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Le Ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #6

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Il en a certes moins que n'en détient la grande distribution, mais tout de même : contrairement aux Français sous le règne de Macron, le cinéma ne manque pas de masques. Par ailleurs, c’est connu, tout ce qui se vend chez Darty se trouve aussi chez George Lucas. Masques compris, donc. Mais sait-on les utiliser ? D’aucuns font mine d’en douter. D’où l’idée, pour le ciné-club de cette semaine, d’un petit mode d’emploi adapté aux diverses circonstances : chirurgie, fête, rire, internet ou animalité. Ce qui en laisse de côté beaucoup d’autres…

...Quid, en effet, des masques pour braquage ? Pour devenir super-héros ? Ou, quand on l’est, pour se mêler discrètement aux humains ? Quid de ceux, absolument indispensables, pour affronter le monde post-apocalyptique ? Nous n’avons hélas que sept têtes par semaine. Mais nous publions, à la fin de ce ciné-club, une belle liste de films masqués dressée par des e-amis (que l’on remercie pour leurs contributions).

L’invité de la semaine s’appelle Hervé Aubron. Il est critique de cinéma et rédacteur en chef du Nouveau Magazine littéraire. Connaissant son goût pour les masques – pour ceux, sophistiqués, de David Lynch, tout autant que pour ceux, plus triviaux, de Joe Dante ou de John Landis –, c’est tout naturellement que nous l’avons mis à contribution. Il a été le premier surpris de son propre choix, qui ne porte pas sur un cinéaste dont il est un inconditionnel, mais sur quelqu'un qui, pris par le masque, s’avère très bon...

Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #6
Hervé Aubron. Droits réservés.

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Lundi : film lunaire

Le Plaisir (1952, 1h35), de Max Ophüls. Disponible sur TF1, sur LACINETEK et sur CANALVOD.

Chez Ophüls il n’y a qu’un masque : celui du plaisir… Cela vaut pour l'ensemble de son oeuvre, mais on songe tout particulièrement au premier des trois récits de Maupassant adaptés à l'écran dans Le Plaisir et qui s’appelle, précisément, Le Masque. L'histoire est celle d'un dandy qui, devenu vieux mais ne renonçant pas à danser et à séduire jusqu'à pas d'heure, dissimule son âge en masquant son visage. La scène d’ouverture est l'une des plus célèbres du cinéma (et pas la seule de cette catégorie dans ce film plein de merveilles). Nous sommes à Paris, au pied de la butte Montmartre, côté sud. Dans un premier temps, Ophüls se laisse accompagner par une foule de chapeaux haut-de-forme et de dames en robes de soirée qui se pressent à l'entrée du Palais de la danse. Sa caméra pénètre les lieux, découvrant un tourbillon de saynètes où des gens – « de toutes classes », dit le narrateur en voix off – réunis en petits et grands groupes s’amusent, ou en observent d’autres s’amuser. La scène projette le spectateur dans un état d'apesanteur physique et d'insouciance morale absolues. Mais le coup de génie consiste à le renvoyer aussitôt à l'extérieur du Palais, où, au milieu de la foule, apparaît un homme masqué : « Il avait l'air d'une figure de musée de cire, d'une étrange caricature... » L'homme court en direction du lieu qu'on vient juste de quitter, comme si les images qu'on vient de voir n'étaient que le fruit de son imagination qui, galopant plus vite que ses pieds, se trouvait déjà là où ces derniers le porteront sous peu. Pour lui, la piste de danse commence dès la rue, qu'il descend au pas de la valse jouée par l'orchestre à l'intérieur... si bien qu'à son arrivée, il n'a ni à ralentir ni à accélérer pour s’unir à la danse d’une jeune femme. Le masque rend possible cette union éphémère d’un homme avec l’objet de son désir. Et plus profondément celle d’un corps avec les virevoltes de son esprit. Union précaire, imparfaite, mais pas moins plaisante.

PS. Milos Forman a magnifiquement repris le témoin du masque du plaisir dans son Amadeus, le ramenant là d'où l'imaginaire d'Ophüls venait, c'est-à-dire de la Vienne impériale. Et le film n'est lui-même, tout entier, qu'un masque mis par un vieil homme (Salieri) pour s’offrir un dernier tour de danse.

