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Tribune. Sophie Pétronin, l’otage que la France a oubliée

Par Thomas Dietrich

Il fut haut fonctionnaire avant de se saborder. Aujourd'hui écrivain, il raconte les malheurs de la Françafrique et porte la voix de ceux qui la combattent.

Enlevée au Mali il y a quatre ans, Sophie Pétronin porte un « titre de gloire » que personne ne lui envie. Elle est la dernière otage française dans le monde. À soixante-quinze ans.

Sur le site internet de son comité de soutien, une horloge égrène les heures. Cela fait 1316 jours que Sophie est aux mains de ses ravisseurs, quelque part sous les étoiles du Mali (mais les voit-elle seulement, les étoiles ?). Et cela fait 1316 jours que la France, notre pays, son pays, se tait.

Mon père, comme Sophie Pétronin, était médecin humanitaire. Il était de la génération qui n’allait plus à la messe mais s’était trouvée un autre messie : le french doctor. J’imagine que la jeunesse de Sophie, elle aussi, a du être hantée par les orphelins du Biafra et les boat-people, ces images en couleurs tremblotantes qui venaient rappeler à l’Occident qu’ailleurs dans le monde, on continuait à mourir de faim.

Dans une France où l’on se fait un devoir d’abandonner ceux qui nous ont aidé, des harkis aux traducteurs afghans de l’armée française, Sophie détonne. Elle refuse d’abandonner les siens, ses orphelins.

En 1996, Sophie, laborantine devenue médecin, s’est envolée pour le Mali. Et sans doute a-t-elle ressenti ce qu’Albert Camus écrit : « On voyage pendant des années sans trop savoir ce que l’on cherche, on erre dans le bruit et l’on parvient soudain dans un de ces deux ou trois lieux, qui attendent patiemment chacun de nous en ce monde. On y parvient et le cœur enfin se tait, on découvre qu’on est arrivé ». Après des allers-retours comme autant d’évidences, Sophie a fini par tout plaquer et par s’installer à Gao, au début des années 2000. Dans un vieux reportage, elle est grave et pourtant elle s’oblige à être tendre ; les orphelins de la ville ont besoin d’elle. Dans ce nord-Mali où la misère est partout et l’État nulle part (et surtout pas dans le secteur de la santé), son Association d’aide à Gao est un petit miracle. Sophie n’est plus une étrangère. Elle n’a rien de commun avec ces humanitaires du dimanche qui traversent la Méditerranée en quête éperdue de bonne conscience et qui, dans les dispensaires le jour, dans les discothèques la nuit, ne cherchent pas tant à aider qu’à se faire aimer. Au Mali, Sophie Pétronin est chez elle. Elle parle le songhaï, la langue des gens de Gao. Elle fait ce pourquoi elle est née.

C’est pourtant l’humanitaire qui va tout gâcher.

En 2011, nulle épidémie de Covid-19 ne pointe le bout de son nez et pourtant, Bernard-Henri Levy est confiné à la télé. Il raconte en boucle que les chars de Kadhafi vont massacrer la population de Benghazi et grâce à cette fake news digne de Colin Powell, Nicolas Sarkozy peut tranquillement écraser le régime libyen (et les preuves du financement de sa campagne électorale) sous un tapis de bombes. Au nom de « l’humanitaire ». Avec la chute de Kadhafi, c’est tout le Sahel qui va s’embraser. Les islamistes se refont pousser la barbe et s’allient au Mali avec l’irrédentisme touareg. Gao tombe aux mains des djihadistes.

Sophie s’échappe d’extrême justesse du consulat d’Algérie où elle s’est réfugiée, tandis que les diplomates sont pris en otage. De retour en France, elle ne pense pourtant qu’à repartir. Et c’est ce qu’on lui reprochera tant, au plus haut sommet de l’État. Dans une France où l’on se fait un devoir d’abandonner ceux qui nous ont aidé (des harkis aux traducteurs afghans de l’armée française, c’est une longue tradition), Sophie détonne. Elle refuse d’abandonner les siens, ses orphelins. Malgré les mises en garde plus ou moins officielles, elle retourne à Gao qui, même libérée du joug des fous de Dieu, demeure une zone de non-droit.

Elle le paiera au prix fort. Le 24 décembre 2016, elle est enlevée. Cela fait maintenant trois Noël qu’elle est prisonnière d’Al-Qaïda.

