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Assange : le réel à l’agonie, la démocratie avec lui

Par Olivier Falhun

Membre de Médecins sans Frontières, Olivier Falhun s'exprime toutefois ici en son nom propre.

TRIBUNE. En quoi le sort de Julian Assange nous importe-t-il ? Que nous dit-il du monde dans lequel nous vivons ? Il n’est pas étonnant qu’Assange soit emprisonné dans une prison de haute sécurité à Londres et traité comme les pires criminels de l’époque. Parce qu’il a rendu publics des crimes qui impliquent les États-Unis et plus généralement l’Occident, dont le pouvoir de dire le vrai s’accompagne du pouvoir de l’imposer au monde.

On ne reviendra ici que brièvement sur les révélations de Julian Assange et sur ce qu’il a subi pour avoir diffusé des informations d’intérêt public – depuis la mise au jour de faits de corruption au Kenya jusqu’à la demande d’extradition formulée par les États-Unis, où il risque désormais 175 ans de prison. Plusieurs articles et documents nous ont, grâce aux réseaux sociaux et à l’abnégation de certains auteurs, informés sur les enjeux et les coulisses de ce que l’on pourrait peut-être appeler, pour reprendre l’expression de Marcel Mauss, un « fait social total ». On renverra le lecteur aux publications de Viktor Dedaj, aux témoignages du rapporteur des Nations unies sur la torture Nils Melzer, aux comptes-rendus d’audience de l’ex-ambassadeur britannique Craig Murray, aux tribunes rédigées en défense de Julian Assange, aux livres qui lui sont consacrés ou encore aux entretiens réalisés récemment par Delphine Noels, qui nous éclairent autant sur la philosophie du journaliste que sur les espoirs déçus d’internet et sur l’entreprise de désinformation et d’intoxication du public visant à disqualifier une personne, un prisonnier politique écrasé par la vengeance d’État.

Ce dont il s’agit ici, c’est de montrer en quoi le sort de Julian Assange nous importe, ce qu’il dit du monde dans lequel nous vivons et pourquoi il doit nous mobiliser.

Telle que définie par Assange lui-même, Wikileaks est une agence de renseignements des citoyens que nous sommes.

Dans un entretien récent, un prisonnier djihadiste détenu dans la prison d’Hassaké, au nord-est de la Syrie, interpelait le journaliste autorisé à l’interroger en ces termes : « Vous ne vous attendiez tout de même pas à recevoir une boîte de chocolats ? » Dans un espace public saturé par la peur des attentats ou par les violences extrêmes commises par des groupes armés comme l’« État islamique » (EI), une telle interpellation est inaudible aujourd’hui. Désinvolte et cynique, elle renverse pourtant le stigmate et intègre dans la sphère politique ce que la doxa attribue d’ordinaire à l’intégrisme religieux, à une haine essentialisée, au nihilisme ou encore à la psychopathologie – interprétations qui alimentent l’islamophobie, nourrissent le ressentiment et justifient le combat du « bien contre le mal ».

Largement diffusées, ces interprétations confortent en effet l’idée d’une légitimité de la violence opposée à la terreur des mouvements radicaux en question, ainsi délestés de toute détermination sociale et politique... alors que le terrorisme djihadiste – et sa mise en scène –, comme le montre François Burgat, sont aussi le produit, le prolongement d’autres formes de violence  : les bombardements et les assassinats, le contrôle et la soumission forcée des populations, la perpétuation de rapports d’exploitation et de domination corrélée au racisme structurel d’État et à la manipulation des représentations du monde. Ces violences engendrent en retour le désespoir et la fuite en avant, jusqu’à la haine et à ses conséquences.

Assange : le réel à l’agonie, la démocratie avec lui
Namir Noor-Eldeen, photographe de l'agence Reuters, en compagnie d'autres civils tués avec lui par l'armée américaine quelques minutes plus tard le 12 juillet 2007 à Bagdad (capture d'écran de la vidéo Collateral Murder, transmise par Chelsea Manning à Wikileaks, qui l'a diffusée en 2010)

Pour le meilleur ou pour le pire, les lanceurs d’alertes et l’« État islamique » pourraient ainsi renvoyer aux deux extrémités d’un même spectre. D’un côté, les atrocités commises par l’EI constituent le point incandescent de la violence engendrée par la domination de « grandes puissances » (pas seulement occidentales). À l’autre extrémité du spectre, la figure du héros incarnée par les lanceurs d’alertes pourrait signifier le meilleur, mais aussi le symptôme des sociétés dont émanent ces grandes puissances, sociétés que les pouvoirs d'État empêchent de se structurer autrement qu’en sacrifiant la vérité et ceux qui la défendent.

