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Agroalimentaire : en Bretagne, la loi du silence

Par Anaëlle Abasq et Lisa François

Retrouvez les contenus de ces auteurs : page de Anaëlle Abasq et page de Lisa François.

Intimidations, menaces, procédures judiciaires : en Bretagne, celles et ceux qui osent se frotter aux intérêts de l’industrie agroalimentaire doivent s’attendre à des conséquences. Une omerta qui décourage journalistes, lanceurs d’alerte et agriculteurs.

D’après Inès Léraud, la menace d’un procès a découragé plus d’un média à publier son enquête au sujet de l’entreprise Chéritel, grossiste breton de fruits et légumes. « Entre la presse régionale et trois médias nationaux, seul Basta! a accepté », raconte la journaliste. L’enquêtrice y dépeint des conditions de travail déplorables, entre « main d’œuvre illégale bulgare et formes de maltraitance sur les salariés ».

Dans la foulée, Jean Chéritel, le PDG de l’entreprise éponyme, attaque en diffamation dix lignes de l’article évoquant la violence du management, avant d’annuler les poursuites en janvier 2021, à quelques jours du procès. « C’est une technique de pression », déplore Inès Léraud, qui a passé un an et demi à préparer l’audience. « Ça fragilise, ça coûte en énergie et en frais d’avocat ». 

Voilà plusieurs années que la journaliste s’intéresse aux questions agroalimentaires. C’est en 2015, en arrivant en Bretagne pour son documentaire « Journal breton », diffusé sur France Culture, qu’elle commence à se frotter au monde de l’agro-industrie. « J’ai dû arrêter car je commençais à être victime de campagnes de discrédit sur les réseaux sociaux, orchestrées par les industriels. Mes témoins recevaient des menaces de mort. Mon ordinateur était ralenti, mes mails mettaient plusieurs heures à s’envoyer… Avec Morgan Large, une collègue de la presse régionale, nous nous sommes demandées si nous n’étions pas surveillées ». 

Dans ses enquêtes, Inès Léraud relate justement les pressions, la censure et l’auto-censure. L’agriculture bretonne est « une industrie hégémonique dans laquelle une personne sur trois travaille indirectement », explique la journaliste. Dans la région, « l’agro-alimentaire finance absolument tout : associations, presse, etc. On retrouve les membres du secteur à la tête de nombreux conseils municipaux, quand ce n’est pas au sein même du conseil régional », poursuit-elle.

Un exemple : Olivier Allain. L’ancien Président de la FDSEA des Côtes d’Armor, le syndicat majoritaire, puis président de la Chambre d’agriculture du département, est aujourd’hui vice-président de la Région à l’agriculture et à l’agroalimentaire. « Cette mainmise sur l’économie se transforme en mainmise sur la pensée », accuse Inès Léraud.

Agroalimentaire : en Bretagne, la loi du silence
Crédits : Jean-François Monier / AFP.

Morgan Large, une des voix de l’information locale, peine elle aussi à enquêter sereinement dans ce territoire agricole du Centre-Bretagne qu’elle connaît par cœur. C’est là-bas, dans la petite commune de Saint-Nicodème, que la journaliste nous présente les locaux de la Radio Kreizh Breizh, dans laquelle elle travaille depuis vingt ans. Mais c’est une visite en demi-teinte, gâchée par la colère : la porte et la serrure ont été forcées par un tournevis. Même sentence pour les futurs locaux de la radio associative bilingue breton-français, dans lesquels l’équipe déménage.

Et les intimidations se poursuivent jusqu’au domicile de la journaliste bretonne : un jour, alors qu’elle est absente, Morgan Large reçoit un appel. On la prévient que ses chevaux divaguent sur la voie publique. Le portail a été ouvert volontairement. La journaliste reçoit parallèlement des centaines de messages, dont certains sont particulièrement inquiétants : « Tu verras quand on viendra chez toi ». 

