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En Argentine, la quarantaine accentue la marginalité des bidonvilles

Par Fabien Palem

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À Buenos Aires, les habitants des quartiers pauvres ne suivent pas le confinement obligatoire. Les travailleurs informels s’y appauvrissent un peu plus, puisque la quarantaine les éloigne du cœur économique de la ville. Sans l'apport du travail quotidien, jusqu'à quand pourront-ils tenir ? Reportage dans la “villa 31”, le bidonville emblématique de la capitale argentine.

Aux abords de Retiro, la principale gare de Buenos Aires, la frontière n’a jamais été aussi marquée entre la ville et ses quartiers marginaux. La quarantaine imposée par la pandémie accroît la distance entre ces deux sociétés, jusqu’à réduire leurs interactions à néant.

L'une est entrée le 20 mars dans un confinement quasi total. Plus de 21 000 personnes ont déjà été interpellées ou détenues pour avoir enfreint la quarantaine. La plaza San Martín est un désert. Pas un chat ne circule sur cette esplanade cossue, située juste au-dessus de Retiro. Idem sur la plaza de Mayo, devant la Casa rosada, l’Élysée argentin, située à deux kilomètres de là.

Devant les portes d’entrées de la gare, dans cette sorte de sas qui sépare les deux mondes, le panorama est désolant. Les travailleurs du centre-ville ont disparu, abandonnant les trottoirs aux agents des forces de sécurité, plantés là pour s’assurer du respect de la quarantaine. Seuls les habituels zonards sont autorisés à errer, entre les kiosques à journaux fermés et les abribus désespérément vides.

Une fois passée la frontière, on touche aux marges de la société argentine, où la vie semble suivre son cours, Coronavirus ou pas. Nous entrons dans la villa 31, le plus célèbre bidonville de la capitale argentine, où s’entassent des dizaines de milliers de personnes (entre 50 000 et 70 000, selon les estimations). Jouxtant Retiro, ce quartier de bric et de broc est symptomatique de l’enchevêtrement entre le très riche et le très pauvre, une pièce incontournable du puzzle urbain sud-américain.

"Une bombe à retardement"

La “31”, tel que la surnomment les Argentins, est un labyrinthe de ruelles étroites, rendues chaque fois plus sombres par des immeubles qui ne cessent de pousser. Au niveau du “playón”, son artère principale, certains toits en tôle des maisons dépassent la chaussée de l’autoroute, à une quinzaine de mètres de hauteur.

Ces dernières années, des infrastructures publiques se sont invitées dans le paysage, sans atténuer le sentiment d’exclusion des “villeros” (habitants de la “villa”). Malgré la quarantaine, les commerces du “playón” sont tous ouverts. La quarantaine obligatoire a bien fait disparaître la plupart des stands de vente informelle qui dégoulinent, d’habitude, à l’entrée de la Villa 31. Mais à l’intérieur, les ruelles et passages débordent de personnes.

En Argentine, la quarantaine accentue la marginalité des bidonvilles
L'un des rares habitants de la villa 31 à porter le masque. Crédits : Fabien Palem - Le Média.

Si le visiteur qui s’aventure dans ce quartier passe rarement inaperçu, il se fera d’autant plus remarquer s’il porte un masque de protection ou des gants de chirurgien. Parmi les personnes croisées tout au long de la matinée, seuls les agents de la propreté, envoyés par la mairie, un seul policier (sur une dizaine croisés) et un ou deux riverains prévoyants portaient le masque.

Au beau milieu du dédale de rues de la “villa” se dresse le bloc 99. C’est ici, chez Maribel et José, que s’ouvre la discussion sur l’isolement du quartier. Originaire du Pérou, le couple vit ici avec ses quatre enfants et reçoit, ce jour-là, une poignée de voisins. Tous assurent qu’ils respectent la quarantaine, dans la mesure du possible… Et surtout en dépit de leur présence à la réunion. Dans la “31”, on confine en fait à l’air libre. Car la maison, c’est le quartier.

Dans l’assistance se distingue Charo, chaussée de souliers coquets et maquillée comme pour aller à l’église. Elle aussi est péruvienne. Âgée de 62 ans, elle est arrivée dans le quartier il y a une dizaine d’années. “ C’est une bombe à retardement. Il suffit qu’une personne ou deux se contaminent et c’est tout le bateau qui part à la dérive, s’inquiète-t-elle. Ici, nous vivons les uns sur les autres, c’est quasiment impossible de faire respecter l’isolement ”. Malgré la précarité des lieux et le rejet “naturel” de la violence policière, dont sont régulièrement victimes les populations marginales, Charo est favorable à une politique de type “mano dura” face aux dangers du coronavirus, y compris dans son quartier.

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Pour elle, seule la main ferme de l’État peut faire respecter la quarantaine, “tout comme au Pérou, où l’armée a pris le contrôle de la situation”. Il faudrait “plus d’autorité car les mesures n’ont pas été respectées ici”, selon Lucho qui, avec son épouse Elsia, commercialise des sacs de sport. Elsia précise d’ailleurs que, pour le couple, comme pour de nombreux vendeurs informels, la crise du coronavirus a commencé à avoir un impact “avant la quarantaine argentine”. “Car dès que la Chine a eu des problèmes, des produits que nous utilisons pour fabriquer les sacs ont commencé à manquer : les toiles, les fermetures éclair…

"Le mur qui nous sépare de la ville"

Il faut quelque peu insister pour que le groupe mesure l’effectivité de la quarantaine. Oui, hors des murs du bidonville, l’isolement social est bien respecté au doigt et à soleil par une grande majorité d’Argentins, sous peine d’écoper d’une amende allant jusqu’à 80 000 pesos (près de 900 euros) ou de finir derrière les barreaux.

