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Écologie - Les fausses promesses du nouveau monde (1/2)

Rémi-Kenzo Pagès

Par Rémi-Kenzo Pagès

Vous pouvez retrouver tous les contenus de Rémi-Kenzo Pagès en consultant sa page.

Par Rémi-Kenzo Pagès

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Le monde d'après ressemble furieusement au monde d'avant, et les promesses d'une relance verte semblent bien incantatoires. Quels choix économiques, quels rapports de force à l'oeuvre pour dessiner le futur ? Pour y répondre, Le Média a interrogé experts et voies discordantes. Analyse des plans de relance et état des lieux en deux parties.

Certes, le confinement a eu pour effet de réduire les émissions mondiales de CO2. L'Agence spatiale européenne souligne l'existence d'une coïncidence entre le ralentissement des activités industrielles en Italie pendant le confinement et la réduction des émissions en Europe. D'après une étude publiée dans Nature, les émissions de dioxyde de carbone en 2020 devraient baisser de 4 à 7% par rapport à l'année précédente. 

Mais la chute ne se poursuivra pas. Le Global Carbon Project, à l'origine de l'étude, l'affirme : n'étant pas dues à des changements structurels, ces baisses restent très limitées. Les émissions remonteront dès que les multinationales et les États relanceront à plein régime les industries les plus polluantes.

Certains n'ont d'ailleurs pas tardé à s'en réjouir. « La croissance libérale mondialisée repartira en flèche dès que la situation sera sous contrôle », prévient Luc Ferry dès le 26 mars. Dans les colonnes du Figaro, l'ancien ministre de droite l'assure : « Les revenus de nos concitoyens auront diminué, certes, mais ils auront aussi fait des économies et elles inonderont le marché dès la fin du confinement ». « Business as usual est l'hypothèse la plus probable, et du reste aussi la plus raisonnable, n'en déplaise aux collapsologues », tacle le professeur de philosophie. N'en déplaise à Luc Ferry, il faut « se réinventer ». Emmanuel Macron, le président de la République, le soutient dans une allocution télévisée le 13 avril, évoquant même les « jours heureux ». 

"Le réflexe est de préserver l'appareil productif, pas les travailleurs. […] Et de préserver le système économique tel qu'il est" - Joël Chandelier, historien de la santé.

Que croire ? Un mois après le déconfinement, l'actualité semble donner raison à Luc Ferry. Force est de constater un retour au monde d'avant. Deux possibilités s'offrent alors à nous : maintenir le système ou opérer une révolution industrielle et écologique avec un nouveau modèle productif.

Business as usual et théorie du choc

Les plans de reprise annoncés dans le monde entier mettent en avant l'urgence à relancer toutes les industries. En France, un plan est prévu pour l'automne. Et la « réinvention » invoquée par le Président risque de faire défaut. Rien d'étonnant, selon l'historien de la santé Joel Chandelier. Contacté par Le Média, ce spécialiste des épidémies compare la situation actuelle à celle de 2008, où, après une légère baisse de l'activité économique et des émissions de carbone, l'activité était repartie à la hausse. « Les épidémies ne changent que rarement le cours de l'histoire, elles accélèrent les tendances déjà inscrites. […] Le réflexe est de préserver l'appareil productif, pas les travailleurs. […] Et de préserver le système économique tel qu'il est ». Le spécialiste souligne que « les solutions apportées sont les mêmes qu'en 2008 : la situation est traitée comme une crise financière et aura les mêmes conséquences économiques ».

À l'horizon, donc, business as usual : un retour au modèle d'avant-crise. Même si l'option est impopulaire, les politiques devraient y parvenir sans difficulté en profitant de l'état de sidération des populations. C'est la théorie du choc de Naomi Klein, version 2020. Pour cette journaliste canado-américaine, les gouvernants « utilisent les états de crise, les états d'urgence pour faire passer une série de politiques pro-entreprises qui nous laissent plus divisés et moins protégés ». Les désastres conduisent à des chocs psychologiques qui facilitent la mise en oeuvre de politiques économiques libérales.

Écologie - Les fausses promesses du nouveau monde (1/2)
Voyageurs à l'aéroport d'Atlanta, le 6 mars 2020. Crédits : Chad Davis / Flickr - CC.

