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Le Ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #4

Eugenio  Renzi

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

L'invité de la semaine n’est pas seulement cinéphile, producteur et programmateur de cinéma ; il est aussi sinologue. Il s'appelle Marco Müller. Il a été directeur artistique des festivals de Pesaro, de Locarno, de Venise et de Rome. Depuis 2017, il dirige le festival de Pingyao, en Chine, qu'il a lui même fondé avec la complicité du cinéaste Jia Zhangke.

Nous avons voulu donner un aperçu de son travail de « fabricant de festivals », comme il aime dire, même en faussant un peu la perspective ici pour ne retenir que des films accessibles en VOD parmi ceux qui ont figuré dans ses programmations.

Et le jour de Jupiter, c'est MM lui-même qui qui présente sa sélection : Les Petites fleurs rouges, de Zhang Yang.

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #4
Marco Müller, Président du Festival de Venise en 2009. Photo Nicolas Gennin.

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Lundi : film lunaire

Nénette et Boni (1996, 1h43), de Claire Denis. En VOD chez Cinéma[s] @ la demande ou bien chez Univerciné.

Locarno 1996. Ouvrant la 50e édition du festival italo-suisse, sa quatrième comme directeur artistique, Marco Müller a cette réflexion : « Le cinéma est comme un pays de plus. Un pays où tout le monde a les mêmes droits. » Qu'y avait-il dans le pays que son programme nous donnait à visiter ? De la poésie et de la prose.

Côté poésie, on admirait cette année-là un beau compte de Mohsen Makhmalbaf, Un instant d'innocence (Nu Va Guldin). Côté prose, on découvrait Les Conspirateurs du plaisir (Spiklenci Slasti), l’histoire d'un cercle de masturbateurs, par Jan Svankmajer. Finalement, le jury a primé un film qui tenait les deux bouts : le lyrisme et la branlette. Dans Nénette et Boni, Claire Denis se permet à peu près tout. Nénette (Alice Houri) fuit la maison de son père (Jacques Nolot) et s'installe en cachette chez son frère Boni (Grégoire Colin), pizzaiolo qui fantasme sur une boulangère (Valeria Bruni Tedeschi). Les pensées de Boni sont rivées aux brioches que la boulangère sort du four quand sa main, descendant en direction de son sexe, rencontre les cheveux crépus de sa sœur, laquelle s'est installée en douce dans son appartement. Le père ne tarde pas à se pointer en bas de chez Boni, priant Nénette de retourner à la maison, comme un mari trompé... Rien n'est impossible dans ce film.

Rien n'y a de limite, sauf le plan. Les corps ne sont filmés que de près, à la taille, à la poitrine, à l'épaule, au poil et à la peau. Jamais un plan d'ensemble ne vient casser cet impératif de la mise en scène, que Claire Denis hérite des moralistes de l'image Jacques Rivette et Serge Daney (ses complices dans un très bel épisode de la série Cinéastes de notre temps : Jacques Rivette, le veilleur). Impératif tout aussi aléatoire que catégorique, qui peut en l'occurrence trouver une interprétation (pas de totalité veut dire pas de famille, seulement des corps que l’on peut composer comme on veut...) mais vaut surtout en soi, comme une frontière. Cette frontière, en l’occurrence, dessine un pays où la volupté ne connaît aucune borne, ni celles du goût ni celles de la morale.

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Mardi : film de lutte

Gébo et l’ombre (2012, 1h31), de Manoel de Oliveira. En VOD chez Universciné et chez CANAL VOD.

En 2005 le festival de Venise décerne un Lion d'or à la carrière à Manoel de Oliveira (1908-2015), pour une  œuvre qui s'étend du crépuscule du muet jusqu'au début du numérique. Manoel apprécie, mais trouve l'opération intempestive. N'a-t-il pas déjà reçu un lion d'or spécial en 1985 ? Depuis, il a encore tourné 21 films, dont certains majeurs : Non, ou la vaine gloire de commander (1990), Val Abraham (1993), Voyage au bout du monde (1997). Il a inventé un genre cinématographique (Un film parlé, 2003). D'ailleurs, en 2005, sa carrière n'est pas achevée. Trois ans plus tard, il réinvente le cinéma d'exploration (et réécrit l'histoire du monde au passage) dans Christophe Colomb, l’énigme (2008). Entre 2009 et 2012, il enchaîne trois de ses plus beaux films : Singularité d'une jeune fille blonde, L'Étrange cas Angelica, Gebo et l'ombre. Ce dernier – son dernier – est un film sur la mort. Ainsi qu'une réflexion subtile et implacable sur le conformisme.

