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France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites

Par Jérémy Rubenstein

Historien, journaliste, spécialiste entre autres de l'Argentine, Jérémy Rubenstein a publié Terreur et séduction. Une histoire de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » (éd. La Découverte).

L'Argentine commémorait récemment le cinquantenaire du coup d'État du général Videla, dont la dictature assassina plusieurs dizaines de milliers d'opposants de gauche « disparus ». À cette occasion, les représentants de la France et de l'Allemagne ont exprimé un soutien aux exigences de vérité et de justice. Leur rappel des droits humains et des principes de la démocratie était appréciable, souligne Jérémy Rubenstein, au moment où les droites extrêmes bafouent ces impératifs de plus en plus souvent. Mais l'occultation totale, de la part des deux ambassadeurs, des compromissions françaises et allemandes dans les méfaits de la junte au pouvoir entre 1976 et 1981 est d'autant plus regrettable.

En Argentine, le 24 mars est une date symbolique fondamentale. C'est l'anniversaire du coup d’État de 1976, par lequel a commencé la plus sanglante des dictatures du siècle. 2026 est l'année du demi-siècle écoulé depuis l'avènement d'un régime dont la mémoire hante encore le pays, dans le contexte très particulier d’un grand retour des droites les plus extrêmes au pouvoir.

La mobilisation populaire était au rendez-vous − habituelle les 24 mars, elle avait toutefois fortement diminué depuis la pandémie. Massive, impressionnante, elle a répondu cette année aux multiples tentatives du gouvernement actuel de biaiser l’histoire de cette dictature, la banaliser ou justifier ses crimes (selon les tendances et les temps du « miléïsme »). 

France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites
24 mars 2026 à Buenos Aires, commémoration du 50e anniversaire du coup d'Etat : la foule autour d'une banderole réunissant les portraits des disparu.e.s. (photo Juan Mabromata, AFP).

Dans ce contexte de grande tension mémorielle, les positions de la France et l’Allemagne n’ont guère été remarquées. Leurs ambassadeurs ont d’ailleurs probablement calibré leur intervention commune afin de ne susciter que peu d’intérêt.

Qu’ont-ils fait ?

Ils ont publié un texte commun affirmant leur soutien à la société argentine, laquelle a su faire face à son passé grâce à ses relais de mémoire exigeant vérité et justice. Les ambassadeurs ont aussi souligné leur attachement à la démocratie (cette dernière « ne se résume pas à des élections » observent-ils à juste titre), à l’État de droit, au droit international et aux droits humains. Le tout accompagné d’une photographie mettant en scène les deux ambassadeurs devant le monument des disparus dans le Parc de la mémoire au nord de Buenos Aires.

France et Allemagne en Argentine : La mémoire des hypocrites
Parque de la Memoria, 24 mars 2026 : Dieter Lamié et Romain Nadal, ambassadeurs de France et d'Allemagne à Buenos Aires, devant les noms des disparus (photo Ambassade de France en Argentine)

Dans le contexte actuel, aussi bien en Argentine qu’au plan international, un tel texte affirmant l'importance du droit − droit local contre l’impunité et les différentes formes de négationnisme, droit international pour le règlement des conflits − ne peut qu’être salué. Belle initiative, aurait-on envie de dire. 

Sauf que cet exercice n’aurait eu de sens et de poids que s’il avait commencé par un rappel du rôle de la France et de l’Allemagne dans la répression qui s’est abattue sur la société argentine avec la dictature de Videla. C’est là que le bât blesse. 

Le texte des deux ambassadeurs rappelle que des citoyens français et allemands ont subi le sort des milliers de disparus argentins − enlevés par les militaires au pouvoir et pour la plupart jetés dans la mer encore en vie, assommés par des somnifères, depuis des avions.

France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites
Ancien centre de détention de Rosario, installation en mémoire des disparus, 2006 (photo Pablo D. Flores)

Aucune allusion, cependant, au fait que ces méthodes atroces étaient calquées sur celles utilisées par l'armée française en Algérie. Et pour cause, puisque les militaires argentins responsables de ces crimes avaient été formés par des homologues français. Spécialement en 1957, les Algérois appelaient les cadavres apparaissant sur les plages les « crevettes Bigeard », du nom de l’alors célèbre colonel de la mal nommée Bataille d’Alger. Les pieds étaient coulés dans du béton − afin de faire couler le corps − ou ligoté, d’où l’évocation de la forme de la crevette. 

Quand l’ambassadeur omet de rappeler cette influence française, il s’inscrit dans la ligne politique tenue par la droite du « pays des droits de l’homme ». Cette dernière s’emploie en effet à occulter l'histoire en refusant les enquêtes sur le rôle des militaires français dans le plan d’extermination des militants de gauche dans le Cône Sud (connu sous le nom de « Plan Condor »). 

France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites
29 mars 1976 : le général Jorge Videla prête serment après le coup d'Etat.

Pour comprendre la position des autorités françaises (ou « de la France », comme il est convenu de dire), il faut revenir à des débats parlementaires de 2003. Cette année-là, le documentaire (suivi d’un livre) Escadrons de la mort, l’école française de la journaliste Marie-Monique Robin faisait connaître au grand public l’influence des militaires français dans la formation de nombre d’officiers du Cône Sud.

À la suite de la diffusion de ce documentaire, les députés Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet ont déposé une proposition de résolution « tendant à la création d'une commission d'enquête sur le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d'Amérique latine entre 1973 et 1984 ».

