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Politiques de l'amphibiose : la guerre contre les virus n'aura pas lieu

Par Charlotte Brives

Charlotte Brives est anthropologue des sciences et de la santé, Chargée de recherches au CNRS. Ses recherches portent sur les multiples utilisations des phages, qui sont des virus tueurs de bactéries.

TRIBUNE. Au fondement des difficultés que nous rencontrons aujourd’hui face à l'épidémie de COVID-19, il y a une imprécision, une étroitesse de vue, qui tiennent à l’appréhension unitaire aussi bien des virus eux-mêmes que des conséquences induites par l’irruption dans les sociétés humaines de ceux d’entre eux qui sont pathogènes.

« Nous sommes en guerre » : telle est la mise en récit choisie par Emmanuel Macron pour présenter l’actuelle pandémie de COVID-19. Il n’est certes pas le premier à envisager ainsi les rapports entre humains et microbes pathogènes. L’histoire de l’immunologie et de l’épidémiologie sont pleines de références guerrières. Cette rhétorique présidentielle a cependant ceci de particulier qu’elle relève d’une stratégie de communication, sur le thème éculé mais toujours efficace de l’unité nationale, et entre en même temps parfaitement en phase avec l’idéologie néolibérale, pour laquelle la vie sociale est de toute façon une lutte permanente.

Qui serait en guerre, et contre quoi ? Pour que guerre il y ait, il faut des belligérants. Or si les virus entretiennent bien avec les humains des relations intimes, susceptibles dans certaines circonstances de mettre leurs vies en péril, la définition de leurs intentions n’engage que ceux qui prétendent la donner. Dont le point de vue ne peut, à son tour, être réduit à un « nous » universel, qui permettrait de parler au nom de tous les autres – qu’il s’agisse de pays entiers ou de toute l’humanité.

    Au fondement des difficultés que nous rencontrons aujourd’hui, il y a une imprécision, une étroitesse de vue, qui tiennent à l’appréhension unitaire aussi bien des virus eux-mêmes que des conséquences induites par l’irruption dans les sociétés humaines de ceux d’entre eux qui sont pathogènes. C’est pourtant la diversité qui prime parmi ces entités, et plus encore la variabilité dans leurs interactions avec les autres espèces, notamment dans leurs effets sociaux chez les humains. Il est impossible de souscrire au récit unitaire lorsque l’on sait, par exemple, ce que certains virus, comme les bactériophages (littéralement : mangeurs de bactéries), ont à offrir aux humains.

    Pour des politiques de l'amphibiose (la guerre contre les virus n'aura pas lieu)
    Microscopie électronique à transmission d'un virus bactériophage, composé d'une tête et d'une queue prolongée de fibres caudales (lesquelles permettent leur fixation aux membranes bactériennes). Crédit : Rémy Froissart, CNRS/MIVEGEC.

    Dans le contexte de montée en puissance de la résistance bactérienne aux antibiotiques, ces virus permettent (et devraient permettre de plus en plus à l’avenir) de soigner des infections bactériennes devenues incurables par les molécules chimiques à disposition.

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    Microscopie électronique à transmission de virus bactériophages attachés par leurs fibres caudales à la membrane d'une bactérie. Crédit : Graham Beards.
    Pour des politiques de l'amphibiose (la guerre contre les virus n'aura pas lieu)
    Image au microscope électronique à balayage : des virus bactériophages (en vert) attaquent des bactéries (en violet). Au centre, l'une d'entre elle est déjà détruite. Ce type de processus a lieu en permanence. Crédit : Helmholtz Center for Infection Research, Braunschweig, Allemagne. Colorisation Dwayne Roach (Institut Pasteur).

    Voilà donc des virus capables de soulager certains patients de maux parfois insoutenables. Dans un autre registre, les phages ont beaucoup contribué, comme outils de la recherche fondamentale, aux connaissances sur l’ADN et à la capacité des scientifiques à le manipuler. On n’insiste pas assez sur cette évidence : les virus sont très différents les uns des autres. Chaque épidémie est différente et prend des formes variables en fonction du milieu géographique, environnemental et socio-politique.

