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Cafards, surpopulation, enfants enfermés : les révélations de la contrôleuse générale des prisons
Prisons saturées, psychiatrie en crise, rétention toujours plus carcérale : jamais autant de personnes n’ont été enfermées en France. Pour Dominique Simonnot, la situation se dégrade et l’humiliation est devenue la norme derrière les murs.
Il n’y a jamais eu autant de personnes enfermées en France. Prisons surpeuplées, hôpitaux psychiatriques en crise, centres de rétention administrative devenus toujours plus carcéraux : pour Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), la situation ne cesse de se dégrader. « C’est un sujet de sombre colère et d’amertume », confie-t-elle au Média. « Non seulement ça n’a pas changé, mais ça a empiré. »
Autorité administrative indépendante depuis 2020, le CGLPL est la seule institution habilitée à visiter sans prévenir l’ensemble des lieux où des personnes sont privées de liberté : prisons, locaux de garde à vue, centres de rétention pour étrangers, hôpitaux psychiatriques fermés, zones d’attente dans les aéroports. Plus de 5 000 lieux au total. « Ce sont des endroits à l’écart de la société. À part si on y travaille ou si on y est enfermé, il est très difficile de savoir ce qui s’y passe entre ces murs. »
Surpopulation carcérale et indignité quotidienne
La surpopulation carcérale atteint aujourd’hui des niveaux records, en particulier dans les maisons d’arrêt, où sont enfermés les prévenus et les personnes condamnées à de courtes peines. « C’est là qu’on entasse trois ou quatre personnes par cellule, parfois avec un matelas par terre. » Un quart des détenus sont en détention provisoire, parfois depuis plusieurs années. Les conséquences sont multiples : accès restreint aux soins, à l’enseignement, aux activités, tensions permanentes. « Il manque 5 000 surveillants en France. Ceux qui restent n’ont plus le temps d’emmener les détenus au sport, à l’école, chez le médecin. » Résultat : un système de façade. « On organise sur le papier, mais en réalité, ça ne fonctionne pas. » Les témoignages reçus par le CGLPL sont souvent glaçants. « Il y a des cafards partout, madame. Ils sortent du frigo, du téléphone. » Ou encore : « La nuit, je me suis levée et je suis tombé sur le corps de mon codétenu. »
L’humiliation comme expérience centrale
Au-delà des conditions matérielles, Dominique Simonnot insiste sur ce qui revient le plus souvent dans les récits des personnes enfermées : l’humiliation. « Vous allez aux toilettes devant tout le monde. Certains se retiennent jusqu’à en être malades. D’autres arrêtent de manger. » En psychiatrie, la violence prend d’autres formes : « La contention, être attaché par cinq points sur un lit, c’est la pire atteinte à la liberté. Et ça arrive encore, y compris à des enfants. » Dans un rapport publié en décembre, le CGLPL alerte sur la situation des mineurs en psychiatrie. Faute de places en pédopsychiatrie, certains enfants sont hospitalisés dans des unités pour adultes. « Des enfants autistes enfermés en psychiatrie alors qu’ils n’ont rien à y faire. Des enfants attachés. Et ces mesures ne sont même pas tracées ».
« Allez voir comment ça se passe en vrai »
Dominique Simonnot ne cache pas sa colère face aux discours politiques sécuritaires. « J’ai entendu des hommages à Badinter complètement hors sol. J’avais envie de dire : allez-y, allez voir comment ça se passe en vrai. » Si les parlementaires ont le droit de visiter les prisons, beaucoup s’en abstiennent. « C’est insensé que ceux qui envoient des gens enfermer ne voient pas où ils les envoient. »
Tous les détenus, rappelle-t-elle, sortiront un jour. « Autant les rendre à la société en meilleur état qu’en les ayant privés des droits les plus élémentaires. » Et de conclure, amère : « Quand je pense à notre devise, liberté, égalité, fraternité… je crois qu’il ne nous reste plus que la fraternité. »