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Avocats en colère : la défense contre-attaque

Clara Menais

Par Clara Menais

Vous pouvez retrouver tous les contenus de Clara Menais en consultant sa page.

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Après sept semaines de grève, le mouvement des avocats contre la réforme des retraites multiplie les modes d’action et durcit sa ligne. Défenses massives, manifestations, happenings et même blocage du Tribunal de Paris : une mobilisation historique met en lumière les dysfonctionnements profonds de la justice.

Et vous, vous avez le droit de bloquer, bande de cons ?”. Ce lundi matin, un homme, badge professionnel au cou, perd son calme face aux portes fermées du Tribunal de Paris. Selon nos informations, il s'agit de Daniel B., ancien commissaire de police et directeur départemental de la Sécurité Publique du Val d'Oise, aujourd'hui magistrat. Dans un accès de colère, il vient de saisir à la gorge l'une des avocates grévistes qui bloquent l’accès au bâtiment pour protester contre la réforme des retraites. Un homme en doudoune rouge s’interpose, et l’agresseur s’étale de tout son long. “Je veux rentrer ! Je veux travailler !” se défend-il.  

La doudoune rouge, c’est Olivier Terriot. Ce chauffeur de bus et militant à la CGT RATP est venu apporter son “soutien aux avocats qui luttent contre la réforme, comme nous”. Avec 69 jours de grève au compteur, il se dit “impressionné” par leur mobilisation. “C’est la force du mouvement social, c’est un moment où les travailleurs communiquent. Tout le monde se rend compte qu’on a un ennemi commun”, analyse le syndicaliste. “Quand ceux qui représentent la justice remettent en cause l’ordre établi, c’est un signal fort. Personne ne veut de cette réforme”.  

Si l’on met de côté les magistrats désemparés - qui finiront pas pénétrer dans l’édifice en fourgon de police - et quelques justiciables impatients, il règne une ambiance plutôt bon enfant autour du blocage. Les robes noires se mêlent aux drapeaux et ballons rouges du Syndicat des avocats de France. Dans la foule, on repère Dominique Tricaud, ancien des Avocats Debouts, qui scande au mégaphone : "Ce mouvement est historique ! On est là, on est là ! Même si Belloubet veut pas, nous on est là".

Malgré la présence de huit camionnettes de CRS et le déploiement d’un cordon policier, l’opération de maintien de l’ordre se résume finalement à une étrange mêlée que personne se semble prendre trop au sérieux. Pour Olivier Terriot, qui garde de sa dernière manifestation “quelques hématomes”, cette attitude bienveillante de la police s’explique par le prestige de la corporation. “La fonction, forcément, ça les tient en respect”, estime-t-il. “J’ai vu les forces de l’ordre intervenir dans des dépôts de bus, se comporter comme s’ils étaient chez eux, frapper, insulter. Avec les avocats, on met le RIO”. Toutes les audiences de la matinée annulées, le blocage sera levé spontanément à midi. 

Avocats en colère : la défense contre-attaque
Crédits : Clara Menais - Le Média.

Un mouvement historique qui dépasse le cadre de la réforme

Si l’ambiance est détendue, l'exaspération des avocats n’en est pas moins profonde. Colère et incompréhension agitent cette profession libérale qui dispose d’un régime et d’une caisse de retraite autonomes depuis 1954. “Certains pensent même à arrêter”, souffle Vanessa Djurovic. Installée à son compte, mère de famille, cette avocate s’inquiète pour l’avenir de son cabinet. En effet, la réforme prévoit de doubler les cotisations retraites pour les avocats gagnant moins de 40 000 euros par an - soit environ 40% des avocats à Paris. Mais pour elle, l’enjeu dépasse largement le cadre de la réforme. Celle qui revendique “le droit de ne pas être un gros, en somme de ne pas vouloir forcément être riche” déplore une réforme qui va pénaliser les petits cabinets et remettre en question le sens même de l’activité de la défense. “Cela s’inscrit dans une logique capitaliste, que je ne conçois pas pour un service public comme la justice.”, poursuit-elle. Puis ajoute, désemparée : “J’ai toujours considéré que j’étais aussi là pour l’équilibre des pouvoirs”. 