Proposition rejetée par la Commission des Affaires étrangères, dont le rapporteur Roland Blum (UMP) s’est justifié par un argumentaire où l’hypocrisie le dispute à la parfaite mauvaise foi. Avec par exemple cette considération : « Que des généraux argentins ou chiliens indiquent qu'ils ont appliqué des méthodes enseignées par d'autres peut se comprendre − ils cherchent à atténuer leur responsabilité individuelle en faisant croire qu'ils agissaient dans le cadre d'une lutte mondiale contre le communisme − mais cela ne doit pas nous faire oublier que les tortionnaires en question ne sont vraiment pas des témoins dignes de confiance ».

D’après le député de droite, les témoignages n’étant pas « dignes de confiance », l’enquête était inopportune. Autrement dit, devant le doute suscité par le témoignage, il faudrait enterrer l’enquête plutôt que l’approfondir. 

La France a été le premier pays européen à envoyer un ministre en Argentine en 1979, ce qui valait reconnaissance de la légitimé du régime. Ce ministre n’était autre que Maurice Papon

Dans la même ligne argumentaire – « témoignage douteux » −, le député excluait toute possibilité d’une coopération de la DST (Direction de Surveillance du Territoire, la DGSI de l’époque) avec les services argentins et chiliens, malgré les dires explicites du chef de la police politique chilienne d’alors – et coordinateur du Plan Condor − Manuel Contreras. 

Avec cette conclusion : « Votre Rapporteur estime donc que les allégations portées sur le rôle de la France en Amérique latine dans les années 1970 sont sans fondement sérieux. Elles reposent en effet largement sur des raccourcis discutables liés à la prétendue invention par l'armée française du concept de ‘guerre subversive’. Dans, ces conditions, il ne semble pas opportun de créer une commission d'enquête sur le rôle que la France aurait joué dans la répression menée par les dictatures latino-américaines entre 1973 et 1984, qu'elle a toujours condamnées ».

Cette conclusion est particulièrement malvenue quand on sait que la France a été le premier pays européen à envoyer un ministre en Argentine en 1979, ce qui valait reconnaissance de la légitimé du régime. Le ministre en question, chargé du budget dans le gouvernement de Raymond Barre, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, n’était autre que… Maurice Papon. Par ailleurs, l'argumentation de Roland Blum revenait à passer outre aux nombreux travaux journalistiques et universitaires très bien documentés, tout en déniant les multiples témoignages disponibles, dont ceux de militaires et de ministres français (notamment le général Aussaresse et Pierre Messmer). 

France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites

La position d’une rare hypocrisie prise en 2003 par les députés de droite ne peut guère surprendre. C’est la même majorité chiraquienne, en effet, qui fit adopter un article de loi obligeant à ce que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer » (loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », article 4, abrogé par la suite). 

On pouvait cependant attendre de la position officielle actuelle un peu plus de courage pour que le passé soit enfin regardé en face, assumé. Ne pas le nommer, ne pas reconnaître le rôle des militaires français dans le massacre en Amérique du Sud, c’est faire fi de la recherche historienne, notamment française et argentine. 

Ainsi, sous des atours très humanistes, l’actuel ambassadeur de France en Argentine Romain Nadal, a priori proche du Parti Socialiste (il fut porte-parole de la diplomatie du président Hollande), rejoint la droite française dans l’occultation active de l’influence française.

Quant à l’Allemagne, elle peut certes faire valoir l’action du centre culturel de la RFA (l’Institut Goethe), qui fut un refuge pour l’expression culturelle dans l’adversité (l’Alliance Française de Buenos Aires avait, quant à elle, adopté une posture très conservatrice, qui tranchait avec celle de ses homologues dans d’autres pays d’Amérique du sud). Les Allemands jouent néanmoins eux aussi un jeu trouble, en niant systématiquement le rôle de la direction (y compris locale) de Mercedes Benz dans la disparition de travailleurs de son usine de González Catán, au sud-ouest de Buenos Aires. La justice argentine a pourtant établi que des dénonciations par le management de l’usine menèrent à la séquestration et à la disparition d’au moins quatorze ouvriers. 

Le refus de reconnaître cette collaboration des grandes entreprises dans la répression participe de l’occulation de la restructuration économique subie par le pays du fait de la dictature. Ou, pour le dire avec les mots du journaliste Rodolfo Walsh, enlevé et porté disparu il y tout juste 49 ans : « Dans la politique économique de ce gouvernement, il faut chercher non seulement l’explication de ses crimes, mais aussi une atrocité plus grande encore, qui condamne des millions d’êtres humains à une misère planifiée » (Rodolfo Walsh, « Lettre ouverte d’un écrivain à la Junte militaire », 24 mars 1977).

France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites
Rodolfo Walsh, écrivain et journaliste argentin assassiné par la junte en 1977.

Brandir le droit international et le respect des droits humains est certes important et courageux dans un contexte où ils sont piétinés. Mais le faire avec une tarfufferie si visible constitue certainement plus un cadeau aux grandes puissances qui les bafouent qu’à ceux qui les défendent. Il y a même fort à parier que ce genre d’hypocrisie fut le ventre dans lequel a été fécondée la bête immonde à l'oeuvre actuellement dans le monde, de Poutine à Trump en passant par Milei, Orban et tant d’autres. ●●

France et Allemagne face à l'histoire de la dictature en Argentine : la mémoire des hypocrites
20 avril 2026, Jérusalem : le président argentin Javier Milei reçoit du président israélien Isaac Herzog la médaille de l'honneur. 

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