Dans une vidéo publiée sur le site The Intercept le 6 avril, la promotrice du Green New Deal illustre sa thèse avec les exemples de relances menées aux Etats-Unis : « Les entreprises de combustibles fossiles obtiennent [ce qu'elles veulent] des politiques ». En attesterait la reprise du projet d'oléoduc Keystone. La compagnie canadienne Transcanada a profité de l'arrêt de la mobilisation contre le projet durant le confinement pour parvenir à ses fins, aidée par l'administration américaine qui a demandé à la cour d'appel fédérale d'annuler immédiatement l'ordonnance du tribunal inférieur, qui bloque le permis d'approvisionnement en eau rationalisée pour l'oléoduc.

La construction de l'édifice, qui doit relier le sud des Etats-Unis et l'Alberta canadien, et permettre de transporter 830 000 barils par jour, n'a pu encore aboutir suite à la décision d'annuler le permis d'eau. Un juge fédéral a estimé que la loi sur les espèces en voie de disparition était enfreinte par le permis national du pipeline. Autant d'éléments qui permettent à Naomi Klein d'affirmer que « le plan Trump est une doctrine de choc pandémique qui met en lumière toutes les idées les plus dangereuses qui traînent ».

Le retour de ce projet d'oléoduc illustre les ambiguïtés de la situation actuelle : partout à travers la planète, les industriels profitent de la situation pour imposer des travaux et contrevenir aux règles environnementales et sociales. Les annonces relatives aux plans de relance mettent à l'honneur les industries polluantes du « monde d'avant ». 

Remettre l'appareil productif en marche : la tentation du profit "coûte que coûte"

« L'important, c'est remettre la machine économique en marche et reproduire de la richesse en masse », affirmait Geoffroy Roux de Bézieux, le 10 avril dernier, dans les colonnes du Figaro. Le président du Medef ne fait qu'affirmer tout haut ce qui semble faire l'unanimité chez les puissants. Sur France Info, la secrétaire d'État à l'Économie, Agnès Pannier-Runacher, abonde : « Il faudra probablement travailler plus que nous ne l'avons fait avant […], il faudra mettre les bouchées doubles pour créer de la richesse collective ».

Une honnêteté qui dépasse les frontières hexagonales, à l'image de ce courrier du Centre Patronal, l'équivalent suisse du Medef, dans lequel on peut lire au sujet du confinement qu'il « faudrait éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation […]. On a le droit de tirer quelques leçons de la crise actuelle. Mais il est indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits ».

"On ne s'interroge pas, sauf sous la pression citoyenne, sur ce qui est produit, ni sur les façons par lesquelles on pourrait éventuellement transformer l'appareil productif » - Maxime Combes, économiste et porte-parole d'Attac.

Les décideurs naviguent en eaux troubles, entre franchise et greenwashing. Un art difficile qui consiste à préparer les esprits au pire, tout en assurant que tout sera fait au mieux. Alors qu'en septembre 2019, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire déclarait dans La Croix que « la croissance ne [pouvait] plus se faire au prix d'une destruction de la planète et de l'explosion des inégalités au sein d'un même pays », annonçant que Bercy allait devenir le ministère des Finances « et de la croissance verte », le même annonce huit mois plus tard sur RMC que la relance se fera « par plus de croissance ».

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Des soldats de la Garde Nationale testent des travailleurs en Caroline du Nord, le 23 avril 2020. Crédits : The National Guard / Flickr - CC.

En pleine pandémie, l'Elysée a reçu les propositions intermédiaires de la convention citoyenne sur le climat. Le président a pourtant déclaré qu'il ne souhaitait pas en faire « une large publicité ». Tout en expliquant, presque simultanément dans le Financial Times, voir dans la crise un événement existentiel pour l'humanité qui changera la nature de la mondialisation et la structure du capitalisme. Le président y affirme aussi vouloir utiliser le cataclysme pour inciter les gouvernements à donner la priorité aux vies humaines sur la croissance économique, comme une ouverture pour lutter contre les catastrophes environnementales et les inégalités sociales qui menacent déjà la stabilité de l'ordre mondial.

Pourquoi dès lors perpétuer ces choix, quand les décideurs semblent eux-mêmes conscients de l'impasse écologique ? Pour le chercheur Christophe Ventura, qui étudie les choix économiques en Amérique du Sud et que nous avons interrogé au sujet de la crise au Brésil, « c'est la position qui consiste à dire : "l'activité coûte que coûte". Il faut que l'activité se maintienne quel qu'en soit le prix, y compris si le prix à payer est la vie d'un certain nombre de gens ».

