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Et si Robin des Bois avait existé ?

Fabien Palem

Par Fabien Palem

Vous pouvez retrouver tous les contenus de Fabien Palem en consultant sa page.

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À l’époque où les banques espagnoles distribuaient des crédits à tour de bras, il a dérobé un demi-million d’euros pour injecter des fonds dans l’économie sociale et solidaire. Poursuivi pour fraude, il a fui son procès et vit depuis 2013 en exil à travers l’Europe, changeant régulièrement de pays. Le Média a retrouvé Enric Duran, sorte de Robin des Bois catalan, figure des milieux coopérativistes, du mouvement des monnaies sociales et autres activismes geek… Rencontre avec un anti-héros, farouche avec les journalistes et espiègle avec les banquiers.

Depuis mi-novembre, en Catalogne, les mobilisations indépendantistes sont poussées par la force de l’énigmatique “Tsunami démocratique”. Dans l’anonymat le plus complet, ce mouvement convoque les manifestants par le biais des réseaux sociaux et autour de discours horizontalistes, dignes d’une organisation “en réseau”. Des personnes liées au monde du cyberactivisme pourraient faire partie de l’équipe qui pilote tout ça. Le Tsunami se fait connaître du monde entier au lendemain du verdict contre les leaders indépendantistes , en bloquant le lundi 14 novembre l’aéroport de Barcelone…

Une minute, vous avez dit cyberactivistes ? “ Enric, tu as des pistes pour entrer en contact avec le Tsunami ? ”, osais-je, ce lundi-là, auprès d’Enric Duran, le Robin des Bois catalan. Rencontré quelques jours plus tôt, quelque part en Europe, cet activiste n’a certainement aucun rapport direct avec le “Tsunami”. Et même si c’était le cas, il se garderait bien de le crier sur tous les toits. Après les accusations de terrorisme proférées par le ministère de l’Intérieur espagnol, personne n’ose imaginer les noms des responsables du mouvement.

Enric me renvoie à sa dernière invention, dont l’intitulé obéit à une autre métaphore météorologique tout aussi tirée par les cheveux : “l’Ouragan économique”, un appel à la “ désobéissance économique envers l’État espagnol et les corporations en lien avec son régime ”, par le biais de “ l’insoumission fiscale ”. Malheureusement pour Enric et les siens, l’Ouragan n’a pas encore tout emporté sur son passage. Face aux plus de 400 000 followers du fil d’infos Telegram du Tsunami (l’un des comptes les plus suivis au monde), les moins de 3000 abonnés de l’Ouragan sonnent comme un flop… Pour l’instant au moins, car avoir raison avant les autres revient souvent à se retrouver (presque) seul. Une injustice qui constitue le pain quotidien des surdoués comme Enric, à qui la légende attribue un QI de 150.

L’activiste, âgé de 43 ans, est connu comme le Robin des Bois catalan, ou “Robin Bank”. Un surnom décroché à la suite de la série de vols ou expropriations qu’il a opérés auprès de 39 entités financières, entre 2006 et 2008. Au total, Duran revendique avoir détourné un demi-million d’euros à la barbe des capitalistes pour les réinjecter dans l’économie sociale et solidaire. Né au pays de Serrallonga, le plus célèbre bandoler (bandit) du Moyen-Âge catalan, Enric ne renie pas l’inspiration du Navarrais Lucio Urtubia , anarchiste - expropriateur devenu célèbre après avoir falsifié, au début des années 1980, des centaines de Traveler's cheques pour financer la lutte révolutionnaire.

"Crois-tu que les banques te volent ?"

C’est le 17 septembre 2008, veille de la faillite de Lehman Brothers, qu’Enric rend son action publique. Il se dévoile dans la revue Crisi (la crise, en catalan), préparée par ses soins et distribuée à 200 000 exemplaires aux quatre coins de la Catalogne. Sous la question du titre “ Crois-tu que les banques te volent ? ”, une réponse en forme d’invitation à la résistance : “ Découvre comment elles le font et comment renverser cette situation ”. L’activiste y explique “ comment [il a] exproprié 492 000 euros à 39 entités bancaires à travers 68 opérations de crédits ”. C’est l’époque où les banques distribuent des crédits à tour de bras et forcent les classes moyennes à devenir vite propriétaires de leur logement, au moyen de crédits hypothécaires souvent viciés.

Les opérations réalisées par Enric engagent de petits montants – de l’ordre de quelques milliers d’euros -, ce qui lui permet de passer sous les radars des autorités financières et de profiter de l’absence de communication entre les banques. La dette accumulée est faite de crédits obtenus au toupet, en costard-cravate et sur la base de faux salaires émis par des entreprises que l’ expropriateur a lui-même créées.

