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Révélations - "J'ai été violé en garde à vue par un policier"

Par Taha Bouhafs, Téo Cazenaves et Filippo Ortona

Retrouvez les contenus de ces auteurs : page de Taha Bouhafs, page de Téo Cazenaves et page de Filippo Ortona.

Des policiers du tristement célèbre commissariat du 19ème arrondissement sont visés par une plainte pour viol et violences volontaires. Un jeune homme d’origine maghrébine accuse deux d’entre eux de l’avoir tabassé et violé lors de sa garde à vue. Des déclarations étayées par les documents médicaux consultés par Le Média et Streetpress. L’IGPN a été saisie.

C’est une fin de journée d’avril dans la salle de fouille du commissariat du XIXème arrondissement de Paris. Tommi, jeune français d’origine maghrébine arrêté quelques heures plus tôt, se déshabille lentement, sous le regard de deux policiers. « Caleçon ? », leur demande-t-il. « Oui », répond l’un d’eux.

Au Média et à StreetPress, Tommi [à sa demande, son prénom a été modifié, NDLR], 23 ans, raconte avoir eu des gestes lents. Il sait comment se passent les choses, ce n’est pas sa première garde à vue. « Je baisse mon caleçon. La fouille aurait dû s'arrêter là, mais l’un d’eux me demande de me tourner, de m’accroupir et de tousser ». Tommi refuse. « J’ai fait plusieurs gardes à vue, on ne me l’a jamais fait et c’est pas aujourd’hui que ça va commencer », rétorque-t-il aux policiers. « T'es sûr ? », demande l’un d’eux.

Puis ils se jettent sur lui. Les coups pleuvent : il est projeté au sol, et tandis qu’un policier lui fait une clé d'étranglement, l’autre le frappe au ventre en lui tenant les jambes. C’est ce dernier qui « tire mon caleçon de manière très violente... et introduit son doigt dans mon rectum ». En l’espace de quelques secondes, la fouille a viré au viol. 

Ce n’est que l’aboutissement cruel d’une longue série de violences policières, qui ont progressivement transformé l’interpellation et la garde à vue de Tommi en cauchemar. Tout avait commencé quelques heures plus tôt, le 5 avril dernier, près du canal de l’Ourcq, à Paris...

Tabassé dans le véhicule de police

Le 5 avril, Tommi quitte les quais de la Marne vers 18 heures. Trois mois plus tôt, il a déposé plainte pour usurpation d’identité : la voiture dans laquelle se trouvait son permis a été déclarée volée, ce qui lui vaut de nombreuses complications lors de contrôles. Alors quand il croise une voiture de police près de la rue des Ardennes, les policiers suivent, et les deux véhicules s’arrêtent au niveau d’un feu tricolore près de l’avenue Jean Jaurès. Les agents baissent la vitre de leur Peugeot 5008, les nouvelles autos SUV en dotation, et demandent au jeune homme de décliner son nom complet et la raison de sa présence. Tommi s'exécute. 

Mais lorsque le feu passe au vert, le conducteur prend la fuite : il fait mine de se ranger sur le bas-côté puis détale, grille plusieurs feux rouges, tente un demi-tour lorsqu’il s’aperçoit qu’il a loupé la sortie du périph’. Les agents tamponnent la Twingo bleue et sortent précipitamment. « Vu que mon véhicule avait les portes centralisées, j’ai ouvert les portières et sorti mes mains en évidence », explique Tommi au Média. Les policiers l’extirpent de la voiture, le plaquent au sol et le menottent. « Ils ont commencé à m’insulter : "T’es mort, j’vais t’niquer, tu vas voir fils de pute" », raconte Tommi, que les agents amènent dans le SUV, immobilisé après l’accident.

Le jeune homme est placé au milieu de la banquette arrière, un policier à sa gauche, l’autre monté dans le coffre, qui n’a pas de plage arrière. Contrôle d’identité, fouille des poches, le ton monte. « Le policier à ma gauche ne faisait que répéter "j’vais t’niquer ta mère, t’es mort, t’es mort", il a dû le dire 15 fois d’affilée ». « Tu vas m’insulter pendant combien de temps ? », demande Tommi.

« Le policier m’a dit "Toi, t’es mort, tu vas morfler, on va t’enculer aujourd’hui" », détaille le jeune homme.

