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Ils porteront un gilet jaune

Par Arnaud Marie

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« La fatigue, en somme, a ses vertus. En elle, nous sculptons notre patience, nous découvrons la beauté des seconds souffles, la vigueur d’un pouls régulier ». Entre écueils et espérances, Arnaud Marie explore, dans cette tribune publiée par Le Média Presse, les enjeux des mobilisations des Gilets Jaunes.

On peut juste serrer les dents et détourner le regard, mais on peut aussi se l’avouer : les gilets jaunes sont fatigués. On peut répéter à qui veut l’entendre qu’on ne lâchera rien, que les chiffres des medias sont truqués, que personne ne manque à l’appel…Force est de constater que nos rangs sont décimés. Dans certaines villes, nos manifestations s’enchaînent au pas de course, comme si nous étions pressés d’en finir. Les trajets sont moins erratiques, presque balisés : pour un peu, on se croirait embarqué dans un de ces tristes défilés syndicaux où l’on apprend à faire mourir la part la plus généreuse et exigeante de nous-mêmes. C’est vrai, on gueule toujours aussi fort, mais pour faire oublier les absents, et parce qu’on espère ainsi retrouver la ferveur et l’urgence de nos premiers cris. Nos anecdotes ressemblent déjà à des souvenirs d’anciens combattants, nos photos ont des couleurs de chrysanthèmes. Nous avons tellement donné de notre temps, tellement risqué que nous sommes parfois usés jusqu’à la corde. Nous n’avions pas vu passer l’hiver, mais il est finalement venu.

Qu’il était beau ce mois de décembre où chacune de nos sorties renvoyaient à leurs terriers tous ceux qui n’ont que calcul en bouche, tous ceux qui veillent à l’équilibre des comptes et vendraient leur mère pour un point de PIB… Il nous suffisait de paraître pour hâter la disparition de leur monde. Un monde dont nous avons senti instinctivement à quel degré de décomposition il était parvenu. Un monde où nos ennemis grappillent dans la précipitation ce qui peut encore être sauvé, cognent pour se faire respecter, engagent leur mépris sur une ligne d’indécence dont ils repoussent chaque jour les limites. Mieux que les experts, mieux que les philosophes qui nous sermonnent comme on rabroue un gosse revêche et capricieux, nous avons perçu ce qui était en train de se jouer. A nos yeux, il est devenu bien visible ce point de bascule au-delà duquel notre monde civilisé, démocratique et tolérant montre son envers de terreur. Nous n’avons pas eu besoin de chiffres et de concepts pour mettre le doigt là où ça fait mal. Nous n’avons pas eu besoin de nous structurer, d’élire et de déléguer pour porter notre voix. Nous sommes entrés par effraction sur une scène politique où tout était joué d’avance. Une scène fantôme pour tout dire, où se déploient sempiternellement les mêmes duels chorégraphiés, où des adversaires sans âme et sans substance s’affrontent avec des épées mouchetées.

Nous pourrions aujourd’hui nous féliciter du chemin parcouru, abandonner notre gilet jaune à tous ceux qui le voient déjà en bonne place, avec bonnet phrygien et pavé, dans le musée Grévin des insurrections made in France. On nous rêve déplumés et empaillés. On se rue à notre chevet pour nous autopsier. On diagnostique les raisons de notre « échec ». Du bout des lèvres, certains nous reconnaissent une « victoire symbolique » : le lot de consolation pour les gueux méritants qui ont su contre toute attente faire preuve d’un regain de combativité. Nos supporters les plus enthousiastes répugnent toutefois aux célébrations trop explicites : nous sommes toujours beaux et moches à la fois, irrémédiablement impurs. Salis par les soupçons d’extrémisme, rétifs à la concertation et surtout « complaisants envers la violence ». Les plus perspicaces sont toutefois restés prudents. Ils savent que nous avons rendu palpable et objectif un rapport de forces longtemps souterrain mais aujourd’hui visible de tous. Ils devinent que dans cette brèche que nous avons ouverte, d’autres viendront s’engouffrer. Par grand vent, une braise suffit.

Ils porteront un gilet jaune
Crédits : Téo Cazenaves - Le Média.
"Ne cherchez pas à nous prendre dans la nasse du bilan, vous ne trouverez rien à vendre, rien à solder".

De nos vastes cortèges, il ne reste que quelques troupes d’inséparables. Sur les ronds-points, nous sommes plusieurs dizaines encore à nous serrer les uns contre les autres. Ce qui nous lie désormais, c’est tout ce qui nous arrache à cette existence grise et larvaire où l’on prétendait nous enfouir. Nous avons réussi à peupler nos déserts. Nous saurons accueillir tous ceux qui ne manqueront pas de nous rejoindre : ceux qui passeront tôt ou tard par la case pauvreté, et ceux qui sentent déjà, bien que protégés par un relatif confort, le sol trembler sous leurs pas. En une heure passée près de nous, ils trouveront plus de chaleur et de vie que dans un mois de « grands débats ». Avec nous, ils apprendront à mordre, à briser tous les encerclements. Ils réaliseront qu’on peut survivre à toutes les calomnies, à l’implacable mécanique du mépris. Ils porteront un gilet jaune.

La fatigue, en somme, a ses vertus. En elle, nous sculptons notre patience, nous découvrons la beauté des seconds souffles, la vigueur d’un pouls régulier. Nous réalisons qu’il est simple, en définitive, de ne plus parler d’ « échec » ou de « réussite ». Ces mots désormais glissent sur nous. Sans doute parce qu’ils appartiennent à un monde dont nous ne voulons plus. L’un et l’autre se trouvent aux deux extrémités d’une machine à broyer qui nous somme chaque jour d’évaluer ou d’être évalué. C’est-à-dire saboter sa propre vie ou flétrir celle des autres. Ne cherchez pas à nous prendre dans la nasse du bilan, vous ne trouverez rien à vendre, rien à solder. Vos grilles d’analyse sont bonnes pour le rebut et vos concepts sont grillés. Les gilets jaunes ont la victoire modeste et la disgrâce flamboyante. Leur irruption tapageuse a pris tout le monde de cours, leur tranquille mûrissement vous laissera sans voix.

Crédits photo de Une : Koja - Le Média

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