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L'ex-agent secret qui en sait beaucoup trop #11 Où est passé l'argent d'UraMin ?

Par Marc Eichinger

Fils de résistants, Marc Eichinger a été trader pour plusieurs banques avant de diriger sa société d’enquêtes et de sécurité, APIC, qui protège les entreprises sur des terrains hostiles. Avec l’affaire Areva il devient un espion, spécialisé dans la criminalité financière.

La question à 1,8 milliard d’euros : et si l’acquisition d’UraMin n’avait été organisée que pour constituer une caisse noire permettant de réaliser des opérations de corruption dans différents pays ? Je ne suis pas le seul à le penser, puisque l’une des deux instructions judiciaires ouvertes par la justice française vise les faits d’« escroquerie, abus de biens sociaux, corruption d’agent public étranger ».

Sébastien de Montessus, directeur de la division Mines d’Areva de 2007 à 2012, et Daniel Wouters, responsable fusions et acquisitions de la même division Mines de 2006 à 2011, ont ainsi été mis en examen pour « corruption d’agent public étranger, corruption privée et abus de confiance » en février et mai 2018.

Anne Lauvergeon a toujours démenti qu’Areva ait versé des commissions occultes lors de l'achat d'UraMin. Mais, dans le cadre du portrait qui lui est consacré par l’émission « Complément d’enquête » de France 2 (diffusée au mois de février 2017), les propos qu’elle tient laissent entrevoir une autre possibilité. Interrogée sur le versement d’éventuels pots-de-vin, elle indique : « Je ne sais pas… Moi, nous, on n’en a pas fait. » Et si d’autres que la présidente du directoire avaient utilisé l’argent versé à l’occasion de l’OPA sur UraMin pour verser ces commissions occultes ?

Un tel schéma est tout à fait possible. Il n’est pas compliqué à mettre en place. Il suffit que les personnes qui doivent toucher l’argent deviennent actionnaires de la société cible bien avant qu’elle ne soit l’objet d’une OPA. En créant des structures offshore dans des paradis fiscaux, il est alors facile de faire disparaître l’argent sans laisser beaucoup de traces.

il faut bien le reconnaître, la France ne fait pas grand-chose contre la corruption, sinon un peu d’affichage de circonstance.

C’est ce que la finance anglo-saxonne appelle un slush fund, une caisse noire géante. À la limite, peu importe comment on la constitue, du moment qu’une opération de couverture permet de loger offshore un montant significatif tout en donnant une apparence de légalité. Rappelons que dans ce domaine, nos amis britanniques ont défrayé la chronique bien avant Areva, avec l’affaire Al Yamamah (« la colombe » ou « le pigeon » en arabe) et British Aerospace.

Le parallèle avec notre affaire UraMin est frappant. Une fois dénoncée par la BBC, cette opération a eu un parcours judiciaire très chaotique au Royaume-Uni, au point de contrarier les relations entre l’Arabie saoudite et la couronne britannique. Il a fallu l’intervention des autorités américaines pour que British Aerospace soit condamnée à une amende de 400 millions de dollars. Mais contrairement aux contribuables français, les Britanniques n’ont jamais perdu d’argent dans cette affaire. La légende veut que l’imposant bâtiment du MI6 (le service de renseignement extérieur du RU) à Vauxhall, surnommé « Lego land », repose sur des fondations secrètes aménagées avec l’argent de l’opération Al Yamamah. Il faut bien une part de mystère !

Le 28 janvier 2017, au micro de l’émission « Secrets d’info » de France Inter, Vincent Crouzet a l’audace de citer ouvertement trois banques monégasques qui auraient servi à distribuer l’argent d’Areva.

Pour qu’une telle opération puisse se dérouler sans accrocs, l’idéal est de s’appuyer sur un banquier complice qui gère les flux d’argent. Continuons à faire preuve d’une imagination débordante et supposons qu’après l’arrangement d’une vraie fausse OPA sur UraMin, les fonds soient passés chez un partenaire bien connu de Stephen Dattels, le banquier John Deuss. Ce sulfureux milliardaire batave (voir l'épisode 7  de ce feuilleton) non seulement maîtrise des circuits offshore, mais il est à l’époque propriétaire de la Bermuda Commercial Bank. L’idéal pour mettre en oeuvre une phase de récupération et de transformation des fonds collectés lors de l’OPA. Il ne reste plus qu’à envoyer les fonds vers les véritables destinataires.