PPS. La séquence d'euphorie au Palais de la danse est bien sûr reprise dans Eyes Wide Shut, où Stanley Kubrick démasque le sous-texte pornographique qu’Ophüls se contentait de suggérer. Mais l'effet recherché est exactement inverse. Kubrick ne raconte pas les exploits d'un vieillard qui ne se résigne pas à adapter la fougue de son désir à son corps désormais sur le déclin, mais les faits et gestes biens plus tristes d'un jeune homme qu'aucun loup de velours ne peut sauver de son désert érotique. Lequel jeune homme, faute de mieux, tente de s'exciter en agitant partout sa carte d'affiliation à l'ordre des médecins.

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Mardi : film de lutte

M.A.S.H. (1970, 1h56), de Robert Altman. Disponible sur CANALVOD.

On ne présente plus Frédéric Moreau. Lui, en revanche, nous présente son choix de la semaine.

« Nous n'avons jamais été altmaniens. Les films du grand Bob – 1m 83 – sont trop virtuoses ; ils sont trop faussement désinvoltes. Sous leur apparente absence de pitié, ils débordent trop d'humanisme liberal. Oui, mais.

Mais M.A.S.H. est immense, et peut-être n'avons-nous jamais rien compris à Altman. Il y a bien ici les tristes sires convaincus du sérieux de leur devoir et les clowns qui sont les vrais héros, les courageux : ces derniers badinent sous leurs masques tandis qu'ils opèrent des soldats pissant le sang, mais ce sont de bons camarades, d'authentiques cœurs d'or. Cette morale nous fatigue autant qu'elle nous charme. Elle n'est pourtant pas tout le film. Si les visages logent sous les masques comme la gravité sous la farce, c'est que l'objet d'Altman est de faire la navette entre l'indifférent et l'essentiel, le tragique et le dérisoire, et surtout le reconnaissable et l'anonyme. Et, ce dès 1970, le comique troupier et la Palme d'Or.

Tout gommer pour qu'on ne voie plus rien. Le faire à coups de mouvements d'appareils sophistiqués et de recadrages zoomés. De scènes de groupe et de ruptures de ton. De raccords sonores allant d'un murmure à un haut-parleur. De masques derrière lesquels on ne devine pas toujours la moustache d'Elliott Gould ni le sourire de Donald Sutherland, ces deux artistes du laisser-aller. Altman ruine les valeurs de la représentation, il annule la hiérarchie des emplois et des valeurs de plan. Déguisements et uniformes – armée, médecine… – lui sont donc une aubaine. Pourquoi a-t-il, pendant un demi-siècle, tant filmé les stars, et en nombre aussi élevé ? Pour s'offrir le luxe de les rendre méconnaissables. Par exemple en les reléguant dans la profondeur de champ, voire en leur préférant des figurants. Pour rendre l'arrière-plan, le coin du cadre aussi importants que ce qu'il y a devant, au centre. Ce n'est pas moins vrai de M.A.S.H. que, disons, de The Player ou de Short Cuts. Cette vision perversement égalitaire a toutes les chances d'être celle, un peu hypocrite, d'un esthète planqué derrière sa caméra. Mais la force est là, celle d'un geste qui nie les usages de la visibilité, et ses prestiges » .

Frédéric Moreau

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Mercredi : évasion

Radioactive (1h50, 2019), de Marjane Satrapi, disponible sur CANALVOD, FILMOTV et ARTE, et Les Filles du docteur March/Little Women (2h15, 2020), de Greta Gerwig, disponible sur UNIVERSCINE.

La semaine dernière, nous avons annoncé que la case du mercredi serait désormais consacrée à l'actualité des e-salles, autrement dit des sorties du mercredi exceptionnellement autorisées sur les plate-formes internet en raison de la fermeture actuelle des salles. On en est presque à regretter l'idée, tant la liste des nouveautés pullule d'e-navets... À défaut d'être en mesure de conseiller des films en lesquels nous ne croyons que moyennement, et parce que les masques existent aussi dans la critique, nous avons proposé à Shad Teldheimer, ancien rédacteur en chef de La Revue et directeur de la Shadothèque Française, de prescrire à notre place. Il en a été ravi. Voici donc son avis, par définition très averti :

« À l'initiative de mon ami Nino Renzo, j'ai sélectionné parmi les sorties en VOD de cette semaine deux films que je trouve d'une qualité folle. Le premier est un biopic ; il s'appelle Radioactive. Le titre fait évidemment référence à l'activité scientifique de son héroïne, le célèbre prix nobel Marie Curie. Cette dernière et son mari firent un maximum de découvertes dans le champ des éléments chimiques. Cela est certes connu, mais le spectateur, de son côté, ignore que Marie Curie avait aussi une vie privée. C'est aussi à la découverte de cette deuxième activité que le titre fait, pas très subtilement on en convient, allusion.

