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Le Ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3

Eugenio  Renzi

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Des classiques hollywoodiens, des Français contemporains et un ogre italien dans le Ciné-club de cette semaine. Avec un invité de marque : le cinéaste et critique Luc Moullet.

Le petit monde des VODthèques ne cesse de s'enrichir, notamment du côté des écrans éphémères. La Cinémathèque française vient d’ouvrir une salle virtuelle, baptisée « Henri », en hommage au fondateur de la cinémathèque Henri Langlois, où elle propose ces jours-ci, à raison d'une séance par jour, une rétrospective consacrée au réalisateur et critique Jean Epstein (1897-1853).

Cette semaine, la sélection du ciné-club trouve son inspiration avec un autre cinéaste et critique, Luc Moullet. Pas seulement avec certains de ses films et des auteurs qui lui sont chers ; plutôt une programmation avec Moullet. Lequel a bien voulu écrire un texte pour nous.

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3
Luc Moullet dans Anatomie d'un rapport (1975).

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Lundi : film lunaire

Mercuriales (2014, 1h48) et Sophia Antipolis (2018, 1h38), de Virgil Vernier. Disponibles en VOD sur le site de Shellac Films.

Il y a des cinéastes en voiture (le premier Godard, Antonioni, Scorsese). Et des cinéastes à pied (Tarkovski, Herzog même s'il lui arrive de conduire, Straub). Virgil Vernier fait résolument partie des seconds (d'ailleurs il n'a pas le permis). Son cinéma marche, s'installe, se remet à marcher. Entre temps, il se donne le loisir d'observer – assez pour se mettre à inventer ce qu'il voit.

C'est toujours une manière de voir. Un cinéma qui a toujours l'air d'un repérage. Dans Mercuriales, on visite deux tours du côté de la banlieue parisienne. Dans Sophia Antipolis, on va du côté de la « start-up nation ». VV prend alors un risque qui le rapproche de Luc Moullet, consistant à filmer des choses qui révulsent. Moullet filme la ville de Foix, «  la plus ringarde de France ». Vernier filme l'arrogance ordinaire d'un inspecteur (Commissariat, 2009), le discours tranquillement fasciste d'un évêque (Orléans, 2012). Il filme la justice d'un physionomiste à l'entrée d'une boîte de nuit parisienne (Pandore, 2009, disponible sur YouTube).

Le risque est évidemment celui du cynisme : mépriser son propre sujet. Et pourtant, regardez Mercuriales et Sophia Antipolis, offrez-vous ce double programme : vous ne trouverez pas la moindre trace de mépris, plutôt le sentiment d'une révolte portée par les personnages qui habitent ces films. Ne soyez pas surpris d'éprouver une sensation d’égarement, d’être perdus entre l'enregistrement du monde et sa remise en scène. Il y a chez VV un fond sartrien : entre quelqu'un qui est garçon de café et quelqu'un qui joue à l'être, pas vraiment de différence. Les deux se mettent en scène, les deux ne nous donnent à voir que leur idée d'un garçon de café. C'est tout ce que le cinéma peut documenter.

Pour en savoir davantage, n'hésitez pas à lire un entretien du réalisateur avec Joffrey Speno, paru dans Diacritik.

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Mardi : film de lutte

Anatomie d'un rapport (1975, 1h22), et Essai d'ouverture (1988, 0h14), de Luc Moullet. Le premier disponible en VOD à la Cinétek ; le second sur YouTube.

Moullet au fond n'a cessé de répéter une chose : la vie, ça ne va pas de soi, ça s'apprend. Car dans la vie il n'y a rien de naturel, tout est technique. Et dans le cinéma ? Pareil. Mode d'emploi.

L'idée d'Essai d'ouverture est belle car simplement comique. Un homme tente toute sa vie d'ouvrir une bouteille de Coca. On pense forcément à Jacques Tati. Mais Tati partait à la découverte de l’âge moderne. Sa démarche était celle de l’homme qui passe devant une vitrine et décide d’entrer. Alors que, chez Moullet, la modernité est une condition. D’où un projet rossellinien : il s'agit d'aider l'homme à s’en sortir.

Il y a donc un Moullet encyclopédique. C'est un Moullet d'intérieur. Or dans toute encyclopédie il y a de petites entrées et des grandes. Dans Anatomie d'un rapport, le cinéaste s'attaque à la notion de sexe, qui implique (on est en 1974) de traiter du féminisme, du corps, du plaisir. Là aussi, le présupposé est celui de l'ignorance du quotidien . Vous croyez savoir ce que c’est qu'avoir un orgasme (Moullet, en bon randonneur, dit : «  prendre son pied  ») ? Éh bien non. Le pied aussi, c'est technique. Moins qu’ouvrir un Coca, quand même.

