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Détention d'Uribe : la Colombie affronte ses démons

Par Nicolas Radziwon

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Le mentor de la droite colombienne a été assigné à résidence et placé en détention provisoire par la Cour suprême, une première pour un ancien président. Entre crimes d’État et complicité avec les paramilitaires, les plaies béantes du conflit armé resurgissent.

La posture grave, le regard plaintif : ce jeudi 12 août, Álvaro Uribe apparaît publiquement pour la première fois depuis sa détention. « J’ai été enregistré comme le détenu n°1087985 », écrit alors l’ancien président colombien (2002-2010) sur ses réseaux sociaux, après une visite de fonctionnaires de l’administration pénitentiaire à son domicile.

Huit jours auparavant, il avait lui-même annoncé la décision de la Cour suprême de justice de l’assigner à résidence – un séisme politique en Colombie. Sur Twitter, l’ex-président exige que la « transparence » soit faite sur sa mise en examen, d’après lui liée à des « écoutes illégales » ordonnées par les magistrats mais aussi à des « témoins achetés par les Farc, leur nouvelle génération et leurs alliés » - une vengeance pour la guerre sans pitié qu’il a mené contre l’organisation lors de ses deux mandats à la tête de l’État, soutient-il. 

Pour comprendre la détention provisoire du personnage le plus influent de la scène politique colombienne, aujourd’hui sénateur, il faut remonter vingt-cinq ans en arrière, en 1995, non loin de la hacienda familiale des Uribe où le père trouva la mort sous les balles des Farc en 1983.

Une hacienda familiale et des paramilitaires

« En tant que vice-président de la commission des Droits de l’Homme au sein de la chambre des représentants, je devais effectuer des visites dans les prisons. En 2011, deux paramilitaires m’ont contacté pour que je recueille leurs témoignages », détaille au Média Iván Cepeda, aujourd’hui sénateur du Pôle Démocratique Alternatif (gauche). « Ces personnes m’ont rapporté avoir fait partie des fondateurs d’un groupe paramilitaire placé sous la direction de Santiago et d’Álvaro Uribe ». Ce dernier était alors gouverneur de la région d’Antioquia. Son frère Santiago est aujourd’hui mis en examen par la justice colombienne pour sa participation supposée à la création d’un autre groupe de miliciens d’extrême-droite.

Selon les éléments réunis par Cepeda, la hacienda Guacharacas, propriété des Uribe, fut le lieu de naissance du "Bloque Metro", un groupe armé précurseur des Autodéfenses Unies de Colombie, principale organisation paramilitaire du conflit armé. La sanglante guerre contre-insurrectionnelle, dont les AUC furent un acteur majeur, dura près d’une décennie – les paramilitaires seraient responsables d’au moins 8902 assassinats ciblés et de 1166 massacres (où périrent 7160 personnes) de 1981 à 2012, d’après le Centre National de Mémoire Historique.

L’un des deux témoins-clé du député Cepeda, Juan Guillermo Monsalve, n’est autre que le fils d’un ancien majordome de la Guacharacas. Cet ancien paramilitaire, personnage central du dossier aujourd’hui rigoureusement surveillé, a été victime d’une tentative d’assassinat en prison. “J’ai choisi de répondre [à cette tentative d’assassinat, NDLR] avec un débat au Congrès”, se souvient le sénateur qui, en 2012, a déjà la ferme intention de transformer cette affaire en débat national.

Cepeda, déjà dans le collimateur de l’ex-président, devient avec ces graves accusations la bête noire d’Uribe, qui l’attaque en justice pour avoir « utilisé ses fonctions parlementaires afin d’obtenir des déclarations mettant en cause l'ancien président et son frère Santiago [...] dans le seul but de leur nuire ». Loin de baisser les bras, l’intéressé multiplie les initiatives en tout genre et les débats dans l’hémicycle en formulant de nouvelles accusations contre les présumés têtes de proue de la « parapolitique ».