Plus ambitieux mais tout aussi réussi, le nouveau film de Greta Gerwig, réalisatrice (Lady Bird) et comédienne (Frances Ha) nord-américaine, ne fait pas l’unanimité. Dans Little Women, elle crie haut et fort une thèse hardie mais salutaire : « Les femmes ont du talent ! » Pour ma part, cela fait belle lurette que je me suis converti à cette idée. Ceux qui en doutent encore abandonneront sans doute leur scepticisme après avoir vu la façon dont les quatre filles du docteur March progressent chacune dans son art. Celui de Greta Girlwig est de restituer avec élégance et précision la fadeur du roman de Louisa May Alcott, et cela avec une fidélité qui force l'admiration. »

Shad Teldheimer

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Jeudi : film jupitérien

La Piel que habito (2011, 1h47min), de Pedro Almodovar. Disponible sur UNIVERSCINE, ARTE et CANALVOD.

La parole à Hervé Aubron !

« Où sont les masques ? Ces dernières semaines, cette question a tourné autour et à l’intérieur de nos têtes. Une sorte d’antiphrase. Parce que, bien sûr, il n’y en avait pas, de masques. Et puis un masque permet normalement de ne pas se faire repérer, assigner, localiser : on ne devrait jamais savoir où il est.

L’État envisage de tracker la vie de chaque individu mais nous demande en même temps d’avancer masqué – ce qu’il fait lui-même lorsque ses représentants éludent les manquements et responsabilités, cachent leur panique et songent surtout à se couvrir. Porter un masque est promu signe de citoyenneté et ce sont les visages découverts qui susciteront la suspicion. Folle torsion de la transparence, qui peut certes évoquer les retournements de la novlangue d’Orwell : la guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage… La transparence, c’est le masque.

Dans La piel que habito, tiré d’un roman de Thierry Jonquet, Pedro Almodóvar cite ouvertement, parfois à la lisière du remake, Les Yeux sans visage [voir plus loin, ce samedi]. Aux confins de l’art et de la chirurgie, Franju y conjecturait en 1960 le vol et la greffe de visages, promus masques de chair. Ici, un chirurgien fou (Antonio Banderas) séquestre un corps et le remodèle de bout en bout. La panoplie des postiches est très large : visage transmué par la chirurgie dite esthétique, prothèse faciale durant la cicatrisation, masque médical durant l’opération, loups et déguisements du carnaval (un formidable soudard déguisé en tigre). La physionomie d’une star s’y affirme elle-même comme masque : Banderas apparaît comme un Cary Grant empâté, une parodie vivante qui porte d’ailleurs, durant une séquence, un masque caricaturant sa propre effigie.

La piel que habito couture à la Frankenstein des registres très différents et put paraître « atypique » dans l’œuvre d’Almodóvar. Mais c’est sans doute l’un de ses films les plus francs, presque un manifeste, la fleur de son secret : la foire extravagante est aussi un examen clinique. Les shows chauds d’autrefois glissaient sur un lac gelé, les planches de tapas visuels étaient à base de viande froide. La surcharge du design d’intérieur, qui flirte comme souvent avec le magazine de déco vintage, rappelle que les couleurs du cinéaste relèvent du papier glacé, si glacé qu’il devient ici table d’opération sinon d’autopsie.

