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Toutes les deux semaines, Fabrice alias le Stagirite porte un regard décalé sur l'actualité et les stratégies de communication des puissants. L'ironie n'empêchant pas l'analyse rigoureuse.

Coronavirus : l'État piétine la souveraineté populaire

Comme l'observe l’historien Samuel Hayat, il se produit à l'occasion de la pandémie de Covid-19 une étrange polarisation entre le très proche (le chez-soi, le quartier) et le très lointain (les pays voisins, la Chine, le commerce et les transports intercontinentaux). Au milieu, alors que depuis des mois la vie sociale et politique du pays était rythmée par l'action des corps intermédiaires occupant la rue et l'espace médiatique, c'est désormais l'État qui a repris le terrain.

Ses actions sont scrutées, ses paroles décortiquées, sa capacité à faire face à l'ampleur de la crise évaluée. Il y a là une mise à l'épreuve de nos institutions démocratiques. Selon Hayat :

"Un pan central des discours de légitimation des démocraties s’effondre, car les États dits démocratiques n’ont pas affronté la crise en utilisant des moyens démocratiques, mais les moyens, banals, qu’ils ont en commun avec tous les États, y compris les plus autoritaires. Par le secret, parfois le mensonge, sans contrôle ni des corps intermédiaires ni des citoyens, en prenant les décisions à quelques-uns, et en utilisant l’urgence bien réelle pour se faire attribuer des pouvoirs démesurés"

Or “la démocratie, comme idée et comme pratique, a besoin que les gens y participent, y adhèrent, y croient ”. Après un premier moment de flottement, on vit Emmanuel Macron s'adresser à l'ensemble du pays avec une rhétorique guerrière, annonçant la mobilisation totale des moyens de l'État. Interventionnisme économique, éloge des services publics, mise entre parenthèses de la réforme des retraites, encore inconcevables un mois auparavant, étaient désormais envisageables. Les mêmes commentateurs qui louaient habituellement réformes libérales et austérité saluaient ce retour spectaculaire de la souveraineté.

On voit en général les choses ainsi : soit l’État est impuissant, à la merci des acteurs privés (des “marchés”) ou diluant son pouvoir dans une entité supranationale (comme l’Union européenne), soit il reprend sa souveraineté (par exemple en sortant de l’entité supranationale) et défend l’intérêt général.

Le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, dans un article de blog intitulé L’épreuve politique de la pandémie, rappellent que la souveraineté comme pouvoir sur un territoire est une relation double : à l’extérieur, avec les autres États, et à l’intérieur, avec les citoyens. Ils reconnaissent dans les mesures de contrôle strict des frontières et de confinement la double caractéristique de la souveraineté : indépendance extérieure et domination interne. Dans la relation avec les citoyens se pose la question de la démocratie, c’est-à-dire celle de la souveraineté, non plus de l’État, mais du peuple. L’enjeu est de savoir comment la première peut servir la seconde.

Mais quand on salue le retour de “la souveraineté”, on ne sait jamais vraiment de laquelle on parle. Quand l'État met sur la table un généreux paquet d'aides économiques pour "rassurer les marchés", retrouve-t-il sa souveraineté ? Et que dire de Bruno Lemaire qui “demande” aux entreprises de limiter leur versement de dividendes et d'investir dans la production ? Les déclarations gouvernementales ressemblent fort aux appels vibrants à la moralisation du capitalisme lancés lors de la crise de 2008-2009, qui sont restés des vœux pieux.

En revanche, quand il s’agit, dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, de prendre des mesures touchant les droits des salariés, les décisions et leur application sont immédiates. Belle illustration du décalage entre souveraineté de l'État et souveraineté du peuple ! De même quand le gouvernement profite d’un Conseil des ministres exceptionnel pour préparer son 49-3 sur les retraites au lieu de travailler sur la lutte contre l’épidémie, quand il réprime les mouvements sociaux (notamment ceux des soignants ou des pompiers), ou encore entreprend de mettre la main sur la Sécurité sociale : la souveraineté de l'État se retourne contre celle du peuple.

Utiliser la souveraineté étatique pour écraser la souveraineté populaire au bénéfice des classes dominantes, voilà la logique néolibérale que décrivent Dardot et Laval dans La nouvelle raison du monde.

La rhétorique martiale employée par le pouvoir dans le contexte de lutte contre l’épidémie est non seulement cynique - ceux qui hier ont désarmé le système hospitalier en y imposant une course au rendement viennent maintenant déclarer la main sur le cœur qu’ils sont du côté de nos “soldats du soin” -, mais en mettant en avant la logique sacrificielle du héros, cette rhétorique nie le principe même du service public. Les soignants le disent eux-mêmes : ils ne sont pas des héros, ils sont des professionnels.

Dardot et Laval font d’ailleurs remarquer qu’il faut peut-être voir dans le rituel quotidien des applaudissements l’affirmation d’un attachement profond des populations à leurs services publics, plutôt qu’un élan émotionnel sincère mais passager.

Or c’est dans cette logique de service public que Dardot et Laval voient une clé pour contrer les assauts néolibéraux qui s’appuient sur la souveraineté étatique. En effet, le principe du service public est d’inverser la relation d’obligation entre l’État et les gouvernés. Car le “public” des services publics n’est pas l’État mais “la collectivité tout entière en tant qu’elle est constituée de l’ensemble des citoyens”. Loin d’être une faveur, comme peut le suggérer l’expressionÉtat-providence, ils sont donc une obligation des gouvernants à l'égard des gouvernés (le "public").

"Ces obligations qui s’imposent aux gouvernants, s’imposent également aux agents des gouvernants et ce sont elles qui fondent la « responsabilité publique ». C’est pourquoi les services publics relèvent du principe de la solidarité sociale, qui s’impose à tous, et non du principe de la souveraineté qui est incompatible avec celui de la responsabilité publique."

Par la notion de service public, on dispose donc d’un levier de reconquête de notre souveraineté. Si ce qui nous intéresse est la souveraineté du peuple, il serait fâcheux de se réjouir du supposé retour de la souveraineté de l'État, car la souveraineté étatique n’est pas ici la solution, mais bien plutôt le problème.

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