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En Colombie, la police assassine

Par Nicolas Radziwon

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Contre une réforme fiscale inique, la rue a laissé éclater une colère accumulée depuis des mois. Mais sa victoire est amère : le délire répressif du pouvoir colombien et de sa police a causé plusieurs dizaines de victimes mortelles depuis septembre 2020. Violences et homicides restent sans réponse judiciaire. Face au déni des autorités, victimes et militants témoignent pour Le Média.

C’était la réforme de trop. Dans un pays où la pauvreté a explosé pendant la pandémie au point d’atteindre près de la moitié de la population, le gouvernement d’Iván Duque a choisi d’attiser les braises. Son projet de réforme fiscale comprenait, entre autres, une augmentation de la TVA à 19 % et une imposition élargie au sein de la population. Une véritable claque pour les classes moyennes et populaires, sommées par le ministre des Finances d’accepter cette régression. Mais la rue colombienne a eu raison du ministre et de son projet.

À partir du 28 avril, les Colombiens ont défilé massivement à l’appel des organisations syndicales, sociales et politiques. De nombreux jeunes gens, comme subitement sortis du marasme imposé par la pandémie, ont ravivé l’esprit de la grève nationale de fin 2019 en balayant les injonctions à manifester depuis chez eux.

Mais dès la nuit, des nouvelles inquiétantes arrivent de Cali, à l’ouest du pays. « On tire sur des gens ! », « ils l’ont tué ! Ils l’ont tué ! », entend-t-on hurler dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux. La mobilisation se poursuit, s’étend à d’autres villes. Et tandis que l’on dénombre de nouvelles victimes, l’ex-président droitier Alvaro Uribe Velez tweete sur le « droit des soldats et des policiers à utiliser leurs armes pour défendre leur intégrité et défendre les personnes et les biens de l’action criminelle du terrorisme ». Rien de moins qu’une incitation à la bavure, d’autant que le gouvernement et ses alliés jouent largement sur le spectre des « terroristes », d’après eux à l’origine des violences.

Les morts de la répression s’accumulent

Une semaine après le déclenchement de la crise sociale, l'ONG Temblores déplore 31 civils tués du fait de la police. Tous les soirs, les casseroles retentissent depuis les fenêtres, des places emblématiques sont investies. La réforme fiscale parait déjà loin. En ville ou dans les campagnes, on proteste contre la mort et pour la dignité. Comme 8 mois auparavant, des postes de police sont pris pour cibles et comme il y a 8 mois, la réponse des forces de l’ordre inquiète.

Car le mouvement de la fin de l’été dernier est révélateur de la violence et de l’impunité policières. Le 8 septembre 2020, Javier Ordóñez s’accroche avec deux agents qui finissent par l’arrêter et le conduire à un poste de police local, un « centre d’attention au citoyen » (CAI). Il n’en ressortira jamais vivant. Dans les quelques mètres carrés qui composent ces micro-commissariats, situés généralement au centre des quartiers, Javier a été tabassé et laissé pour mort. L’assassinat de cet homme de 44 ans embrase Bogota : des rassemblements s’organisent, des émeutes éclatent, des CAI sont pris pour cibles, des balles tirées. En Colombie, la journée nationale des Droits de l’Homme en Colombie se transforme en « massacre » ; 13 personnes meurent dans la capitale et sa banlieue.

En Colombie, la police assassine
Manifestation à Bogota, le 28 avril 2021. Crédits : Hernan Ayala - NoName.

« Andrés Felipe revenait du travail lorsqu’il a décidé de rejoindre la manifestation en cours dans son quartier. Lui et un autre jeune ont pris une balle en plein torse », explique au Média Juan Felipe Sánchez, avocat des familles de plusieurs victimes dont celle d’Andrés Felipe Rodríguez. « Ce jour-là, la police a complètement été débordée par la simultanéité et la quantité des manifestations. Le gros des forces était regroupé dans la zone du CAI, là où a été tué Javier Ordóñez ». Peu nombreux et mal préparés face aux manifestants et émeutiers, beaucoup de policiers ont alors la gâchette facile. « Nous sommes habitués aux violences policières, mais nous n’avions jamais vu un tel usage d’armes létales contre des civils », s’alarme le juriste, qui représente gratuitement les victimes de cet épisode sanglant.