C’est là que tout dérape, d’après le témoignage qu’il nous livre. Le policier monté dans le coffre l’étrangle à l’aide de son bras (« c’était prémédité, il est monté pour m’étrangler », assure Tommi). Celui assis à sa gauche lui assène 5 ou 6 coups de poing dans l’abdomen. Le jeune homme, asthmatique, panique : il décrit un étranglement de 20 à 30 secondes et des coups qui lui coupent la respiration. Lorsque les flics le relâchent, il tente de calmer le jeu : « Regardez, je suis tranquille. Ramenez moi au poste et en cellule, vous allez pas m’entendre ». 

Par la fenêtre gauche, Tommi aperçoit des policiers arrivés en renfort. L’un d’eux ouvre la portière. « Il m’a dit "Toi, t’es mort, tu vas morfler, on va t’enculer aujourd’hui" », détaille le jeune adulte. Et les coups reprennent dès que le collègue ferme la portière : étranglement, coups de poings à l’abdomen. « Ils ont recommencé à 4 ou 5 reprises, et ne s’arrêtaient que lorsqu’un autre policier ouvrait la porte pour me voir ou m’insulter ».

Deux certificats médicaux établis lors de la garde à vue de Tommi, auxquels Le Média et StreetPress ont eu accès, attestent des blessures du jeune homme : contusions diverses sur le cou, la clavicule, l’abdomen, ecchymoses aux pectoraux, au dos, aux bras et aux jambes. L’une des médecins, qui examine Tommi le 7 avril, soit 2 jours après les évènements, résume par « des ecchymoses et érosions au niveau des membres supérieurs, de la région cervicale, de la face antérieure du tronc et de l’abdomen, et du visage ». Sur place, Tommi a repéré une caméra de vidéosurveillance. Son avocate, Maître Cynthia Vazquez, compte demander l’accès aux images dans l’espoir qu’elles corroborent la version de son client.

Révélations - "J'ai été violé en garde à vue par un policier"
Extrait du premier certificat médical, établi le 5 avril par un médecin de l'hôpital Lariboisière.
Révélations - "J'ai été violé en garde à vue par un policier"
Extrait du second certificat médical, établi le 8 avril par un médecin de l'Unité médico-judiciaire de l'Hôpital de l'Hôtel Dieu de Paris.

Violé en salle de fouille

Arrivé au commissariat du XIXème, on lui notifie son placement en garde à vue pour recel de vol et refus d’obtempérer (la Twingo bleue a été déclarée volée par son propriétaire. Au Média, Tommi assure qu’il n’en savait rien). Tommi est ensuite conduit à la salle de fouille, accompagné des deux policiers qu’il accuse de lui avoir porté les coups dans la voiture. « Je me déshabille à leur demande. J’ai déjà subi plusieurs fouilles, donc je sais comment ça se passe. Je retire ma veste, mon pull, mon tee-shirt, mes chaussures, mon pantalon, mes chaussettes, sans aucun geste brusque. Je prends mon temps pour leur montrer que je n’ai rien à cacher », explique Tommi au Média.

Il ne lui reste que son caleçon. « Je leur dis "caleçon ?". Ils répondent "Oui". Je baisse mon caleçon. La fouille aurait dû s'arrêter là, mais l’un d’eux me demande de me tourner, de m’accroupir et de tousser ». Tommi refuse. « J’ai fait plusieurs gardes à vue, j’ai plusieurs peines derrière moi, on ne me l’a jamais fait et c’est pas aujourd’hui que ça va commencer », rétorque-t-il aux policiers. La pratique de la « fouille à nu » est par ailleurs largement critiquée, notamment par le Défenseur des droits ou par son prédécesseur, la Commission nationale de déontologie de la sécurité, qui l’ont jugée à plusieurs reprises « humiliante », en particulier quand elle est perpétrée en présence de plusieurs personnes. « Dans le cas de Tommi*, elle est même illégale, relève son avocate, car elle ne répond pas aux conditions de l’article 63-7, qui prévoit qu’elle n’est possible que si elle est indispensable pour les nécessités de l’enquête. Les infractions reprochées à Tommi ne justifient en rien cette mesure ».

« On voit ça dans les films américains, mais moi, en France, on ne me l’a jamais fait », précise-t-il. « T’es sûr ? », demande le policier à deux reprises. « Sûr », répond le jeune homme.

C’est là que « les policiers se jettent sur moi. L’un me saisit par le cou, m’étrangle avec son bras et m’amène au sol sans maîtrise, c’était violent. Le deuxième policier me met un premier coup de poing. Là, j’ai pensé que les coups dans la voiture, c’était pour les gamins. Le premier coup, au niveau du ventre, m’a mis KO. Ça m’a complètement bloqué la respiration. Le deuxième, encore pire ».

