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Stefano Palombarini - "L'Italie risque de plonger et d'entraîner l'euro dans sa chute"

Par Antoine Cariou

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En Italie, les mesures sanitaires décidées par le gouvernement Conte pour endiguer la progression du coronavirus paralysent depuis lundi l’intégralité des régions les plus productives du pays. Pour l’économiste hétérodoxe Stefano Palombarini, l’entrée en récession de l’économie italienne pourrait contraindre le pays à retrouver sa souveraineté monétaire si les autorités économiques européennes ne s’entendent pas sur un plan de relance de l’activité.

L’économie européenne résistera-t-elle à la tempête du coronavirus ? Alors qu'un vent de panique souffle depuis la chute des cours boursiers, entreprises et investisseurs anticipent les répercussions d’une baisse d’activité annoncée sur la sphère monétaire. En Italie, les régions les plus riches et productives du pays sont à l’arrêt et le secteur touristique enregistre des annulations en cascade.

Pour l’économiste Stefano Palombarini, maître de conférences à Paris 8, les deux fonds cumulatifs de 25 milliards d’euros débloqués par l'Union européenne et le gouvernement italien pour soutenir entreprises et travailleurs pourraient ne pas suffire à endiguer la chute de l’activité. Si Rome ne parvenait pas à obtenir des fonds pour relancer son économie lorsque les conséquences de la crise seront observables, l’Italie pourrait alors être contrainte à récupérer sa souveraineté monétaire pour se financer. Elle entraînerait derrière elle la chute de la monnaie commune.

Après le lundi noir boursier, les marchés vont-ils continuer à chuter ? Assiste-t-on au début d'un krach ?

Je pense que l’on se dirige vers une baisse ostensible des cours. Si crise il y a, celle-ci émanera de la chute de l’activité des entreprises. Il est aujourd’hui impossible de déterminer combien de temps cette crise sanitaire va durer en Italie, mais elle entraînera certainement une récession forte qui se reflétera forcément dans les valeurs boursières. D’autant plus que l’on peut imaginer que le cas italien puisse s’étendre à d’autre pays, comme la France, d’ici à ce que le virus soit résorbé.

Un peu plus de dix ans après la crise des subprimes, aux États-Unis, la perspective d'une récession mondiale inquiète économistes et investisseurs. Peut-on craindre un choc de l’ampleur de celui de 2008 ?

La situation actuelle est différente de celle de 2008. À l’époque, c’était une crise du système de crédit qui s’est transmise à l’activité productive. Aujourd’hui, la crise va démarrer directement dans la sphère réelle pour se répercuter ensuite dans la sphère financière. Depuis 13 ans, l’Italie est en difficulté à cause des politiques qui ont été menées depuis la crise. Elle est maintenant frappée par un choc asymétrique très violent. Cette crise éclate suite à un problème sanitaire, mais elle va surtout révéler la fragilité structurelle de la construction européenne, dont l’Italie était déjà un maillon faible.

Elle risque de plonger et d’entraîner l’euro dans sa chute. Pas seulement parce que l’Europe est dépourvue d’instruments pour réagir, mais parce qu’elle n’a jamais eu la volonté politique de se les donner. Quand je dis que cela peut conduire à une crise de l’euro, c’est parce que je ne pense pas que l’euro puisse survivre à une sortie de l’Italie.

Après le Brexit et la guerre commerciale, c’est finalement un virus qui fait plier les marchés ? La chute des valeurs boursières pouvait-elle être évitée ?

Le cœur du problème n’est pas la chute des valeurs boursières. Et je ne pense pas que le virus soit la cause la plus profonde de la crise : c’est simplement l’élément qui vient de mettre le feu aux poudres. Le problème, c’est que la chute de l’activité va affecter un pays qui était déjà en condition de grande faiblesse, et qui n’a plus de système de défense.

Les marchés financiers ont rarement été aussi déconnectés de l’économie réelle. Une contagion de la dégradation de la sphère financière à la sphère réelle est-elle inéluctable ?

L’Italie, en concertation et sous l’impulsion de la Commission européenne, mène ce que l'on appelle des réformes structurelles depuis bien longtemps. Les gouvernements successifs ont coupé dans les dépenses publiques. Les entreprises publiques ont été privatisées. Le marché du travail a été complètement flexibilisé. Les retraites fonctionnent avec un système par capitalisation. Concrètement, cela se traduit par un nombre de lits d’hôpitaux qui, en quarante ans, est passé de 10 à 3 pour 1.000 habitants ; par le fait qu’en période de de crise, énormément de travailleurs peuvent se retrouver immédiatement au chômage, du soir au matin, sans aucune allocation ; par un niveau des pensions qui chute avec les valeurs boursières. La crise frappe un pays que tout prédispose à ne pas pouvoir encaisser le coup.

