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Le Ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #7

Eugenio  Renzi

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Depuis que les bars sont inaccessibles, il n'y a plus vraiment de différence entre fantasmer sur le troquet d'à côté et sur la Chalmuls Cantina à Mos Eisley (Star Wars). Le bar où Moretti met en scène la jeunesse (Ecce Bombo) se trouve à la même distance que celui où il nous apprend l'existence de la Sachertorte (Sogni D'oro), ou encore celui où il danse avec Silvana Mangano (Journal Intime). Nous ne sommes jamais à plus d’un clic d’une table au Jack Rabbit Slim (Pulp Fiction) ou bien d’une mortelle partie de devinettes au Louisiane (Inglourious Basterds).

Et si vous préférez l’eau de Vichy, il y a toujours le classique des classiques : Chez Rick's, à Casablanca. On demandait la semaine dernière au cinéma de nous donner des masques ; on ne s'éloigne pas trop de l'actualité en lui demandant cette fois-ci de nous rouvrir les bars.

Impossible évidemment de faire la tournée complète des comptoirs. Mais cette petite virée se fera en bonne compagnie : Frédéric Moreau et Shad Teldheimer sont de la partie, de même qu’Hervé Aubron, invité d'honneur du précédent ciné-club et déjà de retour pour présenter Twin Peaks – le retour.

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Le ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #7


Lundi : film lunaire

Comme un torrent / Some Came Running (1958, 2h17), de Vincente Minnelli. Disponible en VOD chez FILMOTV, LACINETEK, UNIVERSCINE, CANALVOD.

« Si Some Came Running s'appelle Comme un torrent », nous confie Frédéric Moreau en commandant un bourbon, « sans doute est-ce parce qu'un bar où l'alcool coule à flots y tient une place décisive. Ce bar a pour nom Smitty's et, un matin – il doit être 10h45 – Bama Dillert et Dave Hirsch font connaissance à son comptoir. L'un est interprété par Dean Martin et l'autre par Frank Sinatra : les deux hommes se connaissent donc bien. Bars, bouteilles de whisky, poker sont leur ordinaire.

Ici pourtant, vingt minutes après le début de ce film qu'au temps d'internet les geeks pourraient rebaptiser Like a Torrent, ils affectent l'inverse. Dino en fait un peu trop, dans son costume gris et sa chemise parme. Ses accessoires – doigts, cigarette, verre, chapeau – dansent au-dessus du zinc (qui est en bois). Francis Albert en fait peu. À la limite il n'en fait pas assez, dans son uniforme militaire et sa maigreur. Il se contente, dans un quart de sourire, de noter les coquetterie de l'autre.

Le comptoir est un théâtre, comme chacun sait. Un objet – distributeur de serviettes ? – casse discrètement le cadre en deux pendant ce plan qui, comme souvent chez Minnelli, dure longtemps. Et parce que les deux personnages, comme les deux acteurs, cabotinent – y compris dans la retenue –, parce qu'ils font davantage face à la caméra qu'ils ne se regardent, c'est tout un fracas d'images mentales, de sous-entendus et de clichés, de représentations au énième degré qui semblent s'agiter, tandis que Bama affecte d'être un plouc conviant à sa table de jeu le nouveau (re)venu en ville.

Ce plan tout simple est en fait un chef d'œuvre de raffinements invisibles. Ce petit bout de théâtre est un summum de maniérisme.

Un habitué du Ciné-club renzien dirait ceci : l'alcool est une question, chez Vincente Minnelli. Il aurait raison. Le rêve bien sûr, mais l'alcool aussi, et je ne sais plus qui faisait remarquer que nombre de films du cinéaste, surtout après le milieu des années 1950, débutent un matin de mal aux cheveux. C'est le cas de Comme un torrent. Ivresse et oubli, gueule de bois et table faussement rase. Selon qu'il fait jour ou nuit, qu'il a bu ou non, Dave Hirsch n'est pas le même homme, et il lui en coûtera très cher de vouloir recoller ses deux moitiés.

L'alcool est une question, chez Minnelli, mais laquelle ? Le rêve change le monde. L'alcool, lui, ne change que la vision qu'on en a. Ça change tout ».

Frédéric Moreau


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Mardi : film de lutte

Vivre sa vie (1962, 1h20), de Jean-Luc Godard. Disponible en VOD chez LACINETEK, UNIVERSCINE, MYTF1, FILMOTV.