Dans la foulée de la publication de Crisi , il prend la fuite et se maintiendra loin de son pays entre septembre 2008 et mars 2009. À son retour, il passe par la case prison durant deux mois, avant d’être libéré sous caution mais sans passeport. La BBVA, deuxième banque d’Espagne, le traîne devant la justice et lui réclame 25 000 euros de dette. Craignant un procès à charge, il quitte de nouveau le pays en février 2013.

Depuis une décennie et exceptées de très rares apparitions médiatiques, Enric est hors des radars de l’actualité. Il reste pourtant un personnage-clé pour comprendre l’engrenage complexe des courants alternatifs qui traversent la Catalogne : décroissance et autogestion, anarchisme et séparatisme, décroissance et mouvement anti-mondialisation… Enric mène une vie nomade à travers l’Europe, “ sans passer plus de deux semaines au même endroit, depuis deux ans ”. Sa carte d’identité, seul document lui permettant d’exercer sa liberté de circuler en Europe, expire en 2020. Fouler de nouveau le sol espagnol, au risque de se faire arrêter ; revenir à la clandestinité totale ou réaliser une démarche pour s’établir dans un autre pays européen : que décidera-t-il ? “ Il y a des pays qui permettent de résider en tant qu’Européen sur leur sol sans carte d’identité ”, répond-il de manière évasive. “ Le problème, c’est que je ne pourrai plus voyager d’un endroit à un autre ”.

Un thé glacé et des cryptomonnaies

C’est à Rome que Le Média a fait la connaissance de ce personnage énigmatique. La rencontre a lieu un samedi ensoleillé du début de l’automne, en marge d’une rencontre internationale au nom aussi pompeux que prometteur : “ Confédéralisme démocratique, municipalisme et démocratie globale ”. Un cycle de conférences qui se déroule au théâtre Palladium, dans le quartier boboïsé de Garbatella , et met en scène des universitaires, des élus et des activistes d’un peu partout : Italie, Colombie, Kurdistan… Les échanges portent sur la convergence des luttes à l’international, devant plusieurs centaines de personnes.

En début d’après-midi, protégé sous son gros sweat gris à capuche, il surgit de l’épais nuage de fumée de clopes roulées qui masque la porte du théâtre.

"Salut Enric, je suis Fabien.

- …

- Le journaliste, je suis là pour te voir !

- Ah, bonjour.

- On s’éloigne un peu, pour discuter ?

- Bon, OK."

L’extrême précaution de ces présentations n’est pas une surprise. Passons. Au café, Enric commande son Ice Tea en anglais… S’il n’a pas appris l’italien, c’est qu’il n’a jamais vraiment vécu sur la botte : “ Là où je suis resté le plus longtemps, c’est en Grèce, deux ans environ, de 2015 à 2017. C’était un moment intéressant politiquement, avec l’arrivée de Syriza, le référendum portant sur la dette, la crise des réfugiés… J’ai aussi participé à l’inauguration du premier distributeur de Bitcoins. Avant ça, j’avais passé une année entière dans la clandestinité en France. Je vivais caché dans un village frontalier du sud de la France ”.

Poursuivre l’activisme tout en menant une vie clandestine n’est pas chose aisée. “ Surtout dans mon cas. Car je ne suis pas comptabilisé dans la liste des réfugiés politiques, comme les indépendantistes catalans ”, précise-t-il. “ Au début c’était très compliqué, notamment au niveau de la communication ”, se souvient-il. “ J’ai vécu six mois sans téléphone portable, pour ne pas être géolocalisé. Je communiquais uniquement par mail. Puis courant 2016, j’ai compris que je ne faisais pas l’objet d’un mandat d'arrêt européen ”.

Et si Robin des Bois avait existé ?
Duran à Rome, automne 2019. Crédits : Fabien Palem.

C’est notamment suite à sa rencontre avec Hervé Falciani qu’Enric déduit qu’il peut circuler librement en Europe. Le trader monégasque risque la prison en Suisse et s’est exilé en Espagne, où il est surveillé par la police. Seule une situation exceptionnelle comme l’exil pouvait réunir, en l’occurrence à Milan, deux personnalités si différentes… L’exil, et le pari que tous deux ont fait sur les monnaies alternatives (sociales, digitales, locales, crypto).

Le chemin de croix de la démocratie économique

Pièce centrale d’une économie libérée du joug capitaliste, la monnaie n’était pas au centre des préoccupations des fondateurs de la Coopérative intégrale catalane (CIC), dont faisait partie Enric. En 2015 et 2016, la CIC vit son apogée et réunit de multiples projets coopératifs - jusqu’à 700. Depuis son exil européen, Duran en est l’ambassadeur et collabore à l’implantation de répliques locales de ce système d'autogestion, y compris en France.