« À ce moment-là, le policier tire mon caleçon de manière très violente. Mon caleçon se baisse, et il introduit son doigt dans mon rectum. Malgré mon souffle coupé, je me suis débattu de tout mon corps, et son doigt est ressorti. Même si je me faisais étrangler, même si j’avais le souffle coupé, j’ai crié le plus fort possible pour que leurs collègues soient alertés, assez fort pour avertir plusieurs personnes dans une centaine de mètres. Comme je criais, il m’a donné encore plusieurs coups de poings dans le ventre. J’arrivais plus à respirer, je ne bougeais plus et ma poitrine gonflait ».

« Je suis menotté, allongé sur le carrelage, et ils me laissent comme mort ».

« J’étais en état de choc total ». Tommi, son caleçon baissé, reste à terre, presque évanoui. « L’un des policiers se lève et me prend en photo avec son téléphone. Je me rends compte que j’ai été violé. Et que le premier réflexe du policier, après ça, c’est de me prendre en photo... ». Du fond de la salle de fouille, les flics le traînent par les pieds, remontent rapidement son caleçon, et le menottent à un banc de la salle adjacente, l’accueil des gardés à vue. « Je me sens encore plus sali, comme s’ils ont terminé ce qu’ils ont à faire et remontent mon caleçon... Pour moi c’était grave, et je n’avais juste pas les mots. Je suis menotté, allongé sur le carrelage, et ils me laissent comme mort ». Le souffle coupé par le choc et les coups, Tommi reste attaché au banc pendant vingt minutes, tandis que les agents qui passent devant lui se moquent : « Encore un clodo de Porte de la Chapelle ».

Dans le certificat médical consulté par Le Média et StreetPress, la médecin fait état, après examen anal, d’une « excoriation rougeâtre punctiforme millimétrique ». Suffisant, d’après la spécialiste, pour écrire noir sur blanc que « les constatations sont compatibles avec les déclarations du plaignant ».

Révélations - "J'ai été violé en garde à vue par un policier"
Extrait du second certificat médical, établi le 8 avril par un médecin de l'Unité médico-judiciaire de l'Hôpital de l'Hôtel Dieu de Paris.

« J’avais froid, et au bout de vingt minutes, un policier est allé ouvrir les portes battantes de l’accueil des gardés à vue, qui donnent sur l’extérieur ». Selon les relevés météorologiques disponibles, la température ne dépasse pas 5 degrés à ce moment précis. Le jeune homme demande à plusieurs reprises sa Ventoline sous les moqueries des policiers. Quelques minutes après, un policier « pris de compassion », d’après Tommi, le relève, enlève sa menotte et l’aide à se mettre debout. Le jeune homme reprend sa respiration mais n’arrive pas à marcher seul. Il titube.

Pour le médecin, il ne pouvait pas retourner au commissariat

Mis en cellule, il tente de prévenir le policier qui l’a aidé : « Pendant la fouille, tes collègues m’ont violé ». Ce dernier ferme la porte. Les policiers - ceux qu’il incrimine et leurs collègues - passent devant les grilles et se moquent : « Il était comment le doigt ? Il était grand ? ». « Ils m’appelaient Théo », explique Tommi, en référence à Théo Luhaka, handicapé à vie après une agression policière le 2 février 2017. Fin 2020, d’autres gardés à vue dénonçaient déjà, dans les colonnes de StreetPress, des « actes de torture » et des insultes racistes au sein du commissariat du XIXème arrondissement. C’est dans ce même commissariat que le journaliste Valentin Gendrot, infiltré pendant deux ans, avait dénoncé de nombreux tabassages.

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Il y a trois ans, Valentin Gendrot, journaliste trentenaire, décide de pénétrer un monde "qui divise les français" en utilisant…

Tommi est en cellule, toujours en caleçon. Un policier vient finalement le chercher et lui annonce qu’il sera amené à l’hôpital par les pompiers. Lorsqu’ils arrivent, ils demandent que ses habits lui soient rendus. À l’hôpital, un médecin constate les blessures au corps et à la tête. Le jeune homme lui explique qu’il a été violé et souhaite passer des tests. Impossible en l’absence de réquisition, répond le docteur.

Retour au poste dans la nuit. « J’arrive pas à dormir. J’ai des douleurs à l’abdomen, au dos, à la nuque. Je suis en état de choc parce que j’ai été violé », explique Tommi, qui rencontre entre 1h et 3h le médecin de la police, qu’il a fait demander. « J’étais en pleurs, psychologiquement vraiment très faible. Depuis 19 heures, je n’avais eu droit à aucune compassion, personne n’avait été touché par la situation. Le médecin de la police m’a dit qu’elle ne pouvait rien faire, mais ça m’a fait du bien de constater que quelqu’un était choqué par ce qui m’est arrivé ».