Peut-on imaginer une situation similaire à celle de la crise grecque, avec une menace directe que la monnaie européenne soit torpillée de l’intérieur, faute de solidarité européenne pour sortit l’Italie de cette crise ?

Certains parallèles peuvent être dressés avec la crise grecque, mais les différences sont évidentes. La première, c’est qu’on ne peut pas faire de l’Italie un exemple, comme on l’a fait pour la Grèce, sans compromettre l’avenir de la zone euro. La deuxième, c’est que l’échange entre le soutien des institutions internationales et les réformes structurelles ne peut pas être sérieusement envisagé, puisque les réformes ont déjà été menées. 

"Le scénario le plus vraisemblable, c’est que l’Union européenne laisse l’Italie seule face à ces problèmes, ce qui évidemment aurait pour conséquence de la rendre encore plus impopulaire auprès de l’électorat italien".

Quelles conséquences politiques peut-on imaginer ? L’Italie n’a pas connu de croissance depuis vingt ans, notamment parce qu’elle ne peut pas dévaluer sa monnaie. Le choc économique du coronavirus, qui s'ajoute à cette situation, va-t-il réduire la patience des Italiens ?

Je pense qu’à terme, et sauf retournement complet des politiques communautaires - ce qui me paraît totalement improbable -, cette crise affaiblira encore davantage l’attachement des Italiens à la construction européenne. On ne constatera les dégâts de la crise actuelle que dans 6 mois. Elle aura des conséquences intenses sur l’activité. La conséquence logique de cette situation, c’est que les recettes de l’État chutent de manière très importante. Le gouvernement de Giuseppe Conte a annoncé un plan d’aide non négligeable (25 milliards d’euros) pour soutenir la vitalité des entreprises et limiter les effets d’une récession devenue inévitable.

Le gouvernement italien devra donc constater une baisse des recettes, alors que pour relancer l’activité, on aura besoin d’une action publique très forte, que cela soit en termes de baisse d’impôts pour les entreprises, de dépenses publiques pour soutenir la demande ou de transferts pour compléter les revenus de ceux qui se retrouvent au chômage. Tout cela va inéluctablement engendrer un déficit public très important. Le scénario le plus vraisemblable, c’est que l’Union européenne laisse l’Italie seule face à ces problèmes, ce qui évidemment aurait pour conséquence de la rendre encore plus impopulaire auprès de l’électorat italien.

N’est-il pas prématuré d’envisager que la situation italienne conduise à la fin de l’euro ?

Comme je l’ai indiqué, l’Italie va avoir rapidement un énorme besoin de financement. Pour un pays en croissance négative et avec une dette publique élevée, il sera très difficile de se financer sur les marchés. Ce qui laisse en principe trois possibilités ouvertes. La première, c’est une aide qui viendrait de la BCE, des autres pays européens et des institutions internationales ; mais l’histoire de l’UE, et même le mécanisme européen de stabilité (MES) en cours de révision, indiquent que ces aides seraient soumises à des conditions que l’Italie, pour des raisons à la fois économiques et politiques, ne serait vraiment pas en mesure d’accepter.

La deuxième, que j’aurais tendance à exclure tant elle serait contradictoire avec la trajectoire politique de l’UE, correspondrait à un authentique saut fédéraliste de la construction européenne ; mais imaginer cela relève un peu de l’illusion, parce qu’un tel saut demanderait une révision complète des traités qui prendrait de toute façon du temps, alors que la crise va demander des réponses rapides, et qu'elle touchera très probablement d’autres pays, notamment la France et l’Allemagne, qui auront donc tendance à se concentrer sur leurs propres problèmes.

La troisième, c’est que l’Italie se finance en retrouvant sa souveraineté monétaire. Cette dernière solution n’est évidemment pas sans poser de problèmes, mais il est fort possible qu’au-delà des clivages politiques se diffuse rapidement l’idée, dans la classe dirigeante et dans l’électorat italien, qu’il s’agit de la voie raisonnable à suivre, faute de mieux.

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