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3
Luc Moullet et Marie-Christine Questerbert dans Anatomie d'un rapport.

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Mercredi : évasion

Le prestige de la mort (2016, 1h15), de Luc Moullet. En VOD chez Univerciné.

La Nouvelle vague, c'est connu, affectionnait les appartements. Et Moullet, on l'a vu, ne fait pas exception. Sauf quand il en sort. L'encyclopédiste rejoint alors le randonneur et devient géographe. Tout un pan de son cinéma part à l'aventure, emboîtant le pas de ses maîtres hollywoodiens (DeMille, Vidor...).

Notre alpin quotidien – d'après une formule qui résume bien Moullet, trouvée par Jean Narboni et Emmanuel Burdeau  – est à la fois casanier et aventurier. Il part à la découverte d'un lieu. S'y installe. L'arpente, en ratisse les coins, en bat tous les chemins. Au fil des films, il s'y invite, y revient, passe en visite. Bref, il rend les lieux familiers. « En particulier, notent Narboni et Burdeau, il y a un endroit assez risqué, avec un à-pic, qui revient à de nombreuses reprises. C'est là que les héroïnes se sauvent dans Les Contrebandières (1967). C'est là que dort l'alpiniste chômeur de La Comédie du travail (1987). Là aussi que sont tournés ...Au Champ d'honneur (1998) et Le Prestige de la mort (2006) ».

Et Moullet de répondre : «  C'est une vire suspendue au-dessus du vide. Il y a une paroi verticale et vers le milieu un petit passage d'un mètre. […] Dans le Prestige de la mort, j'ai également filmé les sphaignes [mousse des marais]. J'aime beaucoup les sphaignes, qu'on appelle aussi ‘fagne’ ou ‘tourbière’. On les trouve chez Hardy, ou à Dartmoor, ou du côté de Spa en Belgique. Il y en a un peu dans le Massif central, ce sont celles que j'ai filmées dans Le Prestige de la mort. Le pas s'enfonce dans un sol mi-liquide mi-terreux, ça fait des bruits inélégants, un peu inquiétants » (Notre alpin quotidien, Capricci, 2009).

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3
Luc Moullet et Bernadette Lafont dans Le Prestige de la mort.

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Jeudi : film jupitérien

Le Rebelle (The Fountainhead, 1949, 1h54), de King Vidor. En VOD à La Cinétek.

Le Rebelle est le film jupitérien par excellence. La catégorie m’est apparue en pensant à ce film-là. C'est aussi l'un des préférés de Luc Moullet – qui lui a consacré une monographie pour l'éditeur belge Yellow Now.  Nous lui avons demandé de le présenter pour notre cinéclub, et le remercions pour ce texte :

«  Le Rebelle, tourné en 1948, est le quarante-cinquième long métrage du Texan King Vidor. Il raconte la vie d'un architecte, Howard Roark, qui travaille en dehors des normes de son temps. Après des débuts difficiles, Roark réussit, au bout de longues années, à triompher aux yeux de tous. La clé de voûte du film est la construction du gratte-ciel Cortlandt. Le projet révolutionnaire de Roark est défiguré par le promoteur, qui le pare d'éléments classiques détonnants. Roark, furieux, dynamite le building, qui vient d'être terminé. Contre toute attente, le tribunal l'acquitte, puisque ses droits ont été bafoués.

Le film décrit avec une certaine ironie les habitudes de la presse en matière d'architecture. Face à un homme qui sait ce qu'il veut gravite tout un monde de personnages psychopathes ou versatiles. À travers l'architecture, Vidor dépeint une situation qui est aussi celle du cinéma, où nombre d'oeuvres ont été édulcorées par les producteurs. Il s'agit aussi d'un film érotique, où rien ne se passe sur l'écran, mais qui profite du pouvoir de l'ellipse, de la suggestion. Un film irréprochable pour les responsables du fameux Code Hays, bien que la métaphore soit très brutale et choquante. Architecture révolutionnaire, amour fou... C'est un film d'effets. Des effets fulgurants, un paroxysme constant, qui bouleverse le spectateur. Les buildings y sont montrés en recourant à des jeux de lignes, d'ombre et de lumière, de noirs et de blancs, qui évoquent l'expressionnisme. La musique de Max Steiner souligne les effets, avec des morceaux de bravoure, comme la scène de la carrière, où Roark rencontre Dominique, la femme de sa vie, et la « montée au ciel  » de l'héroïne, qui est propulsée jusqu'au sommet du gratte-ciel où se trouve Roark. Très mal reçu à sa sortie, ce film nietzschéen est aujourd'hui reconnu comme un des chefs-d'oeuvre de Vidor et de l'Histoire du Cinéma. »

Luc Moullet

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3
Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3
Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3

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Vendredi : film vénusien

L'Empreinte du passé (The Road to Yesterday, 1925, 2h16), de Cecil B. DeMille. Visible sur YouTube (film muet, avec intertitres en anglais). 