9 septembre 2020, le « massacre » et l’impunité

Les auteurs des tirs ont certes généralement été identifiés et mis en examen, mais d’où est parti l’ordre ? « Des doutes persistent encore aujourd’hui : nous savons que des commandants ont ordonné par radio aux agents de se retirer s’ils se voyaient dépassés, mais les instructions n’ont pas été suivies. Ils sont restés et ont utilisé leurs armes de service. Certains lieutenants leur ont demandé de retirer leurs vestes, où se trouve leur numéro d’identification », détaille Juan Felipe Sánchez qui dénonce également une « chasse aux caméras » demandée par les supérieurs après la révélation des premières violences. « Ceci et le fait que la plupart des victimes soit tombées dans le même laps de temps nous fait suspecter une éventuelle coordination », poursuit-il.

L’avocat constate généralement des lenteurs judiciaires et institutionnelles dans les procédures judiciaires qui impliquent des membres des forces de l’ordre. Mais d’après lui, les suites de cette nuit sanglante sont inédites : « Nous avons eu écho de cas de familles qui ont du déménager, changer de quartier voire de ville, car des policiers venaient jusqu’à leur porte pour les intimider et les menacer », ajoute Juan Felipe Sánchez. « Nous savons également que des membres des forces de l’ordre ont essayé d’acheter des témoins ».

Le pardon officiel du commandant de la police nationale pour le cas de Javier Ordóñez n’a pas empêché son institution d’être responsable de la mort de 85 autres personnes en 2020, selon le décompte réalisé par l’ONG Temblores. « Nous nous basons sur les propres chiffres de la médecine légale », explique au Média Alejandro Lanz, co-directeur de l’organisation, qui précise que 36% des victimes avaient entre 15 et 24 ans.

Double peine pour certaines catégories de population

« Nous avons remarqué que lorsqu’un décès de ce type survient, le service de communication de la Police s’empresse de publier des éléments stipulant que "ce jeune - très souvent afro - se trouvait en train de commettre un vol et qu’il a été tué en flagrant délit". La police créé ainsi un scénario de poursuite et diffuse son argumentaire avant même que les détails ne soient connus », dénonce Alejandro Lanz. Dans un rapport publié en début d’année, Temblores détaille en effet « une violence policière systématique et disproportionnée » contre les « afros, les personnes LGTBI, les femmes, les groupes indigènes, les jeunes et les étudiants ».

Selon l’ONG, 289 personnes ont perdu la vie du fait de la police entre 2017 et 2019, soit « presque 2 assassinats par semaine ». Quelques semaines après les faits, le jugement du crime contre Javier Ordóñez a été renvoyé devant la justice civile, comme le demandait la Cour Inter-américaine des Droits de l’Homme. Ce qui n’était pas acquis : en Colombie, la police est rattachée au ministère de la Défense et ses membres sont généralement jugés devant des tribunaux militaires dans la plus grande opacité.

En Colombie, la police assassine
Manifestation à Bogota, le 28 avril 2021. Sur la pancarte du manifestant : "Assez d'assassinats de leaders sociaux, assez de crimes d'Etat". Crédits : Hernan Ayala - NoName.

Un dysfonctionnement structurel directement hérité du conflit armé qui continue de déchirer le pays. « Il existe une logique d’"ennemi intérieur" qui n’a jamais disparu au sein de la police », explique au Média Sofia Forero, politiste et membre du centre de réflexion Dejusticia. Une spécificité qui « favorise l’impunité car les possibles sanctions ne rebutent pas les agents qui comparaissent devant une entité qui est juge et partie […]. Du côté des victimes, c’est le parcours du combattant pour se faire reconnaître en tant que tel et obtenir justice », commente l’analyste.

Les victimes faisant généralement partie des catégories sociales les plus vulnérables, l’étalement des procédures dans le temps est une aubaine pour les meurtriers, peu condamnés et souvent soutenus par leur hiérarchie. Lorsqu’un homicide est dénoncé, « la guerre des compétences entre les institutions génère des délais abyssaux », explique Sofia Forero : « Le cas d’un jeune tué lors de la manifestation du 1er mai 2001 a par exemple pris 16 ans pour être jugé ».