« Dans la réalité, ils veulent sécuriser le marché », explique l'économiste et porte-parole d'Attac Maxime Combes, pour qui « la priorité, c'est de sauver le capitalisme. Ils disent que ça sera un plan de relance vert, mais il y aura très peu de vert. Et on ne s'interroge pas, sauf sous la pression citoyenne, sur ce qui est produit, ni sur les façons par lesquelles on pourrait éventuellement transformer l'appareil productif ».

Un mirage, selon l'anthropologue et sociologue Paul Jorion. « S'ils rêvent, dans les ministères, qu'on revienne en 2021 comme avant 2020, il faudra qu'ils retombent sur Terre », tance ce spécialiste de l'économie mondiale. Le tournant s'impose aux industries qui n'auront plus le choix parce que « quand vous regardez la carte de la distribution du virus, c'est la carte de l'industrialisation. Là où vous avez le plus de morts, c'est là où vous avez le plus d'usines », explique-t-il. 

Un argument qui rejoint ceux des spécialistes du climat et de l'écologie, comme Serge Morand, l'un des premiers à avoir sonné l'alerte de l'imminence d'une épidémie mondiale, et qui détaille dans une interview au Média qu'il faut « considérer la santé des sociétés non sur des bases économiques, mais la penser comme des écosystèmes florissants qui doivent éviter d'avancer vers leurs limites ». Et de poursuivre : « La globalisation met en danger le fonctionnement même de notre planète et de nos civilisations. On ne peut pas reprendre le business as usual, il faut qu'on reparte sur des valeurs de bien-être et de développement humain. Si l'économie doit revenir, elle doit revenir avec une diminution drastique des inégalités ». 

Une relance effrénée aux quatre coins du globe 

Lors d'une audition au Sénat consacrée à la relance verte, le 13 mai dernier, le sénateur Les Républicains Cyril Pellevat interroge l'économiste Gaël Giraud : « Vous soutenez que l'État doit investir dans l'économie verte, n'est-ce pas un risque alors que le déficit public a explosé à cause du confinement ? ». La question traduit le tiraillement des politiques.

Comment se concrétise cette relance menée coûte que coûte ? Pour comprendre, petit tour d'horizon. Deux nations se démarquent durant cette crise : l'une plonge dans la dépression, l'autre devient la nouvelle grande puissance mondiale. Selon Paul Jorion, « les États-Unis sont un pays en désagrégation, en crise. C'est le pays le plus atteint ». Devant désormais composer avec plus de 38 millions de chômeurs, l'administration américaine a choisi de soutenir largement l'industrie pétrolière et celle du gaz de schiste.

« Les États-Unis ont construit leur indépendance sur la production pétrolière, en particulier le pétrole de schiste. Ils avaient l'autonomie sur le plan national, mais tout cela a volé en éclats », explique Paul Jorion, qui estime que « la fracturation est une technique chère. Quand on voit la demande qui chute, il faudra des années pour que le pétrole de schiste redevienne rentable ». L'expert affirme en outre qu'à « la fin de l'année, la Chine sera première puissance mondiale sur le plan économique ». Elle ne sort pourtant pas de l'épidémie sans difficulté. 

Au Média, l'économiste et conseiller du gouvernement chinois, Yifan Ding, confie ses inquiétudes : « La Chine se fait beaucoup de souci sur le rétrécissement du marché international. Le pays est profondément impliqué dans la chaîne de valeur globale ». Si les autres nations se portent mal, la Chine en sent les effets. « Les clients internationaux ont annulé beaucoup de commandes, il n'y a plus de marché, les activités sont stoppées », s'alarme le spécialiste. De quoi justifier, selon l'État chinois, certaines mesures exceptionnelles. Les autorités locales ne doivent, par exemple, pas entraver le processus normal d'approbation de certains projets économiques polluants au nom de la protection de l'environnement.

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Province chinoise de Shandong, le 6 avril 2020. Crédits : Gauthier Delecroix / Flickr - CC.

« Ce sont des mesures administratives [parce qu'] au niveau local, il y a souvent des obstacles dressés au nom de l'environnement », détaille l'expert chinois. « Jusque-là, il fallait demander l'approbation. Un processus compliqué parce que contrôlé par des agences gouvernementales de l'environnement », mais « on ne va pas faire la même erreur qui consiste à assurer le développement au détriment de l'environnement. Ça ne se fait plus en Chine », affirme l'économiste du Centre de Recherche sur le Développement du conseil d'État chinois.