Aujourd’hui, les locaux où siégeait la CIC, situés dans la rue Sardenya, près de la Sagrada Familia, semblent mourants. C’est ici que je rencontre Juanito Piquete, un activiste proche d’Enric. Enfoncé dans un canapé usé, le regard dans le vide, l’homme revient sur l’expérience avec la boule au ventre : “ Nous avions vraiment réussi à créer une alternative concrète. Les personnes affectées par la crise avaient adhéré à ce modèle de démocratie économique. Mais à mesure que se développait l’illusion d’une amélioration des conditions, beaucoup de personnes ont abandonné ce projet. Ce qu’il manque pour faire péter le système, c’est une masse critique prête à s’engager à fond et sans faire marche arrière ”.

La CIC est morte, vive la FairCoop ! ” lanceraient à l’unisson les deux compères. “ L’objectif de la FairCoop est d’étendre ce type d’alternatives à travers l’Europe et le monde, à la différence de la CIC, qui est un projet plus local. L’outil d’échange de FairCoop est le FairCoin. C’est une monnaie sociale qui a commencé à s’implanter, mais qui connaît les mêmes difficultés que toutes les monnaies alternatives. Le problème c’est qu’on se trouve face à un processus circulaire, qui entraîne une contradiction : pour faire monter la monnaie, il faut que se développe une grande activité économique, mais tu as aussi besoin que la monnaie soit étendue pour que ces mêmes activités économiques l’utilisent ”.

Un Catalan dans le Sherwood capitaliste

Né en 1976 à Vilanova i la Geltru , une coquette cité portuaire du sud de la province de Barcelone, Enric grandit dans une famille de classe moyenne. Enfant, il a beaucoup de mal à se sociabiliser à l’école. Les gamins l’appellent “ Calculín ”, en référence à son principal talent, qui consiste à réaliser de complexes calculs mentaux. Il se sent à l’écart, tel qu’il l’explique à la troisième personne dans son livre autobiographique (1)  : “[Enric Duran] se démarquait déjà à l’école : répulsif pour certains, différent, il s’ennuie en cours, coupe les professeurs pour les corriger. Il est le bouc-émissaire de ses camarades de classe. Marginalisé ”.

Ses capacités cesseront vite d’être un handicap pour devenir un atout. À l’aube des années 2000, il délaisse peu à peu son activité principale, l’enseignement du pingpong, pour donner de son temps aux campagnes internationales anti-mondialisation, en faveur de l’abolition de la dette externe et de la décroissance. “ À l’époque, dans les cercles militants, on l’appelle l’homme connecté ”, explique la documentaliste Anna Giralt, qui prépare un film consacré à l’activiste. “ Les luttes dépassent alors les frontières et lui joue un rôle de précurseur dans l’utilisation d’Internet. Notamment avec l’envoi massif de courriers électroniques, comme outil de mobilisation. Enric a les idées et pour les mettre en avant, il a besoin de forces vives. Pour lui, changer le système est une priorité absolue : c’est sa mission ”, poursuit la réalisatrice.

Sa forêt de Sherwood à lui était une Espagne prête à imploser, juste avant l'éclatement de la bulle spéculative immobilière.

La Barcelonaise a déjà trouvé le titre de son long-métrage : “ Robin Bank ”. “ Même s’il n’aime pas trop ce surnom ”, confesse Anna, qui a tissé une relation de confiance avec Enric au fil de leurs rencontres, initiées suite à leur première prise de contact en Grèce, à l’été 2015.

En dix ans, le récit qui accompagne l’action d’Enric n’a pas changé. On le retrouve dans les publications de l’Ouragan économique, dans la revue Crisi et dans son livre. Sa forêt de Sherwood à lui était une Espagne prête à imploser, juste avant l’éclatement de la bulle spéculative immobilière. À l’époque, le président du gouvernement espagnol s’appelait José Luis Rodríguez Zapatero, et il se chargea de prononcer pour la première fois le mot “ crise ” le 8 juillet 2008. La même semaine, son gouvernement approuvait un “ plan de choc de 24 mesures économiques ” pour y faire face… Trop tard.

(1) Abolim la banca. Testimoni d'un activista que ha desafiat el poder ("Abolissons la banque. Témoignage d'un activiste qui a défié le pouvoir", non traduit. Editions Bao llagua, 2009.

Photo de Une : Enric Duran, à Rome, automne 2019. Crédits : Fabien Palem.

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