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L’ex-agent secret qui en savait beaucoup trop #2 Areva et la face cachée de la mondialisation financière

Marc Eichinger

Par Marc Eichinger

Fils de résistants, Marc Eichinger a été trader pour plusieurs banques avant de diriger sa société d’enquêtes et de sécurité, APIC, qui protège les entreprises sur des terrains hostiles. Avec l’affaire Areva il devient un espion, spécialisé dans la criminalité financière.

Par Marc Eichinger

Fils de résistants, Marc Eichinger a été trader pour plusieurs banques avant de diriger sa société d’enquêtes et de sécurité, APIC, qui protège les entreprises sur des terrains hostiles. Avec l’affaire Areva il devient un espion, spécialisé dans la criminalité financière.

Marc Eichinger était un inconnu jusqu'à ce que Denis Robert le reçoive sur Le Média, il y a quelques mois, pour un entretien qui est vite devenu la vidéo la plus regardée de notre histoire (plus d'1,6 million de vues à ce jour). En collaboration avec les éditions Florent Massot, Le Média vient de publier sous forme d'ebook téléchargeable en ligne « L'homme qui en savait beaucoup trop. Révélations d'un agent au coeur des secrets d'État ». Dans ce livre, Marc Eichinger poursuit ses révélations sur la corruption financière internationale et tout particulièrement sur l'énorme scandale UraMin, qui engage non seulement Anne Lauvergeon, l'ancienne Présidente du Directoire d'Areva, mais aussi une partie de la classe politique française. En exclusivité, nous publions à un rythme bi-hedomadaire une série d'extraits de cet ouvrage disponible à l'achat en ligne avant sa parution sur papier en septembre prochain.

L’homme qui en savait beaucoup trop est mon histoire. Je la livre dans ces pages avec l’espoir qu’elle aidera à faire jaillir la vérité et engendrera des changements structurels importants.

En dévoilant mon nom, Anne Lauvergeon m’a grillé. Dans mon milieu, être ainsi « outé » revient à perdre sa couverture. Après avoir passé ma vie à défendre mon pays, à prendre tous les risques pour protéger les intérêts nationaux et ceux de grandes entreprises, je suis devenu un pestiféré.

Des marchés véreux du genre UraMin, j’en ai vu beaucoup. J’ai rédigé beaucoup de rapports, alerté en vain mes contacts. Sans grand résultat. Alors se faire griller par Anne Lauvergeon, c’est la goutte d’eau…

Anne Lauvergeon continue, depuis, de faire comme si de rien n’était. Peut-être se dit-elle que ceux qu’elle protège encore ne la laisseront pas tomber ?

Anne Lauvergeon m’a traîné devant les tribunaux en 2012. Contraint d’assurer ma défense, j’ai fouillé un peu plus et accumulé les preuves. Finalement, devant le dossier que j’avais constitué pour un procès en appel – attaqué par elle pour diffamation, j’avais déjà gagné en première instance… –, elle a préféré abandonner la procédure le jour même de l’audience

L’ex-agent secret qui en savait beaucoup trop #2 Areva et la face cachée de la mondialisation financière

Longtemps source anonyme de quelques journalistes d’investigation, je suis de plus en plus apparu au grand jour. Les documents que j’ai récupérés (et que je continue de récupérer) dévoilent le pillage interne dont Areva a été victime. Certains médias, comme Mediapart, Capital ou Le Journal du Dimanche, ont largement publié mes découvertes.

J’ai participé, aussi activement que possible, à l’enquête judiciaire.

Seulement deux ou trois enquêteurs sont à pied d’oeuvre sur le tentaculaire dossier Areva-UraMin.

Les auditions de témoins-clefs et les documents recueillis ont amené le Parquet national financier à ouvrir deux instructions judiciaires en mai 2015. La première porte sur les conditions du rachat d’UraMin par Areva, qui seraient constitutives d’« escroquerie, abus de biens sociaux, corruption d’agent public étranger ». La seconde concerne l’information financière du groupe coté en Bourse, soupçonné de « diffusion de fausses informations aux marchés, présentation de comptes inexacts, abus de pouvoir, faux et usage de faux ».

Conduite par les juges Renaud van Ruymbeke, Claire Thépaut et Charlotte Bilger, l’instruction a débouché, en mai 2016, sur les mises en examen d’Anne Lauvergeon pour « présentation de comptes inexacts et diffusions de fausses informations financières » et de son numéro 2 de l’époque, Gérald Arbola, pour « diffusion d’informations trompeuses et présentation de comptes infidèles » (rappelons bien sûr que les deux mis en examen, qui contestent les faits, bénéficient à ce jour de la présomption d’innoncence).

Anne Lauvergeon continue, depuis, de faire comme si de rien n’était. Peut-être se dit-elle que ceux qu’elle protège encore ne la laisseront pas tomber ? Laissons-lui ce dernier espoir…

Constatant les faibles ressources de la police française, la lenteur de certains juges d’instruction, voire leur peu d’empressement à chercher les responsables, j’ai décidé de confier le dossier aussi à la justice américaine.

Elle peut aussi espérer une certaine forme de clémence de la justice tricolore en matière financière. Au pire, que risque-t-elle si elle est condamnée ? Une peine avec sursis et une amende. Un coup de règle sur les doigts, en quelque sorte. Sur le moment, ça froisse l’ego. Mais ce n’est pas mortel.