Assange : le réel à l’agonie, la démocratie avec lui
Capture d'écran de la vidéo Collateral Murder : quelques instants après les premiers tirs de l'armée américaine (en sous-titre, les commentaires des militaires états-uniens)

De ce point de vue, il n’est pas étonnant qu’Assange soit emprisonné dans une prison de haute sécurité à Londres et traité comme les pires criminels de l’époque.

Pourquoi ? Parce qu’il a rendu publics des crimes de guerre et des actes de torture qui impliquent les États-Unis et plus généralement l’Occident, dont le pouvoir de dire le vrai s’accompagne du pouvoir de l’imposer au monde. Son crime ne serait-il pas celui-là : avoir exposé publiquement des faits pour lesquels les puissances occidentales ne peuvent s’attendre à recevoir des remerciements – des faits emblématiques de l’exploitation et de la violence qu’elles exercent en notre nom ?

« Nous sommes une matière qui épouse toujours la forme du premier monde venu » écrit Musil dans L’Homme sans qualité. Ce premier monde qui nous vient, c’est aussi celui d’une presse qui relaye sans sourciller les discours officiels, tout en affectant de se  battre pour défendre une liberté dont elle est la première à ne pas faire usage quand il s’agit, par exemple, de défendre Assange. À voir ce qui est fait de la « liberté d’informer » tant invoquée, on peut se demander si, pour les organes de presse les plus puissants, l’enjeu est vraiment celui-là, ou si le slogan régulièrement agité ne recouvre pas une certitude confortable : cela va de soi.

Il faut tuer le journalisme d’Assange et les lanceurs d’alertes parce qu’ils figurent parmi les derniers à résister au pouvoir de ceux qui contrôlent « l’opinion » et une part toujours plus importante de nos existences.

Comme dit Bourdieu, « pour produire un savoir engagé, il faut engager un savoir ». Engager un savoir, c’est précisément ce que l’on peut attendre des journaux quand les faits sont connus, à commencer par la répression d’État largement documentée dont Assange est aujourd’hui l’objet. Engager un savoir, c’est ce qu’a fait Wikileaks en Afghanistan ou en Irak, dans une leçon de journalisme qu’une presse aux ordres et en ordre de bataille a tôt fait d’oublier à Raqqa et à Mossoul, où le sort des civils ne comptait quasiment pour personne. Engager un savoir, c’est ce que cette presse-là n’a pas fait en Libye non plus quand, à coups de mensonges et d’intox , le gouvernement français appuyé par des médiacrates en treillis portait une responsabilité écrasante – et pour tout dire sidérante – dans le déclenchement d’une guerre dont les Libyens continuent aujourd’hui de payer le prix.

Il faut tuer le journalisme d’Assange et les lanceurs d’alertes, parce qu’ils figurent parmi les derniers à résister au pouvoir de ceux qui contrôlent « l’opinion » et une part toujours plus importante de nos existences – tandis que, pour reprendre les mots de Noam Chomsky à propos de la techo-surveillance et à l’heure de « l’internet des choses », « les gens ne voient pas cette forme de surveillance comme une intrusion, ils la voient simplement comme si c’était la vie, comme le soleil se lève le matin ». En cela aussi, telle que définie par Assange lui-même, Wikileaks est une agence de renseignements des citoyens que nous sommes.

Julian Assange a été traîné dans la boue, disqualifié et criminalisé pour des faits à propos desquels il a toujours accepté de s’expliquer et pour lesquels les poursuites ont été abandonnées au terme d’une procédure aussi toxique qu’effarante.

Il faut en finir avec les lanceurs d’alerte comme avec la vérité. Peu importe si les mots ne disent plus rien des choses. On pourra même martyriser la phrase jusqu’à prétendre le contraire de ce qui est. Au principe du saccage de la langue qu’évoquait déjà Karl Kraus et qu'a réactivé récemment Frédéric Lordon sur son blog en parlant de langue détruite, l’important est d’imposer le vrai sans pour autant qu’il y ait du vrai à dire. Inutile de convoquer ici l’image d’un Donald Trump baignant dans la caricature. En France, ce sont les flics qui sont agressés, ce sont les statues qui sont vandalisées ou les hôpitaux qui sont «  attaqués », quand il faut attendre un décès, 25 éborgnés, 5 mains arrachées et 318 blessures à la tête parmi des milliers d'autres blessés pour qu’un éditorialiste évoque enfin l’hypothèse d’une violence systémique exercée contre les manifestants. Ce sont aussi les soignants qui sont célébrés... quand leur conditions de travail ne cessent de se dégrader, et des satisfecits distribués dans l’entre-soi d’une élite pour dire à quel point notre gestion hospitalière a bien fonctionné... quand des milliers de résidents d’Ehpad sont sacrifiés.

