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Élections européennes : un vote de classe avant tout

Par Théophile Kouamouo

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Les élections européennes ont livré leur verdict. Les résultats ont suscité un flot de commentaires sur la modification de la carte politique française, en comparaison aux rapports de force nés de la présidentielle de 2017. Le Média s’est intéressé à ces trajectoires de vote, en intégrant toutefois une variable souvent mise de côté : la classe sociale, ou plus précisément l’environnement social.

En observant les scores nationaux de 2017 et 2019, on distingue assez schématiquement que les « troupes » d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen sont stables et mobilisées, tandis que celles qui avaient plébiscité François Fillon et Jean-Luc Mélenchon se sont en grande partie évaporées. Nous avons pu entrer dans le détail en nous servant des données électorales bureau de vote par bureau de vote, et en utilisant un algorithme d’inférence écologique : à partir de données agrégées, on peut ainsi obtenir des informations assez précises sur les comportements individuels. Nous avons pu reconstituer les trajectoires électorales des Français, en fonction du revenu médian des communes dans lesquelles ils vivent.

Un socle lepéniste fidèle et discipliné

Près de la moitié des électeurs de Marine Le Pen lors du 1er tour de 2017 se sont déplacés pour appuyer la liste de Jordan Bardella aux Européennes. Le taux d’abstention, compris entre 30 % et 40 %, est plutôt faible comparé à celui des autres camps politiques, et assez indifférent à la catégorie socio-professionnelle des électeurs.

Macron change de base sociologique

Si la liste pro-gouvernementale Renaissance fait à peu près le même pourcentage qu’Emmanuel Macron il y a deux ans, ce n’est pas en raison de la fidélité des électeurs, mais d’un déplacement sociologique assez intéressant. On remarque par exemple que l’abstention est très forte chez les macronistes historiques vivant dans des zones plutôt déshéritées et qu’elle baisse fortement quand il s’agit des beaux quartiers. Néanmoins, si au sein de la minorité de ceux qui se sont déplacés, une majorité a confirmé le choix de la présidentielle en votant pour la liste de Nathalie Loiseau, un nombre assez conséquent des électeurs d’Emmanuel Macron a préféré la liste d’Europe Écologie Les Verts, dans un mouvement sociologique quasi parallèle.

Plus les macronistes historiques sont riches, plus ils ont accordé leur vote aux listes LREM et EELV. En réalité, si le macronisme électoral ne s’est pas effondré, c’est en raison du comportement de certains électeurs de François Fillon en 2017, majoritairement les plus fortunés d’entre eux. Comme on peut le voir, ces derniers ont été proportionnellement les plus nombreux à abandonner le vote LR pour la liste pro-gouvernementale. Faut-il y voir un réflexe légitimiste face au mouvement des gilets jaunes, ou plutôt un vote de classe qui consacre en Macron en véritable champion de la bourgeoisie ? Les deux hypothèses peuvent être envisagées simultanément.

Mélenchon perd sur plusieurs fronts

Pourquoi la France insoumise passe-t-elle de 19,5% des suffrages à la présidentielle à 6,7% de voix aux Européennes ? D’abord en raison d’un abstentionnisme massif - surtout dans les franges les plus défavorisées de cet électorat, mais également en raison d’un éclatement qui, à bien y regarder, ne profite véritablement à EELV qu’au sein de la frange la plus favorisée des Insoumis version 2017. Les courbes ci-après montrent les directions de fuite du vote FI, entre poids de l’abstention, petit effet du retour au PS et à Génération(s) des sociaux-démocrates, et concurrence de Yannick Jadot - une concurrence sociologiquement très marquée, car elle ne dépasse l’adjonction des listes France insoumise et PCF qu’au sein de milieux plutôt bourgeois.

Quelles leçons pour les prochains scrutins ?

Quand on rapporte plus largement le choix de vote lors des dernières européennes au milieu de vie des électeurs, quelques conclusions se dessinent. L’abstention faiblit au fur et à mesure qu’on monte dans les catégories socio-professionnelles, ce qui n’est pas une surprise.

Le vote France insoumise obéit strictement à la même logique. Le vote Rassemblement national est fort dans les classes populaires et une partie de la classe moyenne et s’affaisse dans les milieux très aisés. Le vote LR est très bas chez les très pauvres et très haut chez les très riches, mais agrège lui aussi classes populaires et classes moyennes. Pour finir, plus on vit dans un milieu privilégié, plus on vote pour les Verts ou pour le camp Macron.

On comprend que la fameuse « union de la gauche », qui revient dans tous les discours ces derniers jours, ne va pas de soi. Ces européennes montrent en effet une ligne de séparation à gauche entre milieux populaires et bourgeois, qui apparaît nettement dans la perception du mouvement des Gilets Jaunes. En effet, selon un sondage IPSOS effectué entre les 22 et 25 mai derniers, les électeurs France insoumise qui soutiennent le mouvement des gilets jaunes sont 6 fois plus nombreux que ceux qui s’en défient, tandis que plus de la moitié des électeurs d’Europe Écologie Les Verts sont réservés ou hostiles aux marcheurs du samedi.

Crédits photo de Une : Emanuele / Flickr - CC.

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