Il faut dire que son témoignage sur la politique régionale avicole dans le documentaire Bretagne, une terre sacrifiée, diffusé sur France 5 en novembre 2020, dérange. « On m’avait dit que j’aurais des ennuis, mais je n’y croyais pas trop. Je ne pensais pas qu’on interviendrait chez moi et que mon employeur pourrait être touché ». La journaliste reprend son souffle, avant de continuer : « Je suis une toute petite journaliste, dans une toute petite radio, sans service juridique, sans avocat. Comment se défendre ? »

Contacté par Le Média, Olivier Allain, le vice-président de la Région Bretagne à l’agriculture et à l’agroalimentaire, a réagi en qualifiant ces intimidations d’ « inadmissibles ». Il ajoute cependant : « Pour ce documentaire Bretagne, une terre sacrifiée, on ne m’a pas sollicité. S’il y a omerta, alors j’en suis la victime. » Concentré à souligner le budget consacré à la transition agricole de sa région, celui qui reproche aux médias de ne pas lui donner la parole n’a pas souhaité continuer l’interview lorsque nous avons évoqué un acte d’intimidation de la FDSEA des Côtes d’Armor en 2011 envers André Ollivro, le lanceur d’alerte des algues vertes.

Agroalimentaire : en Bretagne, la loi du silence
Crédits : Fred Tanneau / AFP.

« Lorsqu’il y a une telle disproportion du rapport de force entre le lobby agroalimentaire et des particuliers, bien sûr que l’on peut parler d’intimidation », affirme Morgan Large. La journaliste refuse néanmoins de tomber dans l’autocensure. « Mon métier, c’est d’aller parler à tout le monde ». Une tâche qui, selon elle, ne cesse de se compliquer. « Le monde agricole a cédé sa communication à des institutions telles qu’Agriculteurs de Bretagne », une association qui a pour but de communiquer positivement sur l’agriculture de la région, explique l’enquêtrice. « Cette communication homogénéise dangereusement le discours : quand j’essaie de dépasser ce discours préconstruit, c’est perçu comme une agression ».

Le poids de ce discours, Valérie Lazénnec, éleveuse laitière à Brest, l’observe dans les revues agricoles qu’elle reçoit. Le Paysan Breton, par exemple, premier titre de presse agricole aux 40 000 abonnés, est détenu par Eureden, important groupe agroalimentaire fusionnant Triskalia et D’Aucy. Après la diffusion de Bretagne, une terre sacrifiée, la revue n’a pas manqué de remettre en cause les propos tenus dans le documentaire. « Quand tu es agriculteur et que tu rentres le midi manger, ça fait déjà 7 heures que tu travailles. Alors, oui, tu apprécies de regarder un peu la presse que tu reçois. Pour certains, elle représente le seul lien avec les autres travailleurs agricoles. C’est sûr qu’à force de la lire, on finit par adhérer à son discours, qui est un discours de modèle agricole productiviste », précise l’agricultrice.

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Depuis plus de 20 ans, elle gère à Brest une ferme biologique et un atelier de transformation de produits laitiers. « Dire qu’on est la ferme de Traon Bihan, ce n’est pas simple », affirme celle qui précise qu’être une femme dans le milieu agricole complique la tâche : « Trouver sa place est loin d’être facile : dans les fermes oui, dans les instances non ». 

Malgré les obstacles que rencontre Valérie Lazénnec, elle n’entend pas abandonner : « Ce métier, on l’a dans la peau, c’est tellement fort. Quand on nous attaque, il y a certes de la peur, mais surtout de la tristesse. Nous sommes si convaincus par ce que nous faisons. Imaginer ne voir aucune évolution de notre vivant est sûrement ce qui rend le plus triste ».

À ces critiques, les politiques et lobbys ont trouvé la réponse parfaite : l’agribashing [terme péjoratif employé pour désigner la critique du productivisme agricole, NDLR]. « La FNSEA l’utilise comme argument de défense principal. Mais ce sont certaines pratiques qui sont critiquées, pas l’agriculture en général », explique Isabelle Allain, porte-parole de la Confédération paysanne des Côtes d’Armor. Inès Léraud abonde : « Les dirigeants de l’agro-industrie exploitent complètement les agriculteurs en leur faisant croire qu’ils sont à leur service. C’est un retournement intellectuel de taille ».

Crédits photo de Une : Damien Meyer / AFP.

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