L'ex-agent secret qui en sait beaucoup trop #11 Où est passé l'argent d'UraMin ?
L'écrivain et ancien membre de la DGSE Vincent Crouzet, à La Réunion en 2009

Mon ami Vincent Crouzet, ancien proche des services, se désespère de voir un jour l’affaire UraMin réellement instruite. Il a consacré cinq ans de sa vie à essayer de faire parler l’homme d’affaires pakistanais Saifee Durbar (très actif en Afrique, ce dernier était un proche conseiller du président centrafricain François Bozizé au moment où Areva a négocié avec la Centrafrique pour avoir accès au gisement de Bakouma détenu par UraMin) et à informer le grand public au travers de deux ouvrages, Radioactif (Belfond, 2014) et Une affaire atomique (Robert Laffont, 2017). UraMin, il en a rêvé la nuit et le jour pendant toutes ces années. Il pensait qu’un pays comme le nôtre allait rendre la justice. Mais il faut bien le reconnaître, la France ne fait pas grand-chose contre la corruption, sinon un peu d’affichage de circonstance. Il n’empêche que l’engagement de Vincent fait honneur à nos services et montre aux jeunes recrues que, quels que soient l’époque et le donneur d’ordre, il ne faut pas trahir ses convictions intimes. Servir la France n’a rien à voir avec l’obéissance aveugle à des potentats qui abusent de leur pouvoir.

L'ex-agent secret qui en sait beaucoup trop #11 Où est passé l'argent d'UraMin ?

Le 28 janvier 2017, au micro de l’émission « Secrets d’info  » de France Inter, Vincent a l’audace de citer ouvertement trois banques monégasques qui auraient servi à distribuer l’argent d’Areva. Il s’agit de la banque Pasche, qui était à l’époque des faits, en 2007,  filiale du Crédit mutuel (son nom est également cité dans une affaire de corruption au sein de la FIFA, la Fédération internationale de football), de la banque Julius Baer Monaco et de la Monte dei Paschi. Des précisions ont même été données à la Brigade financière par des employés de la banque Pasche. Mais les juges d’instruction n’ont pas donné suite et, malheureusement, la période de conservation des archives comptables est de dix ans à Monaco. Comme c’est ballot, la date limite a été dépassée sans que personne réagisse...

Reste à connaître l’identité des véritables bénéficiaires de l’opération. Ne croyez pas que cela soit impossible.

Mais ce n’est pas trop grave, car si les fonds ont été envoyés au Qatar avant d’être généreusement distribués à des décideurs étrangers, on peut imaginer que le Crédit agricole au Qatar a été sollicité. En 2007, nous sommes encore en pleine guerre irakienne ; la région reste instable ; il faut un établissement de confiance. Le Crédit agricole (Suisse) au Qatar, la filiale locale de la banque française, a eu l’autorisation d’ouvrir ses guichets le 4 avril 2007, trois mois tout juste avant l’OPA sur UraMin. Cette filiale a fermé boutique le 12 juillet 2010. Le juge van Ruymbeke connaît bien cet établissement, cité dans une autre procédure par Ziad Takieddine à propos de fonds libyens qui ont transité par ses comptes. Pour vérifier si cette banque a pu être impliquée dans l’affaire UraMin, la justice pourrait faire un petit tour en Suisse. Les trois années de comptabilité y sont disponibles et la première année nous suffirait. La justice pourrait facilement regarder si des virements ont été effectués depuis nos trois banques monégasques. Pour cela, cependant, il faudrait l’accord des autorités suisses. Trop compliqué, peut-être…

Reste à connaître l’identité des véritables bénéficiaires de l’opération. Ne croyez pas que cela soit impossible : l’étude de l’environnement d’Areva à l’étranger peut permettre de récolter de précieux indices. De l’Afrique du Sud à la Chine, en passant par l’Inde, le Brésil ou encore le Kazakhstan, des employés d’Areva et de ses partenaires locaux ont été impliqués dans un certain nombre d’affaires de corruption. J’ai travaillé sur ces pistes dès 2010.

(à suivre)

L'homme qui en savait beaucoup trop. Révélations d'un agent au coeur des secrets d'État, le livre de Marc Eichinger (avec la collaboration de Thierry Gadault) dont ce texte est extrait, est vendu en ligne sous forme d'ebook (9,99 €). Il peut être téléchargé par exemple ici.


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