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Dieu était de gauche, d'après les Argentins

Par Fabien Palem

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Il était, pour le meilleur et pour le pire, le visage de l'Argentine dans le monde. Il fallait donc s'attendre à ce que son pays monte en son honneur un show hors normes. Après la mort de Diego Maradona, notre reportage dans une Buenos Aires endeuillée.

Depuis Villa Fiorito, son quartier de naissance, jusqu'aux abords de la Bombonera, l'antre des Boca Juniors, en passant par l'Obélisque de l'avenue 9 de julio et le stade du club Argentinos Juniors, qui porte son nom… Les Argentins avaient besoin de communier, ce mercredi 25 novembre 2020, jour de la mort de leur Dios. L'hommage à Maradona, immédiatement mondial, a battu des records sur Internet, puis pris la forme de rassemblements spontanés à Buenos Aires.

Une file d'attente de plusieurs kilomètres de long, formée le lendemain de la disparition de l'astre du ballon rond, serpente jusqu’aux abords du palais présidentiel, la Casa rosada, où est organisée la veillée funèbre. Jusqu'ici, les cérémonies de cette nature avaient été réservées à sept présidents de la république, dont Néstor Kirchner en 2010… et au coureur automobile Fangio, disparu en 1995.

Dans cette foule, venue des quatre coins de la capitale argentine et de ses banlieues déshéritées, il n'y a pas l'ombre d'un col blanc, sans surprise. Mais les classes moyennes ont aussi opté pour l'hommage auto-confiné, depuis leur salon, devant les chaînes d'infos en continu. Le coronavirus y est sans doute pour beaucoup, tant il semblait évident que les mesures de distanciation sociale n'allaient pas être respectées, faisant craindre un bain de contagion massive.

Pour celles et ceux rassemblées près de la Casa rosada, le virus n'est qu'un ennemi parmi d'autres. Depuis mars, la pandémie a causé de nombreux décès et une aggravation dramatique de la situation économique des classes populaires. La quantité de vendeurs ambulants présents témoigne de la soif de vente de l'économie informelle, exsangue après huit mois sans le moindre événement populaire. Pas le moindre match de foot, concert ou manifestation politique. Pour tous ceux-là, l'hommage à l'idole est l’exutoire de toutes les peines de ces derniers mois. Il s'agissait de le crier haut et fort : "Diego n'est pas mort, car Diego vit dans le peuple !".

Diego, l'homme du peuple, né dans la misère de la banlieue sud-ouest de Buenos Aires, s’est pourtant éteint dans la banlieue nord de la capitale. À l'abri des grillages d'un country, ces quartiers hermétiquement fermés au monde extérieur.

Dieu était de gauche, d'après les Argentins
Ce 26 novembre 2020, la foule se masse devant le palais présidentiel pour rendre étoile à l'étoile du football argentin. Crédits : Ronaldo Schemidt / AFP.

Leader ou idole populiste

Maradona vit dans le peuple et plus précisément dans le peuple péroniste, à en croire Pablo Alabarces, auteur de Héroes, machos y patriotas (Aguilar, 2014. Non traduit). Le sociologue argentin a étudié en profondeur la place de Maradona dans le récit national argentin et les convoitises socio-politiques dont il a fait l'objet.

Alabarces explique dans cet ouvrage avoir dédié "de longues pages à analyser l'épique de Maradona", qu'il définit comme la "figure excluante du récit patriotique du football argentin durant deux décennies", les années 1980 et 1990. "Nous y avions signalé, schématiquement, deux traits décisifs : d'un côté, sa condition d'articulateur du vieux récit national-populaire et plébéien du péronisme et en même temps le déclin politique de ce péronisme", poursuit Alabarces.

Pour l'auteur, Maradona est ce "héros sportif national-populaire" qui incarne le péronisme originel, celui du général Perón ou plus encore celui d'Evita, au chevet des populations déshéritées. Tout cela "en plein menemismo", en référence à Carlos Menem, le président du néo-libéralisme des années 1990, dont la réputation internationale tenait davantage à son profil bling-bling qu'à ses interprétations du péronisme.