Le lendemain matin, il est entendu par l’OPJ, et précise à nouveau qu’il souhaite passer des tests pour faire constater son viol. À 18 heures, on lui explique que sa garde à vue est prolongée de 24 heures pour qu’il soit à nouveau examiné par un médecin, cette fois-ci à propos du viol. Le 7 avril, vers midi, il est emmené dans un camion de police direction l’Hôpital Dieu de Paris et son Unité médico-judiciaire (UMJ), où il est examiné par une femme médecin.

« Elle a été prise de compassion et a vraiment pris son temps. Depuis 36 heures, à chaque fois que quelqu’un avait un contact avec mon corps, c’était pour me violenter ». La spécialiste explique les enjeux des tests au jeune homme, particulièrement stressé. « Je me suis dit “T’es obligé de les faire”. Mais c’était dur. J’ai fondu en larmes. »

Les examens terminés, le docteur explique à Tommi qu’avec son accord, et au vu de son état physique et psychologique, elle souhaite qu’il termine sa garde à vue au sein des UMJ pour ne pas retourner au commissariat du XIXème. « C’est assez exceptionnel, relève Maître Vazquez, l’avocate du jeune homme. Il faut être dans un état particulièrement grave pour ne pas retourner en cellule ». Le médecin ajoute que « ces constatations justifient une durée d’ITT sur le plan pénal de 3 jours. »

« Je veux montrer qu’il faut porter plainte »

À 17h34, la fin de sa garde à vue lui est notifiée. Finalement, Tommi rentre chez lui. Au Média, il raconte son mal-être, la première douche et la nudité difficile, ce caleçon impossible à toucher. Avec un courage certain, il décide qu’il ira dès le lendemain porter plainte à l’IGPN. 

Nous sommes le 8 avril, trois jours après les faits. Au sein de la Police des polices, les inspecteurs vont entendre le jeune homme de 13h15 à 21h35, soit plus de 8 heures d’audition. Une séquence longue et difficile. « À ce stade de l’audition, [nous] constatons que [Tommi] commence à pleurer », écrit l’officier de l’IGPN dans le PV d'audition que Le Média et StreetPress ont pu consulter.

« Le viol est établi », assure Tommi. « Les documents des UMJ corroborent le fait que j’ai été violé. Je n’arrive pas à concevoir que ces deux policiers soient en train de travailler comme si de rien n’était ». D’après nos informations, des prélèvements ADN ont été effectués lors des examens. Un autre médecin, consulté le 18 avril, soit 13 jours après les faits, a constaté que Tommi souffrait encore et a établi un arrêt de travail de 3 jours.

« Je suis issu d’un quartier, j’ai subi des violences. J’ai tout fait dans l’ordre. Il ne peut y avoir que des sanctions derrière »

« Je veux montrer l’exemple aux personnes victimes de violences policières, leur montrer qu’il faut porter plainte », assure le jeune homme, qui a choisi de témoigner sous anonymat. « J’ai voulu me protéger pour ne pas que mon nom devienne un symbole de moquerie de la part des policiers », explique-t-il en référence à l’affaire Théo, aujourd’hui encore cible des moqueries de nombreux agents.

« Je suis issu d’un quartier, j’ai subi des violences. J’ai tout fait dans l’ordre. Il ne peut y avoir que des sanctions derrière », conclut-il. Le 28 avril, son avocate, Maître Cynthia Vazquez, a déposé plainte contre X pour les chefs de « violences volontaires physiques et psychologiques par personnes dépositaires de l’autorité publique, à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, de la victime à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion déterminée, par plusieurs personnes agissant en qualité d’auteur ou de complice », « viol commis par une personne qui abuse de l’autorité qui lui confèrent ses fonctions » et « atteinte à l’intimité de la vie privée d’autrui en fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci, l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé ».

Contactée par Le Média et StreetPress, la préfecture de police de Paris affirme qu’une « enquête est en cours, l’IGPN ayant été saisie en judiciaire et en administratif », et précise que « deux fonctionnaires de police ont déposé plainte pour outrage et rébellion à l’encontre du mis en cause ». Le parquet de Paris n’a pour l’heure pas répondu à nos sollicitations.

Photo de Une : Tommi (à se demande, le prénom a été modifié) témoigne dans les locaux du Média.

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