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Mercredi : évasion

Hollow Man : L'Homme sans ombre de Paul Verhoeven, (2000, 1h49). En VOD chez CANAL VOD ou chez Orange ou encore chez MyTF1VOD.

Paul Verhoeven se vante d'avoir placé des seins (il dirait plutôt des nichons) dans la totalité de ses films. Y compris dans Robocop, où ça n'était pas gagné d’avance. Il n’y a pas là que de l'esbrouffe ; c’est un vrai credo, qu'une certaine tradition esthétique (notamment chrétienne) conforte : il n'y a pas d'art sans nichons. Dès lors, on n'est pas étonné d'apprendre que, de tous ses films, le moins aimé par son auteur soit Hollow Man, à savoir l'« homme creux ». « C'est une erreur de l'avoir tourné », confesse t-il à Emmanuel Burdeau (À l'oeil nu, Capricci, 2017). Mais il fallait passer par là pour vérifier le bien-fondé du crédo, puisque dans le creux, effectivement, il n'y a pas de nichons.

Erreur ? Ce n'est pourtant pas ce que le public de Locarno a ressenti le soir d'été 2000 où The Hollow Man fut projeté dans l'arène de la Piazza Grande. Ceux qui y étaient ont gardé au contraire le souvenir d'un film capable de remplir l'immense écran de la Piazza – le plus grand d'Europe – comme peu d’oeuvres ont su le faire par la suite (il faudra attendre 2005 et Miami Vice pour trouver un successeur à son niveau). Un film passionnant, dont les effets spéciaux (par l'équipe qui avait déjà travaillé sur Robocop, Total Recall et Starship Troopers) n'ont pas pris une ride.

L'histoire est celle de l'anneau de Gygès, que le personnage de Glaucon évoque dans La République de Platon pour illustrer son pessimisme moral (§ 359d-360b). On n'est moral que par opportunisme, la preuve : quiconque pourrait se rendre invisible aux autres et agir sans crainte d'en payer les conséquences s'autoriserait assurément toute sorte d'immoralité. L'allégorie pourrait être simplement celle du cinéma : un lieu où l'on se cache pour donner libre cours aux plus inavouables des désirs. C'est aussi ce qui avait amené Verhoeven à accepter le scénario de Hollow Man. Il croyait tenir un film qui, de par son sujet, lui donnerait le pouvoir d'aller aussi loin qu'il le souhaiterait. Pari raté : la production a censuré certaines scènes. Pour les studios d'Hollywood, il ne saurait y avoir de film « invisible ».

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Jeudi : film jupitérien

Les Petites fleurs rouges (Kanshangqu hen mei), 2005, 1h32, de Zhang Yuan. En VOD sur Orange et sur Univerciné.

Pour la carte blanche que nous lui avons proposée, Marco Müller a hésité entre trois auteurs chinois, qu'il connaît bien pour en avoir défendu et accompagné le travail : Xie Jin, Zhang Yuan et Tian Zhuangzhuang. Ce sont trois réalisateurs importants… mais on ne trouve en VOD que Les Petits fleurs rouges, de Zhang Yuan. Il s'agit heureusement d'un très beau film, que MM connaît intimement pour en avoir été le producteur. Voici ce qu'il nous en dit.

« Kanshangqu hen mei, est né dans une bulle d'autonomie créative. Il a été tourné avec mille combines dans les studios de cinéma de l'armée, à Pékin. La postproduction, à Rome, a été un beau moment de circulation d'idées (de cinéma) entre la Chine et l'Italie (échange qu'a rendu possible l'absence d'un règlement sur la coproduction entre les deux pays). La liberté expressive du film a irrité la censure, qui a imposé des coupes, notamment dans la dernière partie... Zhang Yuan et moi-même espérons reconstituer bientôt la version  "director's cut".