Dans un bar, on se rencontre. Surtout, on se quitte. Comment on s'y prend ? Toujours plus ou moins mal. Il (ou elle) attend, assis.e à une table, près d'une fenêtre. Un plan large. Un raccord regard, elle (ou il) arrive et s'assoit. Champ, contre-champ, etc. Il s'en va, elle reste. Ou vice-versa. Il en va de la vie comme du cinéma, la rupture ne comporte pas de surprise, ni pour les personnages, ni pour les spectateurs, ni pour les metteurs en scène. Sauf pour Godard. Godard vit sa vie.

C'est le premier « tableau » du film – qui en contient douze : Nana (l'héroïne jouée par Anna Karina) quitte Paul (André S. Labarthe). D’entrée de jeu, les deux sont assis au comptoir, l'un à côté de l'autre. La scène dure en tout cinq minutes. Et d'un bout à l'autre on n'aura le droit qu'aux nuques des deux comédiens. Le bar, pour Godard, est un lieu où l’on tente des expériences cinématographiques. De toute façon, la gigantesque caméra américaine Mitchell n'aurait jamais pu prendre place de l'autre côté. N’empêche qu’on souffre. C'est un peu ingrat. Mais juste. Au bout d'un moment, on se met à observer les reflets des personnages dans la crédence. Leurs visages ne sont qu'à peine visibles, opaques et déformés. Côté parole, ils s'expriment, mais ne se parlent pas. Tout cela aussi est juste. Se séparer, ce n'est pas avoir un conflit, ni de regards, ni de paroles. C'est cesser d'avoir envie de se confronter l'un à l'autre, face à face ou dos à dos. Ce serait rester sur le même axe. Alors, que reste-t-il à faire ? « Tu fais une partie avec moi ? » Demande Nana. « Si tu veux », répond Paul indolent. Il ne se quittent pas, ils se mettent à jouer au flipper.

Est-ce que Godard cède ici à la mode de l'incommunicabilité ? « Vous frôlez le péché d'Antonioni, mais vous l'évitez de justesse », lui aurait dit Rossellini. Et sans doute n'est-ce pas sans malice que Godard a voulu pour le rôle de Paul son ami André S. Labarthe, l’un des premiers défenseurs d'Antonioni dans les pages des Cahiers. Chez Godard, les gens se regardent, se voient, communiquent (c'est tout le sens d'une autre scène de café, Place du Châtelet, où Nana discute de littérature avec un homme qu'elle vient de rencontrer). Prise sous cet angle-là, cette première séquence a donc également le sens d'un adieu : comme si l'incommunicabilité était une maladie dont il fallait s'immuniser pour passer à autre chose et vivre sa vie.


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Mercredi : évasion

Charlie's Angels (2019, 1h59) d'Elizabeth Banks. Disponible en VOD sur CANALVOD, FILMOTV, MyTF1VOD.

Le mercredi est consacré aux e-sorties. Faut-il pour autant renoncer à notre thème ? Est-ce que les e-salles nous proposent un bar ? Pour le savoir, nous avons à nouveau eu recours aux lumières de Shad Teldheilmer, éminent critique et hôte légendaire des soirées exclusives à la mezzanine de la Shadothèque :

« Le succès de Charlie's Angels (Drôles de dames en français, la série diffusée entre 1976 et 1981) ne tient qu'à Charlie. Au fait qu'on ne le voit jamais et qu'il ne soit là que sous la forme d’une voix sortant d'une boîte blanche. Chaplin et Lang l'avaient fait, mais la première idée d'une voix sans visage revient à la Bible. Dieu est le véritable inventeur du management. Ou du nazisme, c'est selon.

Donc voilà ce que nous aimions dans cette série : sa simplicité. Les femmes ont une silhouette. L'homme a une voix. Elles bougent. Il commande. Certes, toutes les femmes ne sont pas des anges et tous les hommes ne sont pas Charlie – pour la grande majorité, leur empire se borne à une seule femme, la leur. Mais la série proposait un modèle qui pour certains n’était qu’un idéal, alors que pour d'autres c’était un programme. L'un des plaisirs d'être directeur de la Revue, et plus tard de la Shadothèque, fut pour moi d'être arrivé au point de ma carrière où je pouvais recruter des stagiaires et les envoyer en mission. Bref, je n'ai pas attendu 2015 pour dire 'je suis Charlie'.