Sophie Pétronin : l’otage que la France a oubliée
Sophie Pétronin est aussi l’otage d’une guerre au Sahel dans laquelle la France ne cherche pas à tant à vaincre les fous de Dieu qu’à préserver son pré carré, quitte à maintenir des autocrates en place.

La France ne verse plus de rançon. Depuis François Hollande, c’est la règle. Du moins officiellement. Car du temps où le compte twitter du président américain n’était pas encore une arme de désinformation massive, Barack Obama avait accusé François Hollande « d’hypocrisie ». Notre gouvernement payait, tout en affirmant ne rien payer. On se souvient notamment de l’épisode calamiteux des otages d’Areva, où deux négociateurs concurrents se sont écharpés dans une affaire de gros sous, de gros bras et de gros egos, où l’on s'est servi avant de servir la France et où l’on a retardé d’autant la libération de nos compatriotes. Tous les otages sont égaux mais certains sont moins égaux que d’autres, et je pense avec émotion aux deux ch’timis capturés en 2011 au Niger. Eux qui avaient le malheur de n’être ni diplomates, ni barbouzes, ont été tués dans un assaut de l’armée française qui a plus tenu de Rambo 3 que de l’opération de sauvetage. Les parents de Vincent Delory, l’un des deux sacrifiés, sont convaincus que les militaires tricolores ont tiré dans le tas sans chercher à sauver leur enfant. Le même sort funeste attend-il Sophie Pétronin ?

La famille de Sophie, et notamment son fils Sébastien, s’oppose fermement à toute tentative de libération par les armes – qui risquerait de coûter la vie à une prisonnière que l’on sait alitée et portant difficilement le poids des ans. Les rares preuves de vie de Sophie Pétronin, qui sont des vidéos réalisées par ses ravisseurs, sont poignantes de désespoir.

Si les négociations n’aboutissent pas, ce ne sera pas seulement Sophie Pétronin que nous aurons sacrifiée, ce sera aussi une certaine idée de la France.

Emmanuel Macron, pourtant, refuse de sauver une femme qui a tant sauvé et qui, dans cette Afrique où la France s’est abaissée en devenant Françafrique, offre un sublime visage d’humanité. Près de quatre ans après son rapt, il n’est toujours pas question de rançon pour Sophie Pétronin (une offre modique, « à six chiffres », a même été refusée). Officiellement, les costumes trois-pièces du Quai d’Orsay prétendent ne pas vouloir créer de précédent et inciter les groupes terroristes à faire d’autres otages. L’argument est fallacieux.

On sait que le business des kidnappings ne représente qu’un grain de sable dans un Sahara où circulent des dunes d’argent. Il est beaucoup plus dangereux et beaucoup moins juteux que le trafic de drogue ou de migrants. Alors, pourquoi Sophie Pétronin demeure-t-elle à la merci de ses ravisseurs ? Pourquoi son fils Sébastien dénonce-t-il le mépris et l’indifférence des autorités françaises ? Peut-être parce que la médecin n’est pas qu’otage d’un groupe terroriste, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda. Elle est aussi l’otage d’enjeux qui la dépassent et ne la concernent nullement. Otage d’une guerre au Sahel dans laquelle la France s’est engagée et embourbée, dans laquelle notre pays ne cherche pas à tant à vaincre les fous de Dieu qu’à préserver son pré carré, quitte à maintenir des autocrates en place (comme Idriss Deby au Tchad ou Mahamadou Issoufou au Niger). Ce conflit à bords flous engendre souvent des décisions surprenantes. En 2014, les services français décidaient de ne pas éliminer Iyad Ag-Ghali, le chef terroriste qui deux ans plus tard allait faire enlever Sophie Pétronin. 

Sophie Pétronin : l’otage que la France a oubliée
Iyad Ag-Ghali, chef touareg du Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans, qui a fait enlever Sophie Pétronin (ici en 2012)

Aujourd’hui le temps presse. La bonne fée de Gao n’est pas seulement malade ; elle se trouve au beau milieu d’un champ de bataille, où ces dernières semaines les affrontements entre groupes terroristes concurrents se sont multipliés. Si les négociations n’aboutissent pas, ce ne sera pas seulement Sophie Pétronin que nous aurons sacrifiée, ce sera aussi une certaine idée de la France, qui, comme l’exigeait André Malraux, doit être « une figure secourable pour tous les Hommes ». Y compris pour Sophie Pétronin. •••

Tribune. Sophie Pétronin, l’otage que la France a oubliée

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