    Ces ensembles d’entités si variées que l’on regroupe dans la catégorie « virus » sont majoritaires dans le monde vivant. Leur nombre est si grand que son estimation se heurte aux limites de notre imagination. Ils ne sont pas ‘extérieurs’. Ils ne constituent donc pas des ennemis contre lesquels il faudrait « être en guerre ». Les humains vivent, biologiquement et socialement, avec les virus et les autres microbes. Irrémédiablement et de bien des façons, selon tout un spectre de relations possibles, la pathogénicité n’en étant qu’une parmi bien d’autres. Comme celles des plantes et des animaux, la vie des humains est conditionnée par les microbes qui peuplent leurs corps. Les interdépendances sont partout. On peut parler d’« amphibiose », pour reprendre la notion forgée dans les années 1960 par l’écologue microbien Theodor Rosebury afin de décrire la nature changeante et dynamique, en fonction de l’espace et du temps, des relations entretenues par des entités biologiques différentes. Prenons un exemple bien connu des hôpitaux. La bactérie connue sous le nom de staphylocoque doré, inoffensive tant qu’elle loge dans le nez des humains (c’est le cas chez 30 % d’entre eux), pourra provoquer une infection si elle passe aussi dans un genou à la suite d’une opération chirurgicale. Second exemple : la bactérie helicobacter pylori provoque des ulcères à l’estomac, mais à certains moments seulement (les crises apparaissant par intermittence, en moyenne entre 30 et 60 ans). Les porteurs ne sont donc pas malades en permanence.

    Il incombe aux humains d’adapter leur organisation, c’est-à-dire la politique, au caractère amphibiotique de leurs relations avec les micro-organismes – relations changeantes, parfois pathogéniques, parfois non, selon des conditions qu’il faut comprendre. Depuis la découverte de la variolisation et du principe de la vaccination jusqu’aux stratégies actuelles pour gérer la pandémie du VIH, le problème est moins de lutter contre un ennemi invisible que d’apprendre à vivre, à devenir avec des entités biologiques qui ont leurs modes d’existence propres. Il s’agit moins de se préparer au pire (même si les plans de préparation aux épidémies sont bien sûr nécessaires), que de prendre acte une fois pour toutes et tirer des conséquences de cette vie commune, de ces devenirs partagés.

    En commençant, donc, par réfléchir sur le point de vue des humains. L’unification trompeuse des situations, qu’impose implicitement le modèle de la guerre, nous induit en erreur sur deux plans.

    Le COVID-19 tue ; il déstabilise les corps, les populations, les sociétés, les gouvernements, la finance ; il laisse apparaître des lignes de faille, rend manifestes les fractures de classe, vient révéler les faiblesses ; il est l’anomalie qui incite à mettre en question les évidences et les ressorts de nos sociétés, à s’inquiéter des manquements de nos dirigeants. Oui, il est et il fait tout cela… et non, en fait, rien de tout cela. Car « cela », c’est la manière dont les humains reçoivent, subissent ou gèrent son irruption dans leur monde. Autrement dit « cela » dépend beaucoup de qui, parmi les humains, parle – et d’où. De nombreux articles et commentaires, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, viennent éclairer la multiplicité du virus. Et il est important en effet d’insister sur le fait que les conséquences de son « intrusion » sont extrêmement variables – selon l’état du système immunitaire de chacun, selon les classes sociales, les politiques de santé et l’état du système de soin, l’expérience différenciée des épidémies selon les pays, etc.

    Pour des politiques de l'amphibiose (la guerre contre les virus n'aura pas lieu)
    Pour des politiques de l'amphibiose (la guerre contre les virus n'aura pas lieu)
    Microscopie électronique à transmission, colorisée, du SARS-CoV-2, le virus du COVID-19, isolé chez un patient états-unien. Crédit : NIAID-RML. Les coronavirus, doivent leur nom aux projections bulbeuses à leur surface qui prennent l'aspect d'une couronne solaire.

