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Le Ciné-club hebdo d'Eugenio Renzi #11

Par Eugenio Renzi

Eugenio Renzi est critique de cinéma. Ancien membre de la rédaction des Cahiers du Cinéma, il écrit aussi pour le quotidien italien Il Manifesto.

Il en va de la police comme des cigarettes : longtemps on en a ignoré les méfaits pourtant évidents, jusqu'au jour où l'on s'est enfin décidé à prendre des mesures de salut public. On apprend ce lundi que le conseil municipal de Minneapolis, où George Floyd a été assassiné par quatre agents de police, vient de voter la dissolution de la police locale. Et que certaines villes nord-américaines s’apprêtent à suivre cette voie : New York a décidé des coupes dans le budget du NYPD, d’autres devraient suivre... Est-ce la fin de la police ?

Probablement pas, même si la mobilisation exceptionnelle des manifestants réunis sous le drapeau « Black Lives Matter » a déjà remporté plusieurs victoires, dont certaines, vues de notre côté de l'Atlantique, paraissent remarquables. S'il est trop tôt pour un bilan politique, rien ne nous empêche de nous livrer à un peu d'anticipation. Concédons-nous donc une semaine de nostalgie imaginaire et souvenons-nous, autour de quelques films, de cette époque où il y avait encore des flics.

 À quoi ressemblaient-ils ? À l’inspecteur doux et brutal de Pialat ? Au justicier de George Miller ? Au bonhomme potelé du Cas Richard Jewell d’Eastwood ? Assurément pas à Judy Garland, dont nous parlerons cependant sous l'autorité de Shad Teldheimer, épaulé cette semaine par le capitaine de la critique Emmanuel Burdeau.

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Lundi : film lunaire

Police (1985, 1h53), de Maurice Pialat. Disponible sur ARTE, LACINÉTEK, MYTF1VOD, UNIVERSCINÉ, CANALVOD.

Le lecteur de ce Ciné-club l’aura compris, on voue ici un culte particulier à Jean Eustache et une grande admiration à Jacques Rozier. Et Maurice Pialat ?

C’est sans doute plus compliqué. Certes, il n’est pas difficile d’admirer sa puissance. Son cinéma est sans limites, ni de cadre, ni de morale. Il atteint avec naturel une totalité qui ne laisse rien dehors. Il n’y a pas d’ailleurs chez Pialat. Le plus dur est alors d’échapper à ses coups de force ou de bien s’y opposer. Ce qui est loin d’être évident.

Dès la première scène de Police, on est le petit trafiquant à qui l’inspecteur Mangin (Gérard Depardieu) dit sans ménagement : « Parle ou je cogne » ; et il faut faire un effort sur soi-même pour ne pas voir Pialat derrière le bureau de l’inspecteur, avec son ton donneur de leçons et sa leçon préférée : « Arrête de raconter des histoires, sois toi-même, bordel ». La loi d’un côté, la morale de l’autre, ça tape de partout. On n’est donc pas mécontent de voir l’inspecteur Mangin buter peu après sur une menteuse (Sophie Marceau). Car que faire d’une menteuse ? À quoi ça rime de lui demander d’être elle-même ? N’empêche, chacun ne peut être que ce qu’il est chez Pialat. Et il ne peut rien laisser dehors. Ainsi, quand Depardieu/Mangin passe devant une affiche de Truffaut (dont la mort est survenue au moment où le film était tourné), il s’arrête pour contempler l’ami disparu.

Être soi-même, naturellement, alors qu’on est toujours plusieurs choses, voilà l’impossible opération de Police. Le film lui-même est un polar, mais aussi une tragédie, à la manière de Racine qui dans l’introduction de Bérénice théorise le fait qu’il n’y a pas besoin de morts pour faire du tragique. Il suffit d’un amour impossible. Et d’un dédale de couloirs, de cabinets, d’appartements… Pialat y ajoute des culs (plutôt beaux) et des voitures, qu’il emploie non pas pour des courses-poursuites mais comme un couloir de plus, un lieu où l’on s’arrête faute de boudoir pour discuter. Ceci dit, n’allez pas vous empresser d’attribuer à Mangin les cogitations d’un Titus, ou à donner à maître Lambert (Richard Anconina) le rôle ingrat d’Antiochus, celui qui est de trop. Tour à tour ils se passent ces masques. Et c’est par celui de Bérénice que Mangin s’adresse enfin à Marceau/Noria lorsqu’elle lui annonce qu’elle le quitte, puisque Pialat lui fait dire, avec désinvolture : « Dans un mois, dans un an... »

PS: À propos de naturel. Dans Police, il y un vrai flic qui joue (c'est une femme). Et aussi (à ce qu’on dit) un vrai truand.