Il faut tuer le messager pour tuer le message. Julian Assange a été traîné dans la boue, disqualifié et criminalisé pour des faits à propos desquels il a toujours accepté de s’expliquer à condition de ne pas être extradé et pour lesquels les poursuites ont été abandonnées au terme d’une procédure aussi toxique qu’effarante. La méthode qui vise à discréditer les gêneurs n’est pas nouvelle ; on la voit régulièrement à l’oeuvre. Dans un autre registre, elle s’applique à coup de légalisme contre l’action d’un Cédric Herrou qui vient en aide aux migrants à la frontière franco-italienne, ou aux ONG quand la France ou l’Italie, qui s’enroulent dans les barbelés, accusent les sauveteurs de faire le jeu des passeurs en Méditerranée.

« On met à part et l’on oublie que l’on met à part, on cloisonne – cette faculté de mettre à part permet tous les crimes »

Au-delà de ces tentatives de criminalisation et de dépolitisation de gestes qui protestent, qui dénoncent ou qui sauvent, ce à quoi on assiste est aussi, pour reprendre les mots de la sociologue Vanessa Codaccioni, « une opération de préservation des règles et des normes du champ politique » qui détermine ce qui est politique et ce qui ne l’est pas, ce qui est dicible et ce qui ne l’est pas.

Le cauchemar vécu par Julian Assange participe de cette préservation, autant qu’il dissuade tous ceux qui seraient tentés de s’y opposer. Celui qui touche au réel doit être sacrifié. La démocratie est vidée de sa substance, confisquée par le pouvoir de ceux qui « font l’opinion » depuis l’opinion qu’ils s’en font, dans un univers où « le fait est remplacé par la nouvelle » (Karl Kraus), où l’encre n’imprime plus la rétine, où l’écran fait écran.

Dans Théorie du drone, Grégoire Chamayou évoquait Platon et l’histoire de Gygès, qui trouve un anneau lui permettant de devenir invisible et grâce auquel il séduit la reine, complote avec elle et s’empare du pouvoir en tuant le roi. Il écrit : « J’ai demandé quelle serait la vertu des Gygès modernes. La psychologie militaire nous fournit une réponse. Ce serait une vertu pratique : la capacité de compartimenter, de mettre à part. Dans les années les plus sombres du XXe siècle, Simone Weil a donné une très belle interprétation du mythe platonicien, en même temps que sa reformulation définitive pour les temps présents. Ce qui est invisible, disait-elle, ce n’est pas le porteur de l’anneau mais l’anneau lui-même : 'L’anneau de Gygès devenu invisible, c’est précisément l’acte de mettre à part. Mettre à part soi et le crime que l’on commet. Ne pas établir la relation entre les deux. Gygès : Je suis devenu roi et l’autre roi a été assassiné. Aucun rapport entre les deux choses. Voilà l’anneau.' On met à part et l’on oublie que l’on met à part, on cloisonne – 'cette faculté de mettre à part permet tous les crimes' ».

La vidéo « Collateral Murder » transmise par Chelsea Manning à Wikileaks, qui montre le massacre d’un groupe de civils à Bagdad comme dans un jeu vidéo, réactive le mythe. L’anneau, c’est ici le pouvoir d’invisibiliser la séquence, les faits et ceux qui les mettent au jour : « mettre à part », supprimer le crime comme on supprime Assange parce qu’il a dénoncé le crime. Mais l’anneau, c’est aussi le pouvoir de virtualiser la mort aux yeux de ceux qui la donnent, par le divertissement d’un jeu vidéo : « mettre à part soi », se déresponsabiliser en convoquant l’industrie langagière pour nous divertir comme on fait diversion. Lutter pour « le bien » quand on fait « le mal », agiter la question des passeurs quand on abandonne les migrants à leur sort, « faire la guerre » au virus quand c’est aux gens qu’on la fait, célébrer les soignants quand on les méprise, stigmatiser le « communautarisme » quand on détruit le lien social, etc.

Pour avoir révélé l’anneau et décloisonné des crimes, des actes de torture ou des faits de corruption, Julian Assange est aujourd’hui persécuté, Chelsea Manning a tenté de se suicider, Edward Snowden est exilé en Russie, Sarah Harrison doit se cacher, Glenn Greenwald est opprimé au Brésil et Rui Pinto vit désormais au Portugal en liberté surveillée.

Soutenir Julian Assange, c’est résister à ce monde-là. •••

Capture d'écran tirée de la vidéo Collateral Murder, révélée par Wikileaks : peu avant d'être visés à leur tour, des civils viennent en aide aux victimes de tirs de l'armée états-unienne à Bagdad le 12 juillet 2007

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