    D’où un premier niveau de complexité : on peut parler de pandémie, mais on pourrait aussi bien parler d’une multiplicité d’épidémies. Il est nécessaire d’écouter les récits qui rendent compte de l’hétérogénéité des conséquences, plutôt que de les subsumer dans un appel à l’unité au prix de violentes réductions au silence et à l’invisibilité (c’est la stratégie choisie de longue date par les gouvernants). Il est temps de porter attention à ce qui est négligé, dénié ou confisqué, et aux conflits et rapports de domination qui sont perpétués, quand telle ou telle voix fait primer un récit, un point de vue, au détriment de beaucoup d’autres.

    Un second niveau, moins évident sans doute, peut être abordé en revenant sur ce que nous entendons par « virus ». Il s’agit, pour les scientifiques, de « parasites stricts », c'est-à-dire d’entités qui ne peuvent survivre sans un organisme hôte. Un virus pénètre une cellule spécifique d’un organisme lui-même spécifique et utilise la machinerie métabolique de ce dernier pour se reproduire. Les virus ont des capacités évolutives impressionnantes. Ils mutent, ils s’adaptent. Certains peuvent ainsi franchir les « barrières » entre espèces et passer, par exemple, de la poule ou du cochon à l’humain. Mais les relations qu’ils entretiennent avec leurs hôtes sont très variées et loin de leur être toujours nuisibles. Certains virus ont d’ailleurs joué des rôles moteurs dans l’évolution des espèces. On en trouve un exemple avec les syncytines, des protéines nécessaires à la formation du placenta (lequel fait la spécificité des mammifères), dont les gènes d’origine virale se sont intégrés, à la suite d’épisodes infectieux, dans l’ADN d’ancêtres des mammifères et ont contribué à l’émergence de cette classe d’êtres vivants, à laquelle les humains appartiennent. Plus largement, un pourcentage non négligeable de l’ADN humain est issu d’infections virales. Que faire ici de la bonne vieille métaphore guerrière ?

    Mais restons-en aux virus pathogènes pour les humains.

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    Microscopie électronique à transmission du virus de la grippe espagnole, reconstitué à partir de prélèvements sur des restes humains de 1918. Crédit : Cynthia Goldsmith, CDC. 

    Nous en connaissons, de nom, un certain nombre : le VIH, le virus de la grippe espagnole, ceux du SRAS, d’Ebola, de la dengue, de la fièvre jaune, de l’hépatite C, etc. La plupart des scientifiques reconnus pour leurs travaux sur l’un ou l’autre de ces virus particuliers sont pourtant réticents à s’exprimer publiquement sur le COVID 19 : « On est spécialistes de celui-ci ou de celui-là, pas du corona. On ne sait pas ». Des continuités pertinentes existent dans la façon dont les humains gèrent les épidémies, bien heureusement, et les savoirs acquis sur l’une sont précieux pour analyser les ressorts et anticiper les effets d’une autre. Mais si les scientifiques rechignent à parler, c’est parce que les savoirs développés sur et avec les virus permettent de mesurer l’immense diversité des entités réunies sous ce terme unique (voir l'impressionnante carte des virus, qui semble aussi vaste qu’une carte de l’univers, dressée par l’Université de Lyon 1). « Virus » désigne moins un objet clairement défini qu’un type d’« être au monde » dont un certain nombre de comportements et de caractéristiques seulement ont conduit les sciences modernes à les classer ensemble. Disons-le simplement : dans le détail, le virus Ebola, le VIH et le COVID-19 ont à peu près autant à voir les uns avec les autres qu’un pangolin, un tournesol et une bactérie. Ces derniers sont tous des êtres vivants, mais il ne viendrait à l’idée de personne de considérer que leurs modes d’existence et la façon dont nous devons interagir (ou non) avec eux sont comparables.

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    Miscroscopie électronique à transmission, colorisée : le virus Ebola, responsable d'un fièvre hémorragique dont la létalité peut aller jusqu'à 90 % selon le contexte, identifié en 1976. Le virus provoque régulièremen des épidémies en Afrique de l'ouest et en Afrique centrale. crédit : Frederick A. Murphy, CDC Global.
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    Microscopie électronique à transmission, colorisée : en orange, trois particules virales du MERS-CoV, un coronavirus identifié en Arabie Saoudite en 2012, responsable d'une maladie respiratoire dont le taux de létalité est supérieur à 30 %. Crédit : NIAD.