Pauline Van Deth, avocate à Levallois, s’alarme également des conséquences de la réforme sur l’accès au droit pour les plus précaires : “On ne va plus pouvoir prendre d’AJ [aide juridictionnelle, NDLR], c’est un engagement personnel que je ne vais plus pouvoir tenir” regrette-t-elle. “Je vais obligée d’être rentable”. 

Depuis ses débuts, en janvier, le mouvement des avocats contre la réforme des retraites est massivement suivi. La totalité des 164 barreaux français y ont participé avec une étonnante multiplicité des modes d’action : jetés de robes, hakas, manifestations… “C’est du jamais vu !”, assure Maître Van Deth. “À l’AG extraordinaire du barreau de Paris, le 11 février, nous étions 1 000 !”, se souvient Maître Vincent.

Défenses massives : "On fait ce qu'on devrait toujours pouvoir faire"

Autre moyen d’action des avocats : les journées de défense massive. Elles consistent à défendre bénévolement et à plusieurs des “petits dossiers”, notamment en comparutions immédiates. “On retrouve l’excitation de la jeunesse”, confie un avocat plongé dans ses dossiers ; “c’est une organisation collective, c’est très enthousiasmant”, renchérit un confrère.

Avocats en colère : la défense contre-attaque
Crédits : Clara Menais - Le Média.

Parmi ces dizaines d’audiences militantes menées par les avocats mobilisés, on peut relater l’audience symbolique d’un homme, sans domicile fixe, arrêté la veille avec des cachets de Valium sans ordonnance, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Il a fait l’objet de treize condamnations et ne travaille pas depuis 2011. La présidente se lance dans une diatribe moralisatrice : “Qu’est-ce que vous êtes prêt à faire pour vous en sortir ? Vous lever le matin ? Car si vous ne vous prenez pas en charge, c’est la prison… Quand on vit dans la rue, on n’échappe pas à la commission d’infraction” tonne-t-elle, concédant à demi-mot la criminalisation rampante de la pauvreté à l’oeuvre dans les tribunaux français.

Mais en ce jour de défense massive, le prévenu est défendu par cinq avocats. “Normalement, c’est plutôt un avocat pour cinq-six dossiers...”, précise Claude Vincent, jeune pénaliste. Le dossier est étudié en profondeur, les défenseurs soulèvent des nullités, remettent en perspective le parcours du prévenu. En tout, presque trois heures passées sur le cas. Une inversion du rapport de force qui donne un aperçu de ce que la justice pourrait être avec plus de moyens. “On fait ce qu’on devrait toujours pouvoir faire”, confesse une avocate à la sortie de l’audience. Le tribunal prononcera finalement une mesure de contrainte pénale, sans enfermement.  

Les affaires se succèdent dans les salles sans fenêtres du tribunal de Paris, où règne une ambiance particulièrement studieuse. Détention de stup’, outrage à agent, rébellion : des petits délits qui sont d’ordinaire expédiés à la chaîne par des juridictions engorgées. En 2016, le nombre de jugements en comparution immédiate avait atteint 49 220, contre 31 693 en 2001. “Cela rappelle aussi qu’il y a d’autres dispositifs plus respectueux des droits de la défense que la comparution immédiate”, souligne Maître Vincent.

Deux pénalistes, Maître Ivaldi et Maître Bonaglia, plaident ainsi pendant quatre heures en défense d’un jeune homme de dix-huit ans, accusé d’avoir insulté des policiers pendant un contrôle. Alors que la procureure demande un an d’emprisonnement, il écope finalement de six mois avec sursis - le garçon n’ira donc pas en détention. Une victoire pour Maître Laurent Ivaldi, “d’autant qu’on sait les dommages qu’une incarcération peut provoquer à cet âge-là” souligne le professionnel, qui s’était déjà fait connaître pour avoir contesté la mise en place de box vitrés pour les accusés.  

Crédits photo de Une : Clara Menais.

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