Cette nouvelle adaptation était précédée d'une mauvaise réputation d’ultra-féminisme L'histoire se débarrasse en effet progressivement des hommes, des plus cons aux plus futés, pour ne garder au final qu'un ou deux larbins. Que sont les femmes ? Tout. Que veulent-elles ? La même chose. Voilà le message. D'aucuns ont voulu y voir un propos dans l'air du temps (juste hier, Le Monde titrait : « Infirmières, soignantes, caissières : c'est une bande de femmes qui fait tenir la société »). Mais justement les Angels ne sont ni infirmières, ni soignantes, ni caissières. Il faut voir avec quelle élégance le scénario escamote la question économique. Les anges de Charlie ont toute sorte de problème, sauf un : l’argent. Il est partout, et pourtant on n’a jamais la moindre idée de son origine. Même pas une petite boîte blanche, rien. C'est la magie du capital dans ce qu'il a de plus angélique. Cerise sur le gâteau : Kristen Stewart – qui joue pratiquement son propre rôle, celui-ci consistant à mettre des perruques, s’acheter des fringues et exciter des vieux cons. Moi, par exemple. Donc, une fois de plus, je le répète haut et fort : 'je suis Charlie !'.

Y a-t-il une scène de bar ? Certes, car ce ne serait pas un film d’espionnage, autrement. Elle est sans doute l’une des plus comiques de ce Charlie's Angels. On y voit un killer se faire discret derrière une machine à écrire... »

Shad Teldheimer

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Jeudi : film jupitérien

Le Goût du saké / Sanma no aji (1962, 1h20), de Yasujiru Ozu. Sur YouTube en VOSTF, ou bien en VOD sur LACINETEK.

Au Japon, il y a deux types de cinéastes. Ceux de l’auberge et ceux du bar. Le premiers aiment les conflits (Koji Wakamatsu), le drame (Heinosuke Gosho), les retrouvailles (Kiju Yoshida). Les autres chérissent la tranquillité et le plaisir innocent d’une pause arrosée entre le bureau et la maison. Cela donne d'un côté un cinéma qui affronte l'histoire (Nagisa Oshima), la politique (Wakamatsu), la sexualité (toujours Wakamatsu). Et de l'autre un cinéma qui se moque des grands thèmes. Dans les bars on s'amuse (Ozu), on s'enivre (Ozu), on bavarde (encore Ozu). Ce qui n'empêche pas les films d’Ozu d'être grands. Comment ?

Chez Ozu tout est affaire de composition. Dans son dernier film, Le Goût du Saké, il y a deux bars.

Le premier est élégant et destiné à accueillir les cadres après le travail. En quoi consiste-t-il, ce travail, voilà un mystère qu’Ozu ne cesse d'entretenir. Dans le bureau de M. Hirayama (Chishu Ryu), on entre à tout moment pour toute sorte de raison, sauf une : causer boulot. Souvent c'est pour se donner rendez-vous au bistrot.

L'autre est un bar populaire où M. Hirayama, qui a priori n'y a pas ses habitudes, se retrouve un soir grâce à M. Sakamoto (Daisuke Kato), un ex-camarade du temps de la guerre perdu de vue et rencontré par hasard. Voilà qu'avec l'alcool, Ozu fait couler toute sorte de discours que d’ordinaire son cinéma évite. Tous les thèmes qui fâchent y passent, notamment ceux de la guerre, des différences de classe, de la trahisons des idéaux de jeunesse. L'échange est ironique et savoureux. L'ami regrette la défaite. « Où serions nous si le japon avait gagné ? À New York, pas dans ce bistrot minable. Et les jeunes américains joueraient le shamisen ». « On a bien fait de perdre », riposte M. Hirayama, débonnaire. L'autre émet un grommellement de déception, mais n'ose pas contredire son ancien supérieur. Il arrose ses regrets de saké. L'effet de cette petite pirouette n'est pas fini qu’Ozu en ajoute une seconde, dans l'autre sens. La patronne met un vieux disque dont elle sait qu'il est au goût de Sakamoto. Il s'agit d'une marche militaire. Et ça marche. Le vieux soldat reprends immédiatement ses esprits, se lève et se met à imiter les chorégraphies militaires d'autrefois. Sa joie enfantine est contagieuse. Tout le monde se met au pas, y compris le bar, dont l'enseigne semble aussi accompagner la musique. Laquelle n'a plus rien de martial, et a pris les accents d’un hymne débonnaire, à la vie et à l'alcool, à un paisible bar de banlieue.