L’establishment financier, d’ailleurs, ne lui reproche rien, et elle continue de siéger dans plusieurs conseils d’administration prestigieux. Elle est ainsi administratrice de Suez (filiale du groupe Engie, dont l’État est actionnaire) et même présidente de son comité d’audit (!). Elle est aussi au board d’American Express.

L’ex-agent secret qui en savait beaucoup trop #2 Areva et la face cachée de la mondialisation financière

Constatant les faibles ressources de la police française (seulement deux ou trois enquêteurs sont à pied d’oeuvre sur le tentaculaire dossier Areva-UraMin), la lenteur de certains juges d’instruction, voire leur peu d’empressement à chercher les responsables, j’ai décidé de confier le dossier aussi à la justice américaine. Disposant d’excellents contacts, notamment à la cellule anticorruption du FBI, je sais que le deal UraMin entre dans le champ d’application de la loi anticorruption FCPA, qui permet l’extraterritorialité de la justice américaine en matière de criminalité financière. Il suffit que l’opération ait été réalisée en dollars. C’est le cas. Areva a emprunté en dollars américains pour réaliser l’OPA. UraMin, en outre, a tenu un conseil d’administration décisif à New York. Qui plus est, l’expert principal qui a certifié les réserves en uranium de la société est américain.

Alors, fin 2016, j’ai envoyé tout le dossier à mes contacts, sans aucun état d’âme. Si la justice française ne veut pas ou ne peut pas aller au bout de l’histoire, je sais que son homologue américaine sera sans pitié.

J’ai aussi transmis deux autres affaires impliquant Areva à mes relations outre-Atlantique.

Trop souvent, le système organise le pillage quasi systématique des ressources.

Le premier dossier concerne ce que la presse a baptisé l’« Uraniumgate », une opération trouble de trading d’uranium entre Areva et deux partenaires : d’une part une société russe, qui n’était pas censée s’occuper d’uranium (c’est le monopole de Rosatom, groupe public russe), d’autre part l’État du Niger. Areva aurait perdu une centaine de millions d’euros dans l’affaire ; une commission de près de 18 millions de dollars s’est en outre retrouvée sur des comptes offshore. La banque BNP Paribas a pris en charge les flux financiers sans aucun respect des règles de conformité (la compliance, dans le jargon financier).

Le second dossier porte sur les conditions d’acquisition par Areva, en 2010, de la société australo-américaine Ausra. Conditions qui mettent en évidence des liens pour le moins troubles entre Areva et l’establishment démocrate américain.

Ce ne sont pas les protagonistes de ce mauvais feuilleton industriel qui paieront l’addition. Après une première recapitalisation de 4,5 milliards d’euros, les contribuables devront certainement remettre la main à la poche pour finir de payer la facture des années Lauvergeon & Co.

En fouillant méthodiquement dans le passé du groupe nucléaire, j’ai déterré d’autres scandales. Ils se nomment Imouraren, East Asia Minerals, Weda Bay, Koongarra, Berkeley… J’ai mis en lumière les liens entre Anne Lauvergeon, les Clinton et Al Gore ; les manoeuvres entreprises au moment où Areva rêvait de vendre ses EPR, des réacteurs de troisième génération, aux États-Unis. Tout montre que rien n’arrêtait la direction générale du groupe nucléaire, prête à tout pour vendre son nouveau produit.

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Anne Lauvergeon en compagnie de Bill Clinton et Jim Rogers (PDG de Duke Energy) à la Clinton Global Initiative, New York, 24 septembre 2008

Mes « trouvailles » vont bien au-delà de la seule affaire Areva. J’ai retracé le parcours des protagonistes, pisté leurs connexions dans le monde de la politique et des affaires. Et j’ai découvert d’autres scandales, connus ou étouffés, un peu partout sur la planète. La liste est longue et peut donner le tournis. C’est la face obscure de la mondialisation financière. Cette face que les responsables politiques, en France ou ailleurs, n’aiment pas que l’on dévoile, car elle démontre que leurs grandes promesses (la lutte contre le blanchiment d’argent, la corruption et la fraude fiscale) sont de la poudre aux yeux. Trop souvent, le système organise le pillage quasi systématique des ressources.

Areva a fait faillite. Une partie a été rachetée par EDF et rebaptisée Framatome ; l’autre partie tente de faire oublier son passé sulfureux sous le nouveau nom d’Orano. Je ne sais pas qui a trouvé ce nom stupide : c’est déjà celui d’un antidouleur, et c’est aussi le patronyme d’un haut dirigeant du parti fasciste italien de Mussolini

Le plus choquant, c’est que ce ne sont pas les protagonistes de ce mauvais feuilleton industriel qui paieront l’addition – une addition très très salée. Après une première recapitalisation de 4,5 milliards d’euros, l’État français et les contribuables devront certainement remettre la main à la poche pour finir de payer la facture des années Lauvergeon & Co.

Aujourd’hui, le groupe est toujours dirigé par un ancien adjoint d’Anne Lauvergeon, Philippe Knoche, qui travaille chez Areva-Orano depuis la création du groupe en 2001. Son rôle dans certains des dossiers les plus brûlants pose question… •••

(à suivre)

L'homme qui en savait beaucoup trop. Révélations d'un agent au coeur des secrets d'État, le livre de Marc Eichinger (avec la collaboration de Thierry Gadault) dont ce texte est extrait, est vendu en ligne sous forme d'ebook (9,99 €). Il peut être téléchargé par exemple ici.

L’ex-agent secret qui en savait beaucoup trop #2 Areva et la face cachée de la mondialisation financière

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