Uribe déclare la guerre à Cepeda et perd à son propre jeu

Les témoins sont le nerf de cette guerre judiciaire. À partir de 2014, Uribe fait tout pour discréditer les versions de Cepeda en réunissant des témoignages qui prouveraient des manipulations. « Il a en tout présenté 22 témoins contre moi, tous faux, tous présentant le même scénario selon lequel j’avais distribué de l’argent dans les prisons pour obtenir les premiers aveux », détaille le parlementaire. 

Quatre ans plus tard, l’affaire arrive devant la Cour suprême de justice, qui classe la plainte contre Cepeda et ouvre une enquête contre Uribe pour subornation de témoins, tout en lui donnant une semaine pour faire appel. Les allers-retours au chevet des témoins se multiplient, et l’un des avocats d’Uribe se démène pour que les auteurs des récits les plus gênants pour son client se rétractent.

Détention d'Uribe : la Colombie affronte ses démons
"Finis les faux positifs !". Manifestation lors de la grève nationale, le 4 décembre 2019. Crédits : Hernan Ayala / NONAME.

Des manœuvres pour la plupart illicites qui ont convaincu la Cour d’ouvrir une information judiciaire contre l’ancien président, en juillet 2018. Uribe menace alors de démissionner du poste qu’il occupe depuis 2014 - avec 800 000 suffrages, il est le sénateur qui a obtenu le plus de voix lors des dernières sénatoriales – pour assurer convenablement sa défense, explique-t-il, avant de se rétracter. Il est aujourd’hui suspendu de ses fonctions parlementaires du fait de sa détention provisoire.

Sa comparution devant la Cour suprême, le 8 octobre dernier, avait déjà ravivé les passions. Aujourd’hui, malgré la complexité d’une affaire qui mêle avocats, ex-paramilitaires et figures politiques, l’intouchable Uribe doit se soumettre à la justice. Contrairement à d’autres pays latino-américains, c’est une première pour un ancien chef de l’État en Colombie. Un procès pourrait prochainement s’ouvrir, et l’ex-président risquer huit ans de prison pour subornation de témoins et trafic d’influence.

Les critiques contre la décision de la Cour suprême n’ont pas tardé à se faire entendre, notamment depuis le sommet de l’État. « J’ai cru, je crois et croirai toujours en l’innocence et en l’honorabilité de celui qui, par son exemple, a gagné une place dans l’histoire de notre pays », déclarait le soir-même l’actuel président droitier Iván Duque, réclamant au passage « toutes les garanties » de défense pour un « véritable patriote », qui fut aussi son mentor.

L'extrême-droite serre les rangs

La droite dure, qui gouverne au travers du parti du Centre Démocratique (CD), est sans surprise vent debout pour défendre son chef. La qualification de « président éternel », surtout utilisée sarcastiquement par les opposants, a pris tout son sens avec la réaction des élus et des partisans de la formation fondée et dirigée par Álvaro Uribe, qui ont rapidement organisé des « caravanes pour la liberté » dans certaines villes. « Aucune de ses actions ne justifie une restriction de sa liberté », s’indigne le parti dans un communiqué.  

Détention d'Uribe : la Colombie affronte ses démons
"Uribe, on est avec toi". Manifestation pro-Uribe le jour de la comparution devant la Cour Suprême, le 8 octobre 2019. Crédits : Hernan Ayala / NONAME.

« Ce n’est pas la première fois que l’uribisme brandit le danger de l’embrasement du pays si leur leader est poursuivi », explique au Média l’analyste Ariel Ávila. « Mais que se passe-t-il au final ? Rien ou presque : les mobilisations sont assez peu suivies ». Les défilés de 4x4 ont en effet suscité assez peu d’émoi et réuni plus de monde à Miami qu’à Bogota. 

