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Baltasar Garzón - "Il faut dépolitiser la mémoire"

Par Fabien Palem

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L’Espagne est-elle enfin prête à juger les crimes de la dictature et à panser ses plaies mémorielles ? Dans un entretien exclusif avec Le Média, le juriste espagnol Baltasar Garzón dresse le bilan des luttes judiciaires et militantes contre l’impunité franquiste.

Depuis son bureau madrilène, le célèbre magistrat espagnol, actuellement suspendu, revient sur les grands débats liés à la mémoire historique qui agitent aujourd'hui son pays. Les vieilles blessures de la guerre civile, de la dictature franquiste et de la trouble période de la Transition démocratique seront-elles enfin guéries par le projet de loi de "mémoire démocratique" porté par le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez ?

Les propos de Baltasar Garzón font écho à nos Chroniques de l'impunité franquiste, dont les chapitres continuent de s'écrire en direct. Dernier épisode en date : la comparution de Martín Villa, chef syndical et gouverneur civil durant le franquisme puis ministre de l'Intérieur de la Transition, une première pour le pays. Après des décennies de mutisme et de blocages, le verrou mémoriel peut-il sauter et ouvrir le débat sur le récit national de « l’amnistie pour tous » ? Une politique réparatrice et volontariste en faveur des victimes de la dictature est-elle possible ? 

Destitué en 2010 pour "prévarication" (1), Baltasar Garzón nous confirme qu'il sollicitera sa réintégration à la magistrature dès que possible, à la date de fin de sa période de suspension, le 14 mai prochain.

Le Média : Le 3 septembre dernier, Martín Villa a comparu devant la juge Servini, dans le cadre de la plainte argentine contre les crimes du franquisme, le seul dossier en cours d'instruction dans le monde contre la dictature. Quelle avancée représente cette comparution ?

Baltasar Garzón : Cela faisait un certain temps que Martín Villa avait manifesté son intérêt de répondre à la juge Servini et même de se rendre en Argentine pour cela. Son avocat, Jesús Santos, m'avait d'ailleurs contacté et j'avais dû lui répondre que je n'avais rien à voir avec cette procédure judiciaire, qu'il fallait voir ça avec la juge.

Dans un premier temps, la justice espagnole avait présenté des blocages systématiques. D'abord par le biais de la Procureure générale de l'État d'alors, Consuelo Madrigal, qui avait rédigé cette circulaire en 2016 obligeant les procureurs à ne pas coopérer, puis par l'intermédiaire du juge de l'Audience nationale, De la Mata, qui en avait appelé à la loi d'amnistie [de 1977] (2). La convention bilatérale entre l'Argentine et l'Espagne prévoit pourtant une collaboration, basée sur le principe de juridiction universelle.

Comment expliquer un tel changement de position du pouvoir judiciaire ?

Il n'y a jamais eu de volonté de la part du pouvoir judiciaire de juger les crimes du franquisme. C'est ma position depuis dix ans. La loi d'amnistie [de 1977] a toujours été invoquée depuis un prisme d'interprétation restrictif. Cette loi n'envisage pourtant pas d'amnistier les crimes contre l'humanité, dans lesquels j'inclue justement les crimes du franquisme.

Les juridictions auxquelles j'ai fait appel à mon époque pour enquêter sur ces crimes ont toutes rejeté mes demandes et cela a fini par me coûter ma suspension. La procureure générale actuelle, Dolores Delgado, est sensible à ces thématiques.

La presse espagnole évoque votre relation intime avec Mme Delgado, comme si cela pourrait avoir une influence...

C'est absurde. Le seul lien à prendre en compte ici, c'est l'approche interprétative de la justice. Il est certain que Vox, par exemple, ne pense pas comme nous.

Mes positions sont connues, tant depuis le champ juridictionnel que celui de l'activisme. La Procureure générale défend une position clairement progressiste sur les questions de défense des victimes, de l'exil et de la répression franquiste. En retirant la circulaire, elle n'a fait qu'appliquer les normes internationales et nationales.

Que peut apporter la future loi de "mémoire démocratique", par rapport à celle instaurée sous le gouvernement socialiste de Zapatero en 2007 ?

La loi de 2007 a constitué une avancée en la matière, mais elle n'a pas touché à l'essentiel. Celle proposée aujourd'hui permettrait la restauration intégrale de la dignité des victimes, par l'accession à une justice réparatrice.

La création d'un Parquet spécialisé sur la mémoire démocratique et les droits humains serait ainsi une grande avancée. La justice doit pouvoir ordonner des tests ADN, des exhumations... Bref, l'État a l'occasion de se saisir de cet enjeu en se chargeant de ces enquêtes.

Il faut en finir avec la banalisation d'un tir dans la nuque ou sur la tempe ! Ces crimes doivent être qualifiés comme des assassinats et l'État doit prendre en charge les exhumations.

L'interprétation de cette loi se rapproche de ce que nous avions tenté en 2008, mais aussi des recommandations du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), du Rapporteur spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition et de l'ensemble des organismes internationaux. 

Les socialistes de 2020 sont-ils si différents de ceux de 2007 ? Dans quelle mesure le contexte social en Espagne a-t-il évolué ?

Les personnalités importent, certes. Mais ce qui s'est surtout manifesté, durant toutes ces années, c'est la mobilisation constante des victimes. Les mouvements exigeant les exhumations ont travaillé sans relâche. Mon équipe a par exemple accompagné les recherches de la famille Alcorisa, en honneur de leur aïeul, milicien pendu en 1947. Après plus de cinq ans d'efforts, la famille a fini par récupérer les restes.

Cela dit, le fardeau post-franquiste se fait toujours sentir. Il se manifeste par un récit négationniste, qui laisse parfois entendre que nous nous trouvons tous sur le même bateau de la réconciliation. Ce n'est évidemment pas le cas. Je ne suis d'ailleurs pas favorable à ce concept de réconciliation. Les institutions, elles, doivent mettre en place les mécanismes nécessaires pour que la justice fasse justice.

C'est finalement à l'échelle nationale que l'idéologie s'est montrée déterminante, de manière grotesque. Car de leur côté, plusieurs régions ont adopté des mesures en faveur de la mémoire historique, indépendamment des couleurs politiques…

Ces dernières années, en Espagne, la résurgence d'une extrême droite ouvertement nostalgique de la dictature, incarnée par Vox, a fait les gros titres de la presse. L’un des fondements du parti est justement l'opposition radicale à toute reformulation du récit national... 

Il est vrai qu'en parallèle de cette poussée progressiste, on a observé un renforcement des mécanismes révisionnistes et négationnistes de certains secteurs. Ailleurs en Europe, l'apologie de thèses racistes menace également. Ces mouvements ont en commun la non-reconnaissance du passé et l'utilisation d'arguments politiques clivants à des fins électoralistes.

Il faut dépolitiser la mémoire. C'est là qu'intervient l'éducation, qui est aussi intégrée au projet de loi. En Espagne, hier encore, les écoles n'enseignaient ni la guerre civile, ni la dictature... J’ai moi-même dû apprendre tout ça de la voix de mon oncle, qui avait été commissaire de l'armée républicaine durant la guerre et me racontait son histoire, à voix basse et avec les volets fermés.

Tout cela a amené certains observateurs à parler d'une résurgence des "deux Espagne". Ce vieux concept est-il, selon vous, toujours valide ?

C'est sûr, il existe encore des positions nationalistes en défense de la dictature. Selon ces théories, ce qui est authentiquement espagnol relève exclusivement du régime auquel nous avons été soumis durant 40 ans.

Cela se matérialise par les actes d'individus qui se permettent de disqualifier toute personne défendant les victimes, en les insultant dans la rue. Faire du révisionnisme en niant l'existence de victimes du franquisme est un délit. De même que l'incitation à la haine... 

La loi de 2007 évoquait déjà le travail à réaliser contre l'apologie du franquisme et pourtant, la symbolique franquiste s'exhibe en toute impunité dans les manifestations d'extrême droite... La nouvelle loi condamnera-t-elle une personne qui se promène dans les rues de Madrid ou de Barcelone déguisée en phalangiste ?

Attendons déjà de voir la version finale de la loi. Ensuite, il faudra étudier au cas par cas. Mais il est possible que des sanctions pénales s'appliquent contre l'apologie du franquisme. Cela peut concerner les associations et fondations qui se basent sur cette même idéologie pour alimenter la haine et discriminer les victimes. La Fondation Francisco Franco se retrouve ainsi dans le viseur. C'est logique, l'exaltation du nazisme est un délit en Allemagne, l'Aube dorée a été illégalisée aujourd'hui-même en Grèce (3). Il ne faut pas jouer avec ça !

La "Transition démocratique", jusqu'ici considérée comme un chapitre intouchable de l'histoire contemporaine espagnole, est au centre de la réflexion liée à la plainte argentine et au projet de loi de mémoire. Comment jugez-vous le fait que quatre ex-présidents de gouvernement espagnol, dont Zapatero, aient adressé une lettre de soutien à Martín Villa ?

Chacun est libre de ses actions. À titre personnel, je n'aurais jamais signé cette lettre. M. Martín Villa bénéficie de la présomption d'innocence et il établit sa stratégie de défense comme il l'entend. Mais je vous assure qu'en tant que juge, ce genre de lettres n'a jamais influencé mon verdict, ni dans un sens ni dans l'autre.

Les personnes qui ont signé ces lettres respectent le principe de présomption d'innocence. Cependant, ça ne me paraît pas judicieux sur le plan politique. Je crois que ce n'est pas rendre service à la Transition que de défendre certaines personnes. Tout le monde sait quel était le rôle de chacun à l’époque.

Finalement, cette plainte argentine peut avoir pour l'Espagne le même effet boomerang que les procès que vous aviez instruit dans les années 1990 et 2000 contre les représentants des dictatures argentine et chilienne... 

Exactement. Dans le cas des crimes liés aux dictatures argentine et chilienne, l'application de la juridiction universelle a permis aux justices nationales de se sentir accompagnées, dans le cadre de procès dont certains ont lieu encore aujourd'hui. Le principe de juridiction universelle naît de cet aller-retour : une procédure commence dans un pays et se poursuit dans un autre, alors qu'elle semblait terminée.

Baltasar Garzón - "Il faut dépolitiser la mémoire"
Cordoue, le 24 avril 2010. Lors d'une manifestation de soutien à Baltasar Garzon, accusé de prévarication, un homme tient la photo d'un proche, "assassiné en novembre 1948" sous la dictature franquiste. Crédits : Jorge Guerrero / AFP.

Dans le cas du franquisme, toutes les voies avaient été fermées par la Cour suprême espagnole qui, dans sa décision du 28 mars 2012, reconnaît les droits des victimes mais leur ferme la porte en même temps. La plainte argentine est en train de produire ses effets.

Pour les victimes d'une dictature, que représente la condamnation d'un responsable du régime ?

La condamnation des responsables, quand elle est possible, a une valeur réparatrice. Mais pour les victimes, pour leurs enfants et petits-enfants, ce qui importe, c'est surtout d'établir la vérité. Quand un juge ouvre la porte d'un tribunal et écoute les victimes, c'est déjà une réparation.

Les polémiques récentes autour du roi émérite Juan Carlos, une autre figure de la Transition, ne jouent pas en faveur de la monarchie, un régime dont la légitimité reposait en grande partie sur sa figure. Les enquêtes d'opinion menées dans les universités montrent la poussée du sentiment républicain chez les jeunes. L'Espagne doit-elle et va-t-elle devenir un jour une république?

Chacun a le droit d'avoir une position personnelle et vous parlez à un républicain convaincu [il montre via l'écran une statuette de la deuxième République espagnole]. Il est certain que la monarchie ne vit pas ses meilleures heures. Le discrédit qui touche le roi émérite affecte la légitimité du système.

Il existe bien-sûr des mouvements en faveur de la république. Mais constitutionnellement, le changement de régime est très difficile. Il n'empêche que la mission du gouvernement est de convaincre les Espagnols que ce système est bon.


(1) En 2012, Baltasar Garzón  est condamné par la Cour constitutionnelle à 11 ans d'exclusion de la magistrature pour une utilisation d'écoutes jugées illégales sur l’affaire de corruption du réseau Gürtell, impliquant la droite du Parti populaire de Mariano Rajoy. Garzón a toujours déclaré être convaincu que son exclusion était liée à son implication dans l'instruction d'affaires contre les crimes de la dernière dictature espagnole.

(2) Début 2018, la juge argentine annule le mandat d'arrêt international à l'encontre de Martín Villa et tente de le faire déclarer via l'Audience nationale. José de la Mata, juge de cette magistrature, fait annuler la procédure en considérant que les supposés délits de Martín Villa étaient prescrits et "couverts" par la loi d'amnistie de 1977.

(3) Entretien réalisé le 07 octobre 2020. Le même jour, une sanction de la justice grecque qualifiait Aube dorée d'organisation criminelle.

Crédits photo de Une : Gabriel Bouys / AFP.

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