En parcourant les archives, j'ai retrouvé ce bel article signé par le critique de cinéma Tullio Kezich. Pendant plusieurs années, comme fabricant de festival, il m'est arrivé de me disputer cordialement avec Tullio autour de mes choix de programmation. Je dois dire qu'en relisant sa critique de Kanshangqu hen mei, je suis resté bouche bée. Il a saisi la poétique et la politique de ce film – dont le dernier tiers a pourtant été massacré par les censeurs. En guise d'introduction au film, je voudrais citer ses réflexions :

"Peut-on dialoguer avec un film ? Les petites fleurs rouges fait partie de ces films qui, par les images, nous parlent, stimulent notre mémoire, exigent des réponses. Je n'ai jamais cru au slogan « la Chine est proche ! » ; j'ai toujours pensé qu'il s'agissait au contraire d'un monde à part. Et pourtant, j'ai l'impression d'avoir vécu sous d'autres cieux la même condition humiliante que celle vécue par le petit Fang dans son collège de Pékin dans les années 1950. Dès son apparition, le petit non-acteur Dong Bowen m'a médusé avec ses yeux grands ouverts et je n'ai pas pu m'empêcher de me dire : cet enfant, c'est moi, enrôlé dans un camp de 'balilla' [organisation fasciste pour la jeunesse] à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Les différences sont certes nombreuses. Fant, projection autobiographique de l'écrivain dissident Wang Shuo, a moins de quatre ans, alors que moi j'en avais onze. Le petit chinois est jeté de force dans un institut parce que sa famille ne peut pas s'occuper de lui, alors que moi je me suis volontairement éloigné du foyer pour aller à l'aventure. La chute a été aussi dure pour moi que Fang a toujours été dépourvu d'illusions. En revanche, les sifflets, les ordres péremptoires, les règles imposées sont identiques : l’hygiène personnelle, l'horaire pour aller aux chiottes, la contrainte de lever la main avant de prendre la parole. Tout comme les humiliations pour ceux qui font encore pipi au lit, ou ne savent pas encore s'habiller tout seuls, ou parlent avec insolence aux supérieurs hiérarchiques. Ce n'est pas par hasard si les écoliers rencontrent un groupe de militaires qui ressemblent à des robots. Dans mon camp, pour les meilleurs, il existait un livre d'or ; ici il y a des fleurs rouges. Fant refuse la première fleur, celle qui est donnée à tout le monde, mais après il regrette de ne pas réussir à en mériter d'autres. Toutes ces contraintes alimentent la désobéissance et parmi les jeunes homologués naissent des rebelles. Tant mieux. C'est le théorème du film que Zhang met en scène à la manière de De Sica et de Comencini. Comme ces derniers, il arrive à tirer des enfants un maximum de naturel. Ceux qui ont fait du cinéma savent que cela ne va pas de soi. Je n'ose pas imaginer l'effort de ce  metteur en scène valeureux, qui a eu à gérer 135 enfants. Chapeau bas à lui et à son film, qui nous arrive d'un pays où, pour les petits comme pour les grands, la liberté est encore à venir".  »

Marco Müller

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Vendredi : film vénusien

Lust, Caution (2007, 2h37), de Ang Lee. En VOD chez CANAL VOD.

Ang Lee a été parmi les premiers réalisateurs asiatiques à intégrer avec succès le milieu hollywoodien. Né à Taiwan, il a étudié aux Beaux-Arts de Taipei. Il émigre ensuite aux États Unis, passe par des études de théâtre en Illinois et de cinéma à New York, où il travaille entre autre sur un film de Spike Lee, Joe Bed-Stuy’s Barbeshop : We Cut Heads (1983). Ensuite, Lee retourne à Taipei. Pour revenir aux États Unis, en passant par Hong Kong. Lion d'or avec Brokeback Mountain en 2005, il retrouve la même statuette deux ans plus tard seulement avec Lust, Caution.