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Vendredi : film vénusien

Out of the past / La griffe du passé (1947, 1h37), de Jacques Tourneur. Disponible en VOD chez LACINETEK.

Il en va des bars comme des fleuves, on n'y rencontre jamais deux fois la même femme. Notamment chez Jacques Tourneur. Ce dernier n'est pas un cinéastes d'idées (toujours identiques) mais plutôt de sentiments (notoirement mobiles). La Griffe du passé a cette sagesse-là. Ça bouge sans cesse. Et en plus une sorte de méfiance, propre au genre noir, à l’égard de toute sorte de discours en général. Dans cette case « discours en général », il faudrait mettre en premier lieu le scénario. Il n'y a pas vraiment d'histoire dans La Griffe. Rien qui serait doté d'un sens. Il n'y a qu'une intrigue. Et cette dernière est tellement sinueuse qu'on cède assez rapidement à l'envie de suivre ses détours : on se laisse porter par le mouvement. Reste alors une sensation : celle d'un effet domino. On sait bien, comme le héros, que les choses avancent inexorables vers un point final, tragique. Mais où est-ce que tout cela a commencé ? Dans un bar évidemment. Or celui où Robert Mitchum rencontre son destin (Jane Green) n'a rien de spécial. Il ressemble à mille autres cafés mexicains, avec orchestre, tables en style country et serveur qui répond « Si señor ». Le coup de Tourneur consiste plutôt à répéter l’exercice. Jeff rencontre Kathie dans un bar, puis ils se donnent rendez-vous dans un café… Et à partir de là ce ne sera qu’une série de retrouvailles, qui pourtant ne font que nous éloigner de ce premier petit bar.


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Samedi :  film marxiste ou sataniste

Twin Peaks — the Return (2017), de David Lynch. Disponible sur CANALVOD.

« It is happening again. Tel était, en 1990, l’avertissement lancé à Dale Cooper (Kyle McLachlan), dans la première saison de Twin Peaks. Celui qu’on appelait encore le Géant annonçait ainsi à l’agent spécial du FBI que l’horreur était en train de se reproduire quelque part dans la ville : un meurtre, une folie qui se répètent. It is happening again.

Le mantra est naturellement devenu, quelque vingt-cinq ans plus tard, la devise accompagnant la diffusion de Twin Peaks : The Return. Lorsqu’il rendait autrefois cet oracle, l’émissaire géant des arrières-mondes apparaissait sur la scène de la taverne de Twin Peaks, le Bang Bang Bar, surnommé par les locaux la Roadhouse. Un quart de siècle après, la plupart des épisodes de The Return s'achèvent au même endroit, le générique défilant sur le concert du soir, entre vues des musiciens et du public.

Procédé très curieux : chaque épisode est conclu par une sorte de live, comme à la fin d’un talk-show. On pourrait n’y voir que griffe ou marketing auteuriste : s’il n’a pas poussé aussi loin que Quentin Tarantino la posture du cinéaste-DJ, concevant sa bande originale comme une programmation, David Lynch a aimé jouer sur les contrastes et les exhumations d’incunables. Et l’on pourrait collectionner les génériques de fin de The Return comme une playlist chic et variée, de la country au metal guttural.

Mais il se passe là autre chose, qui éclaire le geste de Lynch et de son partenaire Mark Frost sur The Return : ils ne recommencent pas en relançant un vieux manège glamour, plutôt en constatant qu’il ne pourrait plus naître dans le monde tel qu’il est devenu. Et The Return consiste, jusqu’à un certain point, à effacer les données du premier Twin Peaks.

Lynch avait eu le même genre de parti pris dans le film Fire Walk With Me (1992), prequel de la série à la fois décharné et lyrique. Mais cette fois-ci, cela a une dimension plus directement politique : dans The Return, la dureté et l’horreur ambiantes sont, pour la première fois chez Lynch, distinctement contemporaines du temps de la réalisation. Il n’y a plus là que des enfants abîmés, empoisonnés, vieillis ou gâteux (la géniale transfiguration de l’agent Cooper en médium simplet).