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Mardi : film de lutte

Mad Max (1979, 1h45), de George Miller. Disponible sur FILMOTV, UNIVERSCINÉ, MYTF1VOD.

On ne le dit pas souvent, mais Mad Max est aussi l’histoire d’un flic. À l’inverse de celui de Blue Steel (que tu verras, ô fidèle lecteur, ce vendredi), il démissionne et part en vacances, à la mer. Spoiler : il n’y arrivera pas.

Le premier épisode de la trilogie de Mad Max se situe un peu avant l’apocalypse. La société a déjà cessé de fonctionner. Les rues déjà sont tombées dans les mains de bandits qui appliquent, plus que la loi du plus fort, celle du plus fou. Les seuls à s’opposer au chaos sont une bande de flics, les «Interceptors» . Et bien sûr, le plus fou d’entre eux, c’est Max (Mel Gibson, à son premier rôle important).

Mad Max est un premier film, précédé par un court métrage (l’essai théorique Violence in Cinema, dont Max constitue la mise en pratique) et un moyen métrage en costumes pour la télévision cosigné avec Simon Wincer (Against the Wind). Mais tout Miller y est.

Miller est de ces réalisateurs dont le cinéma, pris dans son ensemble, semble dire : le présent n’existe pas. Ses personnages sont du même avis. Le présent pour eux est un théâtre qui s’ignore, la mise en scène d’un monde déjà révolu. Ils ne peuvent dès lors que quitter la scène. Max s’en va, démissionne, part et disparaît dans le désert. Un flic idéal, en somme.

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Mercredi : évasion

Judy (2020, 1h58), de Rupert Goold. Disponible en VOD sur ARTE, CANALVOD, ORANGE, MYTF1VOD, UNIVERSCINÉ.

Judy est sorti dans les salles juste avant le début du confinement. Sa diffusion a été prolongée en VOD. Il s’agit d’un biopic sur la star américaine Judy Garland. Pour en parler, il fallait donc un expert du beau monde. Nous l’avons, en la personne de Shad Teldheimer. Dans l’échange qui suit, Shad interroge notre invité de la semaine, le critique et ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma Emmanuel Burdeau.

Première question. Monsieur Burdeau, vous êtes le plus grand expert mondial de biopic et le deuxième plus grand connaisseur de la comédie musicale. Alors une question toute simple : en quoi ce film est-il un biopic ? Et est-ce une comédie musicale ?

Réponse simple : ce n'est pas une comédie musicale, encore qu'il y ait des chansons – à Londres, fin des années 1960 – et bien que, surtout, une comédie musicale joue un rôle pivotal, voire pivotalissime : Le Magicien d'Oz. Je n'avais jamais vu ce film, je l'ai découvert après Judy : merveille.

En quoi est-ce un biopic ? En ceci que c'est un film – picture – qui conte la biographie d'une personne célèbre. Je dirais même qu'il s'agit d'un biopic contemporain : moins pic que bio, moins art que vie, moins œuvre qu'existence. L'idée que l'art est réussite, mais surtout ratage : ratage de la vie, échec à être. J'y reviens dans un instant.

Deuxième question. La presse a boudé Judy tout en saluant la performance de Renée Kathleen Zellweger, déjà connue pour Massacre à la tronçonneuse, La nouvelle génération et Le journal de Bridget Jones. Est-ce que ses précédents rôles suintent dans son interprétation de Judy ?

Ils suintent, en effet, à défaut de pétiller comme un cocktail au Jimmy'z. Il est connu – je ne vous apprends rien – que, comme d'autres actrices de sa génération, mais plus que d'autres, RZ a eu un recours excessif à la chirurgie esthétique. Ce qui suinte, c'est cela, la rencontre entre la transformation de Renée et la douleur de Judy, la maigreur de l'une et la maigreur de l'autre, les traitements de l'une et les traitements de l'autre. Le mimétisme de la performance peut fatiguer, paraître fabriqué, mais cette ressemblance-là est vraie. Que la presse ait boudé Judy m'indiffère. Qu'elle n'ait pas cherché à le comprendre m'accable.

Troisième et dernière question. Il paraît que vous avez pris des notes sur Judy et que vous les avez perdues. Or, toujours à ce que l'on dit, elles étaient géniales. Vous souvenez-vous de ce qu'elles disaient ?

Ces notes prenaient pour point de départ (facile mais efficace) la phrase d'accroche du film : « Un destin hors du commun ». Dans Judy, cela n'est plus l'exaltation d'une vie exceptionnelle, arrachée à la banalité (boulot, famille…). C'est la déploration constante d'un empêchement à être avec et comme les autres. Le film commence sur le tournage du Magicien : alors que la jeune fille veut aller jouer avec ses amies, Louis B. Mayer lui dit qu'elle a mieux à faire, que ce genre de petite vie n'est pour elle. Judy accepte, à contre-cœur. La gloire ne la consolera jamais de cette « punition ». Jusqu'à sa mort, elle voudra retrouver son rang au milieu des commun des mortels.

 Que s'est-il passé ? Pourquoi les stars ne sont-elles plus ces personnes d'exception que le commun admire, mais ces êtres chassés hors du commun alors qu'ils aimeraient tant être comme tout le monde  ? Pourquoi le plus banal est-il devenu le plus rare ?

Dans ces notes, j'essayais de comprendre s'il fallait voir là une hypocrisie, une ruse du star system, ou un véritable renversement du statut de la réussite et de la célébrité. De ce genre qui écrase aujourd'hui les arts narratifs – la Vie –, je tentais en somme – en vain – de tirer une politique.

Propos recueillis Shad Teldheimer dans le train Caen-Paris.

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Jeudi : film jupitérien

Le Cas Richard Jewell (2020, 2h09), de Clint Eastwood. Disponible sur FILMOTV, ORANGE, MYTF1VOD, CANALVOD, UNIVERSCINÉ.

« Dimanche 31 mai, Clint Eastwood a eu 90 ans. C'est vieux. Mais quand on voit l'ingénuité feinte avec laquelle ses films continuent d'être traités, on se dit que c'est encore trop jeune. Faudra-t-il que le cinéaste dépasse les 100 ans pour enfin être regardé avec un minimum d'attention ? Richard Jewell a été mal reçu aux États-Unis. En France, la réception a été meilleure mais entachée de soupçon : n'y ferait-on pas l'apologie d'un petit blanc épris d'ordre ?

Il est vrai que Richard n'a qu'un rêve, depuis tout petit : entrer dans la police. Vrai aussi qu'il devient vite la cible du pouvoir, de la presse et de l'establishment. Aussi a-t-on tôt conclu : film trumpien. Conclusion pour conclusion, voici la mienne : on croit notre époque – et donc la critique de notre époque – vaccinée des idéologies, mais c'est la plus idéologique qui soit. On ne regarde pas les films. On les redoute. Et si Clint était de droite et qu'on en disait quand même du bien ? Ça la foutrait mal !

Je crois peu en la parade consistant à inventer un Clint de gauche. Je préfère encore tenter l'impossible : une lecture non-idéologique de Richard Jewell. Qu'y a-t-il en effet dans ce film consacré à un attentat à la bombe pendant les JO d'Atlanta, à l'homme qui le déjoua avant que les soupçons ne se retournent contre lui ? Il y a une joie de filmer : électrisante. Un Snickers, une Macarena, une drague au comptoir, un avocat en bermuda, un chien qui chie sous le feu des caméras : même bonheur. Il n'y a rien ici qui ne soit incarné, matériel, comique : la moustache de Richard, les tupperwares de sa mère, le carnet de la journaliste, le sac où est la