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Mort d’un chauffeur VTC au Perreux-sur-Marne : le témoignage qui accuse les plateformes
Après la mort d’un chauffeur VTC tombé dans la Marne en pleine alerte météo, un de ses collègues témoigne. Il dénonce la pression des plateformes, la précarité imposée aux chauffeurs et la responsabilité de l’État face à un système mortifère.
Dans la nuit de lundi à mardi, au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne), un chauffeur VTC a perdu la vie après que son véhicule a quitté la route et chuté dans la Marne. Le département était alors placé en alerte orange neige-verglas. Le passager, parvenu à rejoindre la berge à la nage, a survécu.
Malgré ces conditions météorologiques dangereuses, les plateformes de VTC ont continué à faire circuler des courses, allant jusqu’à appliquer des majorations tarifaires. Sur le plateau, Khaled, chauffeur VTC et syndicaliste, réagit avec colère. « Ce que ça a provoqué chez moi, c’est une colère énorme. Malheureusement, ce n’est pas la première fois qu’un collègue meurt dans l’exercice de ses fonctions. » Il décrit un métier « ultra précaire », où les chauffeurs enchaînent « 8, 10, parfois 12 heures par jour », sans réelle protection.
Selon lui, les plateformes utilisent les alertes météo comme levier économique. « Ils majorent artificiellement les courses pour éviter que les chauffeurs rentrent chez eux. On te dit : “tu fais 3 km pour 40 €”. Le chauffeur se dit qu’il va essayer de gagner un peu d’argent, sachant que d’habitude les courses sont ultra faibles. » Une liberté illusoire : « On nous parle d’entrepreneuriat, de rêve, mais en vérité tout ça, c’est du salariat déguisé. » Khaled met également en cause l’État. « Uber n’est pas arrivé par hasard en France. Emmanuel Macron, quand il était ministre de l’Économie, a laissé faire. Aujourd’hui, les chauffeurs comprennent qu’ils sont de la chair à canon pour les plateformes. » Il dénonce aussi l’ARPE*, l’autorité de régulation, jugée « pas du tout représentative des chauffeurs ».
Contactée, Uber affirme que le chauffeur ne circulait pas sur sa plateforme mais via Heetch. L’entreprise assure que « tous les chauffeurs VTC utilisant l’application Uber bénéficient automatiquement et gratuitement d’une assurance de protection sociale financée à 100 % », incluant un capital de 50 000 € en cas de décès, et affirme avoir envoyé « un message d’alerte intempérie dans tous les départements en alerte orange ». Elle rappelle également que, selon l’ARPE*, « le revenu horaire brut sur Uber est de 49,3 €/h ».
Une version contestée par Khaled
« Le drame a eu lieu lundi. Le message, on l’a reçu mardi. Ils mentent. Au lieu de dire “restez chez vous, votre sécurité vaut plus que nos milliards”, ils ont laissé tourner. » Heetch, par la voix de son directeur général Europe Simon Dabadie, confirme que « la course concernée a eu lieu via une commande sur la plateforme Heetch ». L’entreprise dit être « en contact avec la famille du chauffeur », « échanger avec le passager » et « collaborer avec les forces de police ». Elle indique avoir envoyé « plusieurs communications cette semaine » rappelant les règles de vigilance.
Quelques heures après l’enregistrement de cet entretien en direct, des confrères ont pu accéder à l’identité du chauffeur décédé. Il s’appelait Mamadou Mamba, était âgé de 58 ans et père de trois enfants.
Selon Actu Paris, il n’était pas détenteur d’une licence VTC, information confirmée par Heetch : « Cette fraude n’enlève rien au drame que vit la famille et nous allons tout de même les accompagner dans ce moment difficile. » Pour Khaled et de nombreux chauffeurs, ces révélations ne changent rien au fond. « On ne parle pas d’un numéro. On parle d’un homme mort en essayant de travailler. »
Un rassemblement est prévu samedi au Perreux-sur-Marne pour lui rendre hommage. Pour eux, la mort de Mamadou Mamba reste celle d’un travailleur pris dans un système où le danger devient une opportunité économique.
- *Créée en 2021 par le gouvernement, l’Autorité des relations sociales des plateformes d’emploi (ARPE) est présentée comme un organisme de régulation chargé d’encadrer le dialogue social entre les plateformes (Uber, Bolt, Heetch…) et les travailleurs indépendants. Officiellement, l’ARPE est censée représenter les intérêts des chauffeurs VTC et des livreurs face aux plateformes. Mais sur le terrain, cette autorité est largement contestée par de nombreux chauffeurs et collectifs, qui dénoncent une instance déconnectée de leur réalité, accusée de légitimer un modèle d’auto-entrepreneuriat précaire plutôt que de le remettre en cause. Sa création, et la proximité de certains de ses dirigeants avec les plateformes, nourrissent un profond sentiment de défiance.