Alors à la fin de chaque épisode, on retourne épuisé au bar du Twin Peaks premier. Comme tout bar, il est rassurant : rien n’a bougé dans le décor. Comme tout bar, il est inquiétant parce que justement rassurant : on rejoint cette drôle de famille d’un soir, pour répéter ses travers, ses addictions, ses routines. On retourne à la Roadhouse comme un ivrogne va boire sa part d’imagerie et de folklore. Sauf que la plupart des visages sont inconnus. Si des figures historiques y font des apparitions, la plupart des personnages sont non seulement nouveaux, mais y sont cantonnés : soit des spectateurs muets des concerts, aux mines bienveillantes, soit des clients (plutôt des clientes) à l’identité inconnue, et parlant d’histoires dont nous ne connaissons pas les tenants, les aboutissants, ni le fin mot. On ne sait si c’est grave ou banal. C’est souvent suspect, parfois mesquin, sinon dégueulasse : extraordinaires séquences d’un dealer merdique tripotant une adolescente venue lui demander une clope, ou d’une autre jeune fille qui, délogée manu militari de sa banquette par deux brutes voulant la place, va ramper parmi les pieds des danseurs pour hurler. Bonne humeur et fiel, lumières et crasses superposées, c’est après tout le commun des bars d’habitués.

Le temps a passé, bien sûr, et avec lui les clients ont changé, mais cela va au-delà : ce régime de personnages fugaces avec leurs visages illisibles et leurs mobiles incompréhensibles, puisque réduits à une scène, était déjà celui du panthéon historique de Twin Peaks, cette communauté de seconds rôles déments et capables de tout. Alors on boit un verre avec mélancolie. Une époque a disparu, des idoles aussi : par-delà le vieillissement des acteurs, bien d’autres sont morts avant la sortie de la série ou apparaissent de profundis, via des reprises de plans d’archives. Voilà un bar : une inertie et un flux permanent, des gueules et des chansons qui défilent, comme les génériques ou l’interminable balayage d’un serveur. Recommencer pour quoi ? Pour être fidèle à soi (au risque de se parodier) ou pour tout remettre en jeu ? Sac et ressac des bars qui sont, pour l’heure, à l’arrêt. Will it happen again ? »

Hervé Aubron

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Dimanche : film du Seigneur

Jacques Rivette le veilleur – I. Le jour (1990, 1h10), de Serge Daney et Claire Denis, disponible sur YouTube.

La seule chose qu'on ne s'attende pas à trouver dans un bar, c'est un deuxième bar. C'est pourtant bien ce qui arrive dans le film de Claire Denis et de Serge Daney, l’un des plus beaux épisodes de la série Cinéma de notre temps d’André S. Labarthe (dont vous avez déjà admiré la nuque mardi dernier). Jacques Rivette est assis au comptoir, à côté du critique Serge Daney. C'est le contre-champ idéal du plan de Vivre sa vie. Cette fois-ci nous avons donc droit aux visages. Aussi, Claire Denis filme à l’épaule, avec une caméra légère 16 mm (le format qu’on utilisait autrefois pour la télévision). Ce n’est pas un détail, cette caméra qui bouge et rappelle sans cesse la présence de celle qui filme, puisque par ailleurs il est question de cinéma, de manière de cadrer. La conversation porte sur les gros plans. Rivette les évite. Qu’a-t-il contre les visages ? Pourquoi est-ce qu’il ne faut pas les séparer du corps ? Pourtant, depuis D. W. Griffith, c’est bien ça le cinéma : un plan large, un recadrage, un insert… Bref, du raccord. Or, chez Rivette, le cinéma est moins une question de raccord que d’inscription. Du visage dans le corps, du corps dans le monde… Au milieu du café du Veilleur on voit alors surgir un autre café, celui du Pont du Nord – un film que Rivette a tourné en 1981, le seul de lui qui ait été unanimement salué, y compris par ses ennemis. Or il est facile de dire que Le Pont du Nord est un film d’errance. Un film qui, comme ses personnages, traîne dans les bars, dans les rues, dans la ville. Et pourtant il s’agit aussi d’un film d’une précision impitoyable en tout ce qu’il décrit, précisément par ses trajectoires erratiques qui ne sont que des circonvolutions : du café au quartier à la ville. Rivette accomplit un programme que Jean-Nöel Picq annonçait dans Une Sale histoire (le film de café par excellence, dont on a déjà parlé samedi dernier) quand il dit : « J’avais l’impression qu’on avait construit d’abord le trou, et puis la porte au dessus, et puis qu’on avait construit un café, et puis que ce café avait une caissière, trois garçons, des flippers, des bières, et que tout cela ne fonctionnait que pour le trou...»

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