Pour Charo, il faudrait que “l’isolement soit respecté, afin que tous les efforts économiques que nous faisons ne partent pas en fumée”. Cette auto-entrepreneure a dû interrompre son activité de vente à domicile (prêt-à-porter et articles de maison) jusqu’à nouvel ordre. Devra-t-elle quand même payer les 1900 pesos (une vingtaine d’euros) mensuels de sa cotisation ? Sa gorge se noue à l’idée de devoir s’endetter.

Le mur qui nous sépare de la ville et du reste du pays a toujours existé. Notre marginalité ne date pas du décret qui a imposé la quarantaine”, lance sans détour Irma, 71 printemps dont 30 passés dans le quartier. Avec l’expansion de la “31”, un mur a effectivement été érigé pour séparer le quartier de l’autoroute, mais le “mur” qu’évoque Irma est surtout symbolique.

Cette femme à poigne, originaire de Salta (nord-ouest argentin), a travaillé dans le milieu médical pendant plus de trois décennies. Elle témoigne pourtant de son scepticisme “total” face à la crise du coronavirus, quitte à se dire “d’accord avec Bolsonaro”, le mandataire brésilien, qui ne cesse de relativiser la gravité de la crise sanitaire en cours. 

En Argentine, la quarantaine accentue la marginalité des bidonvilles
Réunion chez Maribel et José. Crédits : Fabien Palem - Le Média.

S’il y avait vraiment pandémie, il n’y aurait personne dans la rue. C’est ce que j’ai dit l’autre jour à Julián… Un jeune qui travaille dans le quartier pour le gouvernement, poursuit Irma. Il me parlait des mesures de confinement à prendre, du masque qu’il fallait porter, des gants. Bla bla bla… Je lui ai dit : ‘’Attends, c’est toi qui as passé tout janvier et février à voyager, au Brésil, au Vénézuela, en Espagne… Alors c’est toi qui apportes le virus ici. Et tu vas m’obliger à rester chez moi parce que j’ai plus de 70 ans ?!’’”. Ou quand le caractère exogène de la menace sanitaire se met au service de la lutte des classes.

Alors que le président Alberto Fernández a prolongé jusqu’au 13 avril la quarantaine, dans la “31” comme dans le reste des quartiers marginaux du pays, c’est comme si elle avait déjà été levée. Ou qu’elle n’avait jamais vraiment commencé. “La police est intervenue, assez durement, durant les jours qui ont suivi le décret [entré en vigueur le 20 mars à minuit] et puis plus rien”, résume Maribel, membre du Mouvement Teresa Rodríguez (MTR), créé il y a près de vingt ans, à l'avant-poste des piquets de grève et blocages des voies de communication.

Les mots de M. Fernández, prononcés dimanche dernier, lors de la prolongation de la quarantaine, semblent ne pas avoir pénétré dans la forteresse mentale de la “31”. “Nous allons répondre aux besoins des quartiers les plus pauvres du pays”, assurait M. Fernández, qui a par ailleurs rencontré les curés “villeros, ces hommes de foi qui vivent au sein des bidonvilles de Buenos Aires. 

L’objectif, pour le président péroniste, est de ne pas “tomber dans le piège du faux dilemme entre la santé et l’économie”. “J’ai été fonctionnaire durant le gouvernement de Néstor Kirchner [2003 - 2010, NDLR], a-t-il déclaré. Avant qu’il [Kirchner] n’arrive au pouvoir, le PIB avait baissé de plus de 11 %. Mais nous avons travaillé et nous avons relevé l’économie. Une économie qui tombe finit toujours par se relever”.

Le gouvernement argentin a pris une série de mesures visant à protéger les salariés, notamment l’interdiction des licenciements durant deux mois. Mais il est plus facile de respecter la quarantaine pour un employé que pour un vendeur ambulant vivant dans un bidonville, lui opposent ses habitants.

Face au contexte de crise sanitaire, le gouvernement n’a proposé aucune solution aux personnes dans le besoin, lance sans détour Maribel. Les gens ont passé deux semaines à se serrer la ceinture, plus que d’habitude, sans broncher, mais comment va-t-on faire pour tenir jusqu’à mi-avril ? Quand les gens auront faim, ils peuvent perdre la peur et gagner la rue”.

Selon la revue numérique Anfibia, ils seraient sept millions de personnes (15 % de la population argentine) à risquer le pire, sur le plan économique, face à la crise du coronavirus. "La priorité sanitaire augmente l’incertitude concernant un peloton d’Argentins. [...] Tout particulièrement ceux qui étaient déjà les acteurs d'un film de survie et de misère : sept millions de chômeurs, personnes (précaires) à leur compte, ceux qui se dédient à de petits boulots et les travailleurs informels ; le casting idéal pour un roman de Charles Dickens, mis en scène à l’époque de la société post-industrielle".

La perspective de populations nécessiteuses qui bravent l’interdiction de circuler pour manifester leur mécontentement relève pour l’heure de la politique-fiction. Mais la complexité de cette crise inédite confirme que le président argentin, comme bien de ses contemporains, joue là son avenir politique.

Image de Une : Le Playón, artère principale de la Villa 31. Crédits : Fabien Palem - Le Média.

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