Mais la droite radicale ne compte pas s’en tenir à la rue. L’arrestation de son leader fait resurgir de vieux projets de réformes : les auteurs du communiqué entendent « proposer aux Colombiens une Assemblée nationale constituante, dans le but de dépolitiser la justice et de retrouver la confiance dans les institutions de la République ». Le parti propose notamment une fusion des différentes hautes Cours du pouvoir judiciaire. Pour l’ONG Human Rights Watch, la mesure « pourrait gravement compromettre l'indépendance de la justice en Colombie […] comme l'a fait Chávez en s’emparant de la Cour suprême vénézuélienne en 2004 ». 

« Le gouvernement peut en effet choisir de se lancer dans cette bataille, mais ce serait politiquement très coûteux. Les deux années de mandat restantes pourraient se transformer en calvaire pour Iván Duque », analyse Ariel Ávila, qui parie davantage sur une « action mesurée visant à satisfaire la base de l’uribisme tout en évitant les convulsions institutionnelles ». 

« Ce n’est pas la première fois que l’uribisme brandit le danger de l’embrasement du pays si leur leader est poursuivi », explique au Média l’analyste Ariel Ávila. « Mais que se passe-t-il au final ? Rien ou presque : les mobilisations sont assez peu suivies ». Les défilés de 4x4 ont en effet suscité assez peu d’émoi et réuni plus de monde à Miami qu’à Bogota. 

Iván Cepeda prédit quant à lui une possible « crise existentielle » du CD. « C’est un parti qui fait tout graviter autour de son caudillo. […] Si les ennuis judiciaires s’accentuent, cela pourrait finir en guerre des chefs », affirme t-il. Le Centre Démocratique est né en 2014 du divorce entre Uribe et son successeur, Juan Manuel Santos, qui négociait alors avec les Farc des accords de paix conspués par son prédécesseur, qui combattit âprement l’organisation armée durant sa présidence. Le premier fait d’armes du parti a été sa large participation à la victoire surprise du « Non » au référendum sur ces accords, en octobre 2016. 

Une mémoire traumatique

Cepeda a justement été un négociateur de premier plan dans ce processus. Uribe et Cepeda, deux sénateurs qui s’opposent sur presque tout, racontent à eux seuls l’histoire dramatique de la Colombie. Tandis que le père du premier a été tué par la guérilla, celui du second a été emporté par la vague meurtrière qui fit échouer les espoirs de paix de l’époque en décimant les militants et les cadres de l’Union Patriotique. Ce parti de gauche, né de la tentative d’accords de paix en 1984, et composé pour partie de Farc en voie de démobilisation, a vu 4000 de ses membres tomber sous les balles de narcotrafiquants et de paramilitaires parfois soutenus par des agents de l’État.

Les années Uribe ont été marquées par des millions de déplacements forcés des populations, mais également par la multiplication des massacres et des crimes d’État, à l’instar des « falsos positivos », ces milliers de jeunes innocents tués afin d’être comptabilisés comme des insurgés abattus par les forces de sécurité. 

C’est au début du premier mandat de l’ex-président que s’est déroulée la supposée démobilisation des paramilitaires, entre 2003 et 2006. « Mon premier travail à mon retour d’exil en France a été d’observer ce processus. […] Or ce n’est pas une démobilisation que nous avons constatée, mais l’intronisation d’un pouvoir paramilitaire en Colombie », assène Iván Cepeda. 

Le militant des droits de l’Homme enquêtait aussi sur la propriété de 1300 hectares de la famille, où Álvaro Uribe est aujourd’hui assigné à résidence par la justice. « J’ai alors découvert que les paramilitaires étaient partout et qu’il n’aurait jamais pu acquérir une telle possession sans leur assentiment », affirme le sénateur de gauche. 

Alors que la série « Matarife » (« le boucher ») rencontre un certain succès sur Youtube et dénonce ouvertement des liens présumés entre Álvaro Uribe et le narcotrafic, ce dernier prépare sa défense depuis sa hacienda. Une première pour l’ex-président, contre lequel environ 200 plaintes se trouvent en commission d’accusation du Congrès et une trentaine devant la Cour suprême pour des faits commis durant ses mandats.

Crédits photo de Une : Juan Barreto / AFP.

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