    Les interactions des différents virus avec leurs hôtes sont tout aussi variées. Entre autres différences, le COVID-19 n’a que peu à voir avec le VIH ou le virus de la grippe espagnole aux plans de la durée d’incubation, de la contagiosité, du temps de survie hors de l’hôte, des symptômes produits, de la réaction du système immunitaire ou encore du taux de mortalité (lequel ne sera connu, pour le COVID-19, qu’une fois l’épisode épidémique terminé, pour autant que la plus grande partie des cas aura pu être recensée). D’où la possibilité qu’un immunologue, éminent spécialiste du VIH, comme le professeur Jean-François Delfraissy, Président du Conseil scientifique créé par le gouvernement pour l’éclairer sur l’épidémie actuelle, puisse parler le 18 mars 2020 sur RTL d’« une situation totalement inédite » en précisant : « J’ai déjà vécu plusieurs grandes crises comme celles du sida et d’Ebola, mais la rapidité – et les conséquences – avec laquelle s’est installé le COVID-19 est quelque chose d’extrêmement surprenant ».

    En quoi tout ceci est-il important à l’heure où certain.e.s se retrouvent confinés dans des conditions matérielles très variables, où d’autres doivent continuer de se rendre au travail (pour assurer une continuité des moyens d’existence de la population mais aussi pour préserver les intérêts économiques et financiers d’une petite minorité), où les hôpitaux sont submergés et où des décisions politiques prises sous couvert de l’urgence sanitaire risquent de porter atteinte durablement à un certain nombre de droits et de libertés conquis de haute lutte ?

    Dans un très beau livre sur les champignons matsutaké, l’anthropologue Anna Tsing propose aux lecteurs d’être attentifs à la précarité de nos modes d’existence. La précarité, dit-elle, c’est « ce qu’est la vie sans promesse de stabilité ». C’est aussi, pourrait-on ajouter, la reconnaissance de l’amphibiose comme fondement des relations entre vivants, en fonction de quoi les choix politiques et sociaux doivent être orientés.

    Ce n’est pas contre les virus qu’il faut être en guerre, mais bien davantage contre des systèmes politiques et économiques qui, loin d’être conçus pour remédier à la précarité (très différenciée !) des vies humaines et non-humaines, l’instrumentalisent et l’accentuent parce qu’elle est inhérente et indispensable au bon fonctionnement de la domination néolibérale. Alors même que ces systèmes accélèrent la production d’agents pathogènes, avec l’élevage et l’agriculture industrialisés, et leur dissémination, avec la grande intensité des échanges dans l’interconnexion généralisée des espaces. L’uniformisation systémique, précisément, est incompatible avec l’amphibiose – avec cette condition amphibiotique qui est celle des êtres vivant.

    Plutôt que faire la guerre, réorganiser les vivants – c’est-à-dire les communautés de vie, l’entraide et la solidarité, tant entre humains qu’avec les autres êtres. La compétition, si chère au « darwinisme social » (issu d’une lecture erronée de Darwin), n’est qu’une possibilité, et certainement pas la plus féconde, parmi les régimes de relations entre les êtres. Sauf à sortir de la modernité occidentale (enjeux énormes, vrais débats), les entités vivantes non humaines ne sont pas considérées comme politiques. Mais les relations que les humains choisissent d’entretenir avec elles le sont en tout cas indubitablement. Si la notion d’écologie politique a un sens, elle consiste à saisir la diversité des devenirs communs aux humains et à la multiplicité des autres entités vivantes, pour élaborer d'autres conceptions des milieux de vie dévastés par les systèmes économiques actuels. Et mener l'action en conséquence, coercitive (régalienne ?) autant que nécessaire – par exemple face aux nuisances industrielles, face à la folle logique financière, face à la nécessité de restaurer des services publics de santé à la hauteur des enjeux (avec les implications budgétaires, et donc fiscales, afférentes). Il en va de nos devenirs, nécessairement partagés avec les autres (humains et non-humains). Car le prochain virus sera différent. Et les réponses à son émergence devront l’être aussi.

    Microscopie électronique à balayage, colorisée : cellules humaines (en vert) infectées par des particules virales de SARS-CoV-2 (en violet), prélèvée sur un patient. Crédit : NIAID.

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