Comme l’itinéraire d’Ang Lee, c’est l'histoire d'une infiltration, d'une fuite, d'un retour, et une histoire d'amour avec l'ennemi. L'étudiante Wong Chia-chi quitte Shanghai occupée par les Japonais et se réfugie à Hong Kong, où elle se lie aux membres d’une troupe théâtrale de militants nationalistes. L’engagement passe rapidement de la scène aux coulisses. La jeune femme intègre la lutte clandestine. Elle devient Mme Mak, élégante bourgeoise, et penètre le cercle de mahjong de Mme Yee afin d'entrer en contact avec le mari de cette dernière, chef de la police collaborationniste et cible de l’organisation secrète, le redoutable Mr Yee (Tony Leung, lui aussi redoutable)...

Ang Lee n'invente pas le film d'espionnage. Il ne le réinvente pas non plus. Sa démarche emboîte le pas à son héroïne : il s'incruste, il se déguise, il séduit. Il joue avec les règles du genre, qui, tout comme celles du mahjong, ne sont pas nombreuses mais varient d'une ville à l'autre, d'un film à l'autre, et promettent un plaisir infini.

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Samedi : film marxiste ou sataniste

Redacted (2007, 1h30), de Brian De Palma. En VOD chez MyTF1VOD.

On change de jour, mais l'année reste la même, le lieu aussi : on est toujours à Venise en 2007. Brian De Palma débarque sur le Lido avec un tout petit film à 5 millions de dollars. Cela se présente comme un remake d'Outrage (du même De Palma, 1989). Tout comme ce dernier, le film relate un crime de guerre. Pas le même, mais presque. L'histoire se répète, avec un grand H (les EU sont à nouveau en guerre) et avec un petit, voire un micro h (des marines abusent de leur pouvoir, pénètrent dans un village, kidnappent et violentent une jeune fille). Ce qui a changé, en revanche, c’est le paradigme esthétique. De Palma renverse son cinéma, abandonne le modèle des années 60 et se met, comme un bon élève, à étudier le nouveau régime d'images qu’internet impose (YouTube a été créé deux ans plus tôt).

Le public, lui, était resté à l'ancien régime (le film ne rapportera que 700 000 dollars). Il n'a pas compris. Pire : il a cru qu'il avait déjà tout compris (à la guerre, à Bush, aux images). C'était ignorer le conseil de Donald Rumsfeld, homme politique redoutable mais, en l'occurrence, bon philosophe : il y a des choses qu'on ignore ignorer. Exemple : Redacted est un chef d'œuvre. On peut difficilement dire qu'il s’agit d’un film marxiste. Mais aux États Unis il a bien été reçu comme une œuvre du diable, ce qui le rend tout indiqué pour un samedi.

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Dimanche : film du Seigneur

Still Life (2006, 1h45), de Jia Zhangke.

On peut difficilement achever cette courte anthologie en compagnie de MM sans conseiller au moins un film de Jia Zhangke.

Still Life est entré dans la sélection de la 63e mostra de Venise à la dernière minute, en catimini, comme une oeuvre de contrebande... et a finalement rapporté le Lion d'or, s’imposant comme une évidence parmi tous les films en concours. L'histoire suit deux personnages. Le mineur Han Sanming revient dans sa ville de Fengjie, dans la région des Trois Gorges, où se construit l’immense barrage du même nom, et apprend que l'endroit qu'il a quitté seize ans plus tôt est désormais sous l'eau. Une infirmière, Shen Hong (Zhao Tao), arrive aussi dans la région. Elle cherche  son mari, qui a travaillé au chantier du barrage et, semble-t-il, a une relation amoureuse avec une autre femme. On ne peut pas parler d’intrigue au sens classique du terme. Le film coule doucement, enchaînant des scènes apparemment sans importance. Mais par là, il oppose à la grandeur de l’ouvrage hydroélectrique la majesté de l’être humain, simplement filmé dans son existence.

Longtemps, le cinéma chinois a surtout été une manière de prendre des nouvelles du pays de Mao. Comme si son intérêt se limitait à sa capacité à répondre à une question, toujours la même, badine et quelque peu méprisante : alors, la Chine ? Still Life avait un ton différent. Il ne donnait pas de nouvelles. Il nous regardait depuis notre avenir. •••

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3

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