De gauche, Maradona ? "El Diez" répondrait en tout cas à la définition du leader populiste, un terme qui dépasse en Amérique Latine la conception étriquée et péjorative qu'il a en Europe. À cela près que, hors des terrains, Maradona n'est leader que malgré lui. En quête d'absolution de ses pêchés, ce Dieu subversif en avait d'ailleurs appelé à la clémence de son vivant : "Je n'ai jamais souhaité être un exemple."

Maradona, leader ou idole populiste en puissance, endosse la cape du héros, sauveur du peuple vertueux face à ses ennemis, d'ici et d'ailleurs. C'est bien connu, sa "main de Dieu" en 1986, est une prouesse de technique et de malice. Mais elle offre surtout aux Argentins leur revanche sur les Anglais suite à la guerre des Malouines (1982). Les manifestations en son honneur, en novembre 2020, sont le cri d'un peuple qui souffre des inégalités croissantes. 

Dieu était de gauche, d'après les Argentins
Diego Maradona en URSS, en novembre 1990, à l'occasion d'un match Napoli-Spartak. DR

C'est ce que María Esperanza Casullo, docteure en sciences politiques de l'Université de Georgetown, désigne comme la base du "mythe populiste" dans l'ouvrage ¿Por qué funciona el populismo ?. Selon cette professeure de l'Université de Rio Negro, en Argentine, ce que le récit populiste raconte, "c'est une histoire de douleur, de trahison et de rédemption : il était une fois un grand peuple, destiné à la grandeur et à la prospérité, qui fut trahi par le méchant double (pouvoir extérieur et traître interne) ; et avec l'aide et le leadership d'un politique rédempteur, ce peuple se rebelle contre son adversaire pour atteindre, une fois pour toutes, son destin glorieux".

Macron, le Venezuela et les féministes

En politique, Maradona n'a jamais foulé la pelouse électorale, mais a toujours joué dans la cour des grands. Mort un 25 novembre, comme Fidel Castro quatre ans plus tôt, il rend ainsi hommage à celui qui fut son ami.

Dans un message au ton condescendant, Emmanuel Macron évoque "ce goût du peuple" que Maradona a vécu "hors des terrains". "Ses expéditions auprès de Fidel Castro comme de Hugo Chavez auront le gout d’une défaite amère. C’est bien sur les terrains que Maradona a fait la révolution", tente le président français. Réponse cinglante du ministre des Affaires étrangères vénézuélien, Jorge Arreaza, pour qui "la seule défaite (à mentionner) est celle de la classe politique qui tremble devant l'uniforme jaune des travailleurs". Les Gilets Jaunes apprécieront.

L'ampleur et la quasi-unanimité de l'hommage politique rendu à Maradona taisaient pourtant la question de son rapport aux femmes. Comment expliquer un tel silence, dans un pays où le premier mouvement social est celui réclamant le droit à l'IVG et la condamnation des violences faites aux femmes ?

La part d'ombre de Maradona ne devait visiblement pas faire débat lors de sa mort, survenue lors de la Journée internationale pour l'élimination de la violence contre les femmes. Outre la drogue et les relations sulfureuses, son parcours d'homme est pourtant entaché de soupçons de violences conjugales. En 2014, son ex-compagne, Rocío Oliva, l'avait accusé de coups, vidéo à l'appui. L'an dernier, Claudia Villafañe déposait une plainte contre lui pour "violence psychologique". Le footballeur avait aussi abandonné plusieurs de ses enfants.

Les contradictions qui pointent dans les hommages féminins rendus à ce héros machiste se dénouent dans les propos de Thelma Fardín. Connue pour avoir accusé de viol l'acteur Juan Darthés et être à l'origine du Collectif des actrices, Fardín s'est défendue : “Les gens, le féminisme c'est la libération, ce n'est pas vous rendre des comptes. Le football de Diego m'a émerveillé durant toute ma vie". Le dévouement maradonien de cette porte-voix du "mee too" argentin est à l'image de l'amour de la société argentine pour son idole : un amour aveuglément passionnel, démesuré, total.

Photo de Une : Peinture murale dédiée à Diego Maradona, réalisée à Rome le 27 novembre par le street artist Harry Greb. Crédits : Alberto Pizzoli / AFP.

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