D’abord utilisée comme une milice par les conservateurs qui affrontaient les libéraux au milieu du XXème siècle, la police a dû ensuite se prêter aux politiques de contre-insurrections menées face aux guérillas, sous la coordination des militaires. Il n’empêche que la Constitution, ainsi que l’ensemble des lois qui encadrent cette institution consacrent le caractère « civil » de ce corps chargé de « garantir les droits des citoyens ». « Les lois sont en général suffisamment explicites. Mais le problème réside dans la pratique et le manque de formation des agents », résume Sofia Forero.

Car si les chiffres des morts marquent les esprits, ceux des blessés ne sont pas moins impressionnants. Selon Temblores, en plus des près de 300 personnes assassinées entre 2017 et 2019, on dénombre 39 613 blessés. L'une des mutilées, handicapée à vie, a accepté de témoigner auprès du Média sous couvert d'anonymat.

  « Ce jour-là, j’ai perdu mon œil »

« Le 8 novembre 2018, le jour de mon anniversaire, on participait à la grève organisée par l’Université Distrital dans le cadre de la grève nationale », raconte Sofia*, la manifestante dont nous avons recueilli le témoignage. « On défilait avec des amis lorsque l’ESMAD [une force de police anti-émeute, fréquemment décriée pour la violence de ses interventions, NDLR] a commencé à tirer. Je me suis alors retirée du cortège et c’est là que j’ai senti une douleur à l’œil gauche ». Elle vient d’être touchée par le projectile d’un lanceur de balles de défense. « Je suis tout de suite tombée au sol, inconsciente. Mes camarades sont rapidement venus à mon secours et m’ont emmenée à l’hôpital le plus proche. Mais faute de sécurité sociale et de moyens pour payer l’intervention nécessaire, on a refusé de me prendre en charge et ce n’est que grâce à l’intervention d’amis de Ciudad en Movimiento [un collectif politique basé à Bogota, NDLR] que j’ai pu recevoir des soins dans un autre établissement au cours de la soirée ».

« Je suis restée 2 semaines dans cet hôpital public, avant de devoir être transférée au sein d’une autre entité privée, dont les coûts ont été à la charge de ma famille et des camarades de mon collectif, qui ont organisé les collectes de fonds qui ont rendu possible ma première opération », précise-t-elle. « Deux ans et demi après, je ne souffre plus des symptômes associés au traumatisme. Mais je ne verrai plus jamais de l’œil gauche ».

En Colombie, la police assassine
Manifestation à Bogota, le 28 avril 2021. La jeune fille porte une pancarte sur laquelle il est inscrit : "Nous, les enfants, on a en marre de se taire. C'est l'heure de lutter". Sur son tee-shirt : "Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pu brûler". Crédits : Hernan Ayala - NoName.

Mutilée à vie mais bien entourée, Sofia décide d’agir. « J’ai porté plainte, mais les processus sont lents. J’imagine que c’est entre les mains d’un procureur, mais nous attendons toujours un retour », le nom d’un responsable ou du donneur d’ordre.

Et l’institution s’enferme dans le déni. « La première réponse qui m’a été faite de la part de la police a été de dire qu’il n’y avait pas eu de blessés ce jour-là », explique-t-elle, « alors que je n’ai pas été la seule à avoir été touchée ».

« Tous les traitements sont aujourd’hui à ma charge, mes blessures ont été physiques, mais également psychologiques, sans compter les retards occasionnés dans mes études et mon insertion professionnelle », raconte la jeune femme de 26 ans, qui ne compte pas en rester là. « Avec d’autres victimes de violences policières, nous sommes en train de monter un collectif qui revendique la fin de l’impunité et la dissolution de l’ESMAD ».

Une campagne partagée par de nombreux partis et organisations politiques, partisans d’une refonte complète de la police. Mais il faudrait pour cela que ces forces arrivent à constituer une majorité de gauche au Congrès lors des élections de 2022.


* À sa demande, le prénom a été modifié.

Photo de Une : Manifestation à Bogota, 28 avril 2021. Crédits : Hernan Ayala - NoName.

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