pesanteurs d’États-nations hypertrophiés ».
Fort de cette hypothèse, Slobodian nous emmène aux quatre coins du monde pour en vérifier la pertinence. Il consacre la première partie de son ouvrage aux îles et se livre à une sorte d’archéologie de la zone. Avec d’abord un tableau du succès économique de Hong Kong à l’orée des années 80, qui saisit d’admiration des économistes comme Milton Friedman et ses amis de la Société du Mont-Pèlerin − ce club privé fondé par l’économiste Friedrich Hayek en 1947 avec pour but de lutter contre les États-providence. Slobodian montre comment l’exemple de Hong Kong a servi de modèle à la Chine communiste et contribué à son décollage économique. Sont ensuite abordés les cas de Londres, avec l’aménagement de zones le long de la Tamise − en particulier l’île aux chiens − et celui de Singapour. La multiplication de ces zones économiques repose à chaque fois sur les mêmes ressorts : autonomie intérieure quasi-totale (même après le rattachement à la Chine, dans le cas de Hong Kong), absence de contrôle démocratique, taxes sur l’activité économique limitées au minimum et superficie foncière valorisable restreinte.
La mise en place de ces zones d’économie dérégulée aboutit à la disparition de toute référence à la démocratie et au droit international.
La deuxième partie du livre est plus inattendue. Slobodian s’y penche non plus sur des territoires spécifiques mais sur des « tribus ». Il analyse en effet les tentatives pour mettre en place des zones économiques quasiment indépendantes qui s’appuient sur des communautés humaines restreintes, riches et fermées à l’immigration. Avec d’abord le cas de l’Afrique du Sud et de la pseudo-nation du Ciskei, sur le modèle de la ZFE, zone franche d’exportation, c’est-à-dire « une parcelle de terrain qui se trouve juridiquement hors du territoire dans lequel elle se trouve ». Puis avec les propositions de Murray Rothbard, théoricien de l’anarcho-capitalisme qui défend à la fois le laissez-faire économique et la séparation raciale. On suit les efforts (vains) de ce personnage pour faire revivre une communauté blanche autonome dans le sud des États-Unis. Son disciple Hans-Hermann Hoppe est lui aussi le chantre d’un « libertarianisme sans État » et de « la sécession raciale ». Slobodian propose ensuite une analyse des gated communities (« communautés fermées ») aux États-Unis. Enfin l’enquête s’achève avec le modèle du Liechtenstein, que ses défenseurs tendent à considérer comme le plus grand coffre-fort jamais construit au service des super-riches. Dans tous les cas, le constat est sans appel : la mise en place de ces zones d’économie dérégulée aboutit à la disparition de toute référence à la démocratie et au droit international. Dans ces zones, en outre, la marchandisation de la citoyenneté est la règle.
La troisième partie est consacrée à des « nations franchisées ». La désintégration de la Somalie au début des années 1990 a représenté, aux yeux des capitalistes les plus acharnés et les plus cyniques, une occasion rêvée de « combiner anarchie tribale post-industrielle et souveraineté marchandisée ». Slobodian se penche sur le cas d’un des grands promoteurs du libre marché, le libertarien néerlandais Michaël Van Notten, et décrit ses efforts pour mettre en place une constitution destinée à une société sans État. Le résultat est la création du Somaliland. De la corne de l’Afrique, on repart à Dubaï, un État « taillé sur mesure pour la mondialisation et un commerce dopé par l’intermodalité rendue possible par la dérégulation du transport maritime et routier ». On en vient ensuite au colonialisme de la Silicon Valley et aux tentatives de création au Honduras, sur l’île de Roatan, d’une zone appelée « Prospera », dans laquelle les ressortissants pourraient instaurer leurs propres institutions. C’est finalement avec le métavers et diverses fictions le concernant que Slobodian clôt son brillant essai : on y parle du fantasme anarcho-capitaliste de cité virtuelle et des rêves de « techsode » (c’est à dire d’exode technologique).
Aux yeux des héritiers radicalisés de Hayek et Friedman, il y une évidence : la démocratie constitue un frein, un obstacle majeur, une pierre d’achoppement pour la liberté économique.
Le Capitalisme de l’Apocalypse est un ouvrage de première importance pour comprendre les mutations contemporaines de courants de pensée économique qu’on a toujours beaucoup de mal à cerner, voire à définir : s’agit-il de néolibéralisme finissant, d’illibéralisme naissant, ou peut-être encore, comme l’avance Slobodian, d’anarcho-capitalisme ? Toujours est-il qu’aux yeux des héritiers radicalisés de Hayek et Friedman, il y une évidence : la démocratie constitue un frein, un obstacle majeur, une pierre d’achoppement pour la liberté économique. Ces capitalistes acharnés militent en effet pour la concentration des pouvoirs dans des zones restreintes, contrôlées par des oligarques, où la liberté serait totale et où l’accès à toutes les infrastructures serait l’objet d’une contractualisation. L’ouvrage de Slobodian donne un aperçu riche, foisonnant et saisissant des théories qui aboutissent au sacrifice de la démocratie sur l’autel du marché, et promeuvent tout autant la sécession des riches que la séparation raciale. Autrement dit, c’est un guide essentiel pour appréhender les nouvelles aspirations des extrêmes droites.
Le livre fait écho à d’autres recherches récentes, en particulier Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude, d’Arnaud Orain, ou des Les Riches contre la planète. Violence oligarchique et chaos climatique, de Monique Pinçon-Charlot. Il entre aussi en résonance avec d’autres travaux qui ne se limitent pas à l’analyse économique et envisagent la question sous son aspect religieux, voire théologique. On pense notamment à l’article d’Astra Taylor et de Naomi Klein sur le fascisme de la fin des temps, qui établit un lien entre les aspirations sécessionistes des milliardaires et les attentes apocalyptiques-millénaristes des évangéliques charismatiques ou pentecôtistes, et à Furious Minds de Laura K. Fields. Le cas de Peter Thiel offre sans doute une clé d’interprétation majeure : ce milliardaire libertarien ne préconise-t-il pas la création d’une myriade de micro-pays tout en dissertant régulièrement sur la fin du monde et la venue de l’Antichrist ? Le Capitalisme de l’Apocalypse ouvre des perspectives nouvelles sur sujet qui est bien loin d’être épuisé. ●●
Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’Apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, trad. de l’anglais par Cyril Le Roy, Paris, Le Seuil, 2025, 362 pages.
1. Sur Hong Kong, Slobodian conclut de la sorte : « En fin de compte, ce n’est pas dans l’idée abstraite de liberté économique que se trouve l’essence du modèle de Hong Kong, mais plutôt dans la démarcation juridique opérée sur un petit territoire où la démocratie est faible, voire inexistante, et où règne une collusion étroite entre élites économiques et gouvernement pour l’exploitation d’un marché captif par une ouverture économique maximale et la valorisation d’un foncier limité ».
Photo Johnny Miller, série Unequal scenes (https://unequalscenes.com/projects)