Durant les trois premières semaines de mars, l'augmentation de la production de charbon a pourtant été autorisée par le gouvernement - davantage que pour l'année 2019, selon le Global Energy Monitor. Le pays maintient une politique de soutien aux industries polluantes, y compris les plus décriées. Pékin a même programmé pour l'automne son propre salon de l'automobile, en remplacement du salon parisien. Comme un signal envoyé à l'Occident. Autre avertissement au Monde : le projet de nouvelle route de la soie est maintenu, alors qu'il a pourtant été désigné, pendant l'épidémie, comme un élément pouvant faciliter la propagation des maladies qui ont toujours emprunté les routes commerciales. 

Le Covid-19 semble correspondre à ce que l'écologue Serge Morand nomme « une maladie de la mondialisation ». Yifan Ding se veut rassurant : « Avec l'épidémie, la Chine travaille avec les pays le long de la ceinture pour unifier les efforts de construction d'un système sanitaire plus adapté ». Et de préciser, pour balayer les critiques : « C'est facile à dire, mais au Pakistan ou en Indonésie, cette voie commerciale donne des résultats très positifs sur les plans économique, de la croissance et de l'amélioration de la vie quotidienne. Il faut assurer le succès de ces investissements ».

Dans un rapport publié le 18 mai, le Centre for Research of Energy and Clean Air (CREA) signale pourtant une augmentation de la pollution en Chine à des niveaux supérieurs à la période de pré-confinement...

La situation n'est pas meilleure au Japon, qui annonce vouloir subventionner jusqu'à 50% l'achat de billets de vols domestiques dans son plan de soutien au secteur aérien et touristique. L'Inde, pour sa part, a vu cinq de ses États suspendre par ordonnance le code du travail pour 1200 jours, au prétexte que l'économie était « sévèrement affectée ». Un contexte qui a poussé la romancière Arundhati Roy à ironiser, dans les colonnes du Financial Times : « Peut-être que Modi [le Premier ministre indien, NDLR] peut demander au Premier ministre français de nous permettre de revenir sur l'accord très problématique sur les avions de combat Rafale et d'utiliser ces 7,8 milliards d'euros pour des mesures d'urgence, désespérément nécessaires pour soutenir quelques millions de personnes affamées. Les Français comprendront sûrement ».

"Jair Bolsonaro n'a qu'une crainte : que l'économie brésilienne s'effondre" - Christophe Ventura, directeur de recherche à l'IRIS, spécialiste de l'Amérique latine.

Du côté du continent Africain, la situation n'est pas plus réjouissante, tant elle est impactée par le changement climatique. L'Afrique est pourtant un faible contributeur aux émissions mondiales - ce qui ne devrait pas changer, même avec une forte croissance de son économie et de sa demande énergétique (prévue par le récent rapport « Africa Energy Outlook » de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), qui considère que la consommation de pétrole augmentera plus en Afrique qu'en Chine d'ici 2040). Jusque-là, ce continent ne représentera que 3% des émissions mondiales cumulées depuis l'ère industrielle. 

C'est plutôt vers l'Amérique du Sud que les regards se tournent. En particulier au niveau du bassin amazonien, essentiel pour la préservation du climat. Certains experts craignent que la région ne devienne le point de départ d'une future pandémie. En cause : la déforestation. Au Brésil, une superficie équivalente à sept fois Paris est partie en fumée ces derniers mois. Le chercheur Christophe Ventura observe une exacerbation des fléaux que connaît ce pays : « Jair Bolsonaro n'a qu'une crainte, que l'économie brésilienne s'effondre ».

Le gouvernement veut continuer à exporter tant que c'est possible,. Il pousse certains secteurs, dont l'agroalimentaire, le bois et les mines, responsables de la déforestation, « à ne pas baisser de rythme, au contraire. Ces secteurs profitent du confinement pour continuer à déboiser et à produire plus ». De l'autre côté de la planète, figure d'exception, le gouvernement de Nouvelle-Zélande propose, dans son plan de relance, d'aller vers des semaines de quatre jours de travail. 

Illustration de Une : Adrien Colrat - Le Média.

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