Cecil B. DeMille est connu pour ses péplums et son anti-communisme, l’un et l’autre monumentaux. Son oeuvre est en vérité plus complexe et vaut la peine d'être entièrement redécouverte. Elle comporte plusieurs périodes. Pas moins de sept selon Moullet – qui a en a fait l'anatomie dans un long texte publié par les Cahiers (« Les jardins secrets de C. B. », Cahiers du cinéma n° 450, décembre 1991, p. 47-54). La meilleure et la plus riche – 1921-1929 – serait aussi la plus oubliée. En font partie des comédies et des mélodrames sophistiqués comme Le Détour (Saturday Night, 1922), La Rançon d'un trône (Adam's Rib, 1923), ou encore Le Lit d'or (Golden Bed, 1925) – où DeMille propose une image moderne de la féminité, invitée à échapper au foyer et à développer son désir… du moins jusqu'à la fin des films, qui en général se soldent par la recomposition des valeurs traditionnelles. Cette contradiction est au cœur même du cinéma classique hollywoodien, dont DeMille fut à la fois un pionnier et un maître, capable de trouver un équilibre parfait entre une certaine audace érotique et la répression purificatrice du désir qu'il a lui-même provoqué.

L'Empreinte du passé commence dans le présent (c'est-à-dire en 1925). Joseph Schidkraut ne comprend pas pourquoi sa femme Jetta Goudal est si distante. Cette dernière est persuadé que son mari l'a trompée... dans une autre vie. Ils voyagent dans un train à côté d'un autre couple, lui aussi malheureux, quand le convoi déraille (la séquence est celèbre, avec des effets spéciaux qui firent sensation). L'accident déclenche un rêve, où les quatre se retrouvent au XVIe siècle, dans l'Angleterre élisabethaine...

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3

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Samedi : film marxiste ou sataniste

Genèse d'un repas (1978, 1h55), de Luc Moullet, visible en VOD chez Cinéma à la demande et chez Univerciné, et La Grande Bouffe (1973, 2h05), de Marco Ferreri, visible en VOD chez La Cinétek.

Dans le cinéma, on fait parfois des films alimentaires. Souvent pour être en mesure de se payer le luxe d'un film militant. Dans Genèse d'un repas, Moullet réussi les deux. Démarche éminemment matérialiste : Moullet prend un repas et remonte la filière des aliments que lui et sa femme sont en train de déguster (une boîte de thon, une omelette et des bananes). Il reconstruit devant nous la chaîne des marchandises, d'où elles viennent, par combien de mains elles passent. Quoi de plus actuel ?Il semble redondant d'ajouter une Grande Bouffe après un repas. Mais c'est précisement le projet de Ferreri, dans ce beau film qu'on ne se lasse jamais de revoir, avec le carré franco-italien Mastroianni-Tognazzi-Piccoli-Noiret (la même équipe de celle de Touche pas à la femme blanche, le western dans le « trou » des Halles, malheureusement pas en VOD). L'histoire du film est connue, pas forcément sa genèse – hilarante et magnifiquement racontée par le compositeur Philippe Sarde dans une émission de France Culture.

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3
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Luc Moullet dans Genèse d'un repas.
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Dimanche : film du Seigneur

Boule de feu (Ball of Fire, 1941, 1h45) Howard Hawks. Disponible en VOSTF sur Vimeo.

Qui dit Seigneur dit élévation. Dans Boule de feu, Gary Cooper est un intellectuel (il dirige un groupe de savants engagé dans un projet – hasard… – d'encyclopédie). Barbara Stanwyck est une chanteuse de cabaret fiancée à un gangster. Il faudra évidemment les marier. Mais, question pratique : comment niveler les différences de classe ? À ce problème social, HH substitue habilement une question mécanique : il s'agit de les mettre à la même hauteur. Devant le même problème, Jacques Audiard a coupé les jambes de Marion Cotillard, qui, ainsi abaissée, s’est retrouvée au niveau social du prolétaire interprété par Matthias Schoenaerts. La solution de Boule de feu est plus élégante : l'élévation. HH place une pile de livres sous les pieds de Stanwyck, qui dès lors peut atteindre les lèvres de Cooper, situées à 1,90 m de hauteur. Luc Moullet note que l'astuce était bien connue dans le cinéma, où le problème de la différence de taille entre vedettes se présentait souvent. La trouvaille consiste ici à placer le rehausseur dans le champ et à en faire un élément du scénario (écrit par Charles Brackett et Billy Wilder). •••

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #3

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