Almodóvar s’est toujours avancé masqué. Truculent, exubérant, charnel, coloré, a-t-on pu marteler à son endroit, jusqu’au slogan. Mais aussi morbide et vampirique. L’argument de La piel que habito ne fait qu’exacerber des mobiles et procédés à l’œuvre dans la plupart de ses autres films : séquestration, viol, instrumentalisation des corps. Il serait trop simple de dire qu’Almodóvar se « démasque » ou se confesse. Il ne s’agit pas de distinguer un masque et un « vrai » visage, une surface et une profondeur, une politesse et un désespoir. On est bigarré parce que livide, comique parce qu’horrible, bavard parce que sans voix, expressif parce qu’anesthésié. On est Arlequin parce que Pierrot. Le carnaval grand-guignol n’est pas le contraire de la supposée subtilité psychologique, ils coexistent, avancent de concert. Tout comme le cliché et l’ambiguïté, le schématique et le complexe, le travesti et le nu.

Où sont les masques ? se demandait-on pour notre propre compte. Sans doute n’est-ce plus la bonne question. Où sont les visages ? Voilà le vrai hic. »

Hervé Aubron

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Vendredi : film vénusien

Une sale histoire (1977, 0h50 min), de Jean Eustache, disponible sur LACINETEK, et Le Marin masqué (2011, 0h35 min), de Sophie Letourneur, visible sur YouTube.

Il y a un masque dans Le Père Noël a les yeux bleu. Il y en a un autre dans La Maman et la putain (quoique moins évident). Le premier découpe les yeux (façon Franju), alors que le second les dissimule. Il y a enfin Une sale histoire, où Eustache pose un masque sur nos yeux (et puis l’enlève).

Le Père Nöel est le premier long métrage de Jean Eustache. Mais si on considère sa place dans la trilogie autobiographique qu’il forme avec Mes Petites Amoureuses  et La Maman et la putain, sa place se trouve idéalement entre ces deux là, où il est question respectivement de l’enfance à Narbonne et de l’âge adulte à Paris. On dit qu’Eustache était extrêmement pudique quant à ses origines. De cette retenue témoigne le changement du prénom du personnage principal, qui à Paris devient Alexandre alors qu’à Narbonne il s’appelait Daniel. Mais c’est bien le même, et Jean-Pierre Léaud, qui l'interprète aussi bien dans Le Père... que dans La Maman..., y fait allusion en disant : « je voudrais lui faire la surprise [à Veronika, qu’il a draguée dans un café], apparaître comme le père Noël, j’ai déjà fait ça une fois...»

Ni Daniel, ni Alexandre ne sont des masques que Eustache prendrait pour mettre sa propre vie en scène. Chez lui, le rapport à la fiction est bien plus complexe. Comme le dit Jean-Nöel Pic : « Il parlait beaucoup, par exemple, d’actrices qu’il avait connues enfant alors qu’il était jeune ouvrier ». Aller au cinéma, c’est connaître. Car le cinéma est le véritable lieu de l’expérience. Il s’ensuit que filmer son autobiographie, ce n’est pas une choix mais une nécessité, celle de s’approprier son propre vécu.

Alain Philippon, dans sa monographie (Eustache, 1986) a remarqué que Léaud, à plusieurs reprises dans le film, chausse des lunettes noires qui ressemblent à celles que portait Eustache à l’époque. Cela arrive notamment à la minute 79. Léaud s’assoit à la table où Françoise Lebrun prend un verre. Ils commencent à parler – surtout lui. Soudain, la conversation devient étrangement proustienne. Léaud raconte une sale histoire qui concerne une fille avec qui il a eu une relation et qui s’appelle Gilberte. Il évoque des signes ; il est question de sang sur le mur... Léaud regarde droit dans la caméra ; son visage est devenu extrêmement tendu et, précisément à ce moment-là, il met des lunettes de soleil. Philippon : « Ces lunettes noires, à la fois indice et masque de la souffrance, sont une métonymie possible du film, qui fonctionne tout entier sur le principe de l’oscillation et du double jeu, entre la sincérité et la simulation ».

Ce double jeu structure un autre film d’Eustache, le seul actuellement disponible en VOD et qui s’appelle, précisément, Une Sale histoire. Ce moyen métrage a été tourné en deux temps. D’abord Eustache a demandé à Jean-Noël Pic de raconter, devant la caméra et devant quelques amis dont Eustache lui-même, le récit d’une expérience de voyeurisme qu’il dit avoir vécue dans les toilettes d’un café parisien. Ensuite Eustache a transcrit ce « document ». Puis a demandé à Michael Lonsdale d'en apprendre le texte et de le réciter devant un autre groupe (dont Jean Douchet, qui occupe la place d’Eustache). Il y a donc deux parties, l’une qui est « document » et l’autre qui remet en scène la première. Mais, au montage, Eustache place la fiction en premier et le document en second. Le film tout entier devient ici un masque ; il occupe la même fonction que les lunettes dans La Maman et la putain, dans la mesure où il rend visible cette oscillation entre la sincérité et la simulation qui est le véritable champ de réflexion de son cinéma.

Une Sale histoire dure 47 minutes. Pour faire une séance complète, n'hésitez pas à enchaîner avec Le Marin masqué, de Sophie Letourneur. Par son ton, le cinéma de Letourneur s’apparente davantage à celui de Rozier qu’à celui d'Eustache – et cette virée bretonne par deux copines emboîte ouvertement le pas à Maine Océan, que nous avons présenté la semaine dernière. Mais il a une proximité avec Eustache, au sens où Le Marin est aussi un film qui met un masque, moins pour dissimuler que pour déjouer la frontière entre sincérité et simulation. Or ce masque est ici la bande son, appliquée a posteriori sur des images qu’elle vient commenter, confirmer, souligner ou bien contredire – bref, remettre en scène.

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Samedi : film marxiste ou sataniste

Les yeux sans visage (1960, 1h28min), de Georges Franju. Disponible sur CANALVOD, LACINETEK, MyTF1VOD.

Tout masque est double, c’est bien connu. Mais Franju est le premier à avoir montré qu’il y a deux masques : des yeux sans visages, mais aussi [attention, spoiler], un visage sans yeux.

Georges Franju a 39 ans quand il réalise son premier film, le documentaire Le Sang des bêtes (1949). Il en a 47 au moment de tourner son premier film de fiction. Les Yeux sans visage est une commande que Franju adapte à son goût. Il gratte l’absurde, le monstrueux, l’invraisemblable, qui ne font peur qu’au personnages du film et pas aux spectateurs. Et il les remplace par de vraies horreurs : la respectabilité, l’amour, la technique.

L'histoire est célèbre : un grand chirurgien (Pierre Brasseur) kidnappe des jeunes filles avec la complicité de son amante/assistante. Il leur découpe ensuite la peau du visage au bistouri pour tenter de la greffer sur celui de sa fille Christiane (Edith Scob), qui a été défigurée à la suite d'un accident de voiture dont il est responsable (il conduisait en état d’ivresse).

Franju dit que le tout le film tient sur Edith Scob, ici dans son premier rôle, sans laquelle il ne l’aurait pas tourné. C'est un personnage féerique. Une résurgence du muet. Pas du muet bruyant et fumeux des nickelodéons, mais celui déjà mort, car tué par le sonore, que les cinéphiles venaient découvrir dans le silence religieux du ciné club fondé par Henri Langlois et George Franju en 1934, qui plus tard deviendra la Cinémathèque française.

Le masque porté par Edith Scob est donc celui du titre : les yeux sans visage. Il est là d’emblée. Il ne fait pas peur. Au contraire, il fait rêver à leur beau visage. C’est pourquoi (pour ne pas rompre cet érotisme) Franju aurait préféré ne pas le montrer – et considère complètement ratée la séquence où Christiane se montre à l’une des victimes de son père.

Il y a, on l’annonçait, un deuxième masque : un visage sans yeux. Celui-là est entièrement l’oeuvre du chirurgien, qui, avant de le découper au bistouri, le dessine sur la peau de sa proie. Pour le voir, il faut survivre à une séquence chirurgicale qui, 60 ans plus tard, n’a pas pris (attention, blague) une ride.

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Dimanche : film du Seigneur

The Cat, the Reverend and the Slave (1h 19, 2010) de Alain Della Negra et Kaori Kinoshita. Disponible sur Cinéma[s] @ la demande et UNIVERSCINE.

On termine comme on a commencé : avec trois volets. À nouveau, il sera question de plaisir. À nouveau, de circulation entre le réel et sa remise en scène. Bref, si vous n’avez rien vu cette semaine, vous pouvez tout revoir en un seul film. Qu’est-ce que c’est donc que The Cat, the Reverend, and the Slave ?

Le film enquête sur Second life, ce monde parallèle où les gens peuvent se créer une existence virtuelle – un masque, si vous voulez. ADN et KK ont filmé trois personnages : Markus, qui est un « furry » et se déguise en chat, Benjamin, qui est pasteur et prêche l’Évangile dans son église virtuelle, et enfin Kris, maître goréen, qui contrôle à distance une esclave sexuelle. Ce qui est filmé n’est pas Second life (dont l’esthétique est par ailleurs d’une incroyable laideur), auquel le film n’accorde que quelques brèves incrustations, mais la vie de ces étranges personnages en-deçà de l’écran.

Or, cette vie – c’est bien la leçon de notre semaine masquée – ne se donne pas d'emblée à l’expérience. On ne peut en jouir qu’en passant par sa remise en scène. L’idée de ADN et de KK est donc de filmer la vie réelle comme s’il s’agissait de Second Life. Ce dernier devient donc un masque, ou, si l’on veut, un filtre, que les auteurs mettent devant leur caméra. Et qui change tout, puisqu’il permet d’éviter les écueils qu’un tel projet trouve a priori sur son chemin (mauvaise sociologie, cynisme ou idéalisation) et par là de s’approcher de ses personnages pour en saisir la vérité

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Pour aller plus loin... masqués :

Fantomas de Louis Feuillade (1913), Alexandre Newski de Sergueï Eisenstein (1938), Dark Passage de Delmer Daves (1946), The Big Heat de Fritz Lang (1953), Mr Arkadin de Orson Welles (1955), To Catch a Thief d'Alfred Hitchcock (1955), The Killing de Stanley Kubrick (1956), Ivan le Terrible 2, de Sergej Eisenstein (1958), Le Masque du démon de Mario Bava (1960), Judex de Georges Franju (1963), Onibaba de Shindo Kaneto (1964), I Clowns de Federico Fellini (1970), Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo (1971), The Mark of Zorro, Don McDougall (1974), Le Dama d’Ambara de Jean Rouch (1974), Phantom of Paradise de Brian de Palma (1974), Nuits rouges de George Franju (1974), The Texas Chain Saw Massacre de Tomb Hooper (1974), Star Wars de George Lucas (1977), Halloween de John Carpenter (1978), Vendredi 13 de Sean S. Cunningham (1980), Il était une fois en Amérique de Sergio Leone (1984), Robocop de Paul Verhoeven (1987), Invasion de Los Angeles de John Carpenter (1988), Batman de Tim Burton (1989), Le Silence des agneaux de Jonathan Demme (1991), Point Break de Kathryn Bigelow (1991), The Mask de Chick Russel (1994), Mission : Impossible de Brian de Palma (1996), The Face of Another de Hiroshi Teshigahara (1996), Irma Vep d’Olivier Assayas (1996), Volte/Face de John Woo (1997), L’Homme au masque de fer de Randall Wallace (1998), V pour Vendetta de James McTeingue (2006), Inside Man de Spike Lee (2006), Time de Kim Ki Duk (2006), Z32 d'Avi Mograbi (2008), Watchmen de Zack Snyder (2009), Trash Humpers de Harmony Korine (2009), El Sicario, room 164 de Gianfranco Rosi (2010), Holy Motors de Leos Carax (2012), The Amazing Spiderman de Marc Webb (2012), Au revoir là-haut d'Albert Dupontel (2017), Le bureau des légendes d’Eric Rochant ( 2015-2020), Joker de Todd Philips (2019).

Merci à Leila Lilou, Clémence Diard, Gloria Zerbinati, Julie Merle, Antoine Cordier Zamponi, Eva Truffaut, Marc Leroux, Lucile Mons, Olivier Beuvelet, Laurent Gayme, Isabelle Regnier, Yann Dourdet, Stéphan Castang, Anne-Marie Charette, Camille Brunel, Nana Vesperine, Craig Keller, Dmitry Martov, Pascal Rougé, Raphaël Nieuwjaer, Simin Blondeau, Sophie Guyon, Hubert Hubert, Assia Franceschini, Gary Gadur, Julien de Guingouin, Marc Kelmanowitz, Antoine Loin du Bal, Emmanuel Vernières, Charlotte Brives, Barbara Guillemin, Ila Pop. •••

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