Pourquoi la gauche a perdu le peuple : l’analyse lucide de Benoît Hamon
Benoît Hamon frappe fort : retraites à 67 ans avec le RN, faillite morale du débat sur l’immigration, démocratie sacrifiée au nom de l’efficacité. ESS, antiracisme, pouvoir : un entretien politique sans détour ni langue de bois.
Dans Le Fauteuil du Média, Benoît Hamon ne vient pas rejouer 2017 : il vient poser une question — qu’est-ce que la gauche fait du réel, quand le réel brûle ? De Brest à Dakar, de l’UNEF aux débats sur les retraites, l’ancien candidat à la présidentielle déroule une trajectoire faite de combats, de doutes et d’un fil rouge : la démocratie, au travail comme dans la cité.
Son premier déclic est intime. « c'est autour de mes 18 ans que je me suis engagé », raconte-t-il, d’abord « sur la question de l'antiracisme », après une enfance au Sénégal et le retour en Bretagne. À l’université, l’engagement se densifie : syndicalisme étudiant, batailles d’idées, mais aussi confrontations avec l’extrême droite. Une époque où « la politique nous remplissait dans d'innombrables aspects de notre vie », jusqu’aux collages nocturnes et aux courses-poursuites.
L’idée d’être candidat à l’Élysée arrive tard : « ça m'est venu en 2016 ». Pas par goût du trône, mais par la conviction d’une « obsolescence des réponses de la gauche aux grandes transitions ». Revenu universel, fiscalité, protection sociale, écologie : Hamon plaide pour un logiciel mis à jour. Quand une bataille culturelle est gagnée, il cite « la taxe Zucman » sur la justice fiscale, elle peut être « perdue politiquement », symptôme d’« une sécession » d’une partie des élites.
Sur l’immigration, Hamon assume une critique frontale : « la gauche française qui gouverne a conçu la migration comme un problème politique », puis sécuritaire. Son travail avec Singa et J’accueille sert de démonstration : partir de faits, provoquer la rencontre, construire un récit. Exemple : retourner le programme du RN sur le terrain des retraites. « si on applique le programme du RN (…) le débat sera plus 64 ans, il sera 66-67 ans à très court terme », faute de cotisations des travailleurs étrangers, ou au prix d’une baisse des pensions.
Puis vient l’autre angle mort : l’économie sociale et solidaire. Hamon rappelle ses deux ruptures : l’enrichissement personnel n’est pas le moteur, et le pouvoir n’appartient pas à celui qui met le plus d’argent — « une personne égale une voix ». Il attaque l’aveuglement politique : start-ups glorifiées, ESS sous-financée, alors qu’elle pèse dans l’emploi et la cohésion sociale. Et il tranche : ces coupes budgétaires sont « une offense » aux millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté.
Au fond, l’entretien revient à une mise en garde : sacrifier la démocratie au nom de l’efficacité finit par abîmer le projet. Hamon cite cette boussole militante : « Si je ne peux pas danser, ce ne sera pas ma révolution. » Et l’étend : une conquête du pouvoir sans délibération prépare mal un avenir démocratique.
La discussion se ferme sur la culture et la mémoire : Keith Jarrett, Massive Attack, Kool Shen, Babylon… et le Sénégal, pays d’enfance, dont il garde jusqu’au langage. Une manière de rappeler que la politique, avant d’être un programme, est une expérience vécue : et que la gauche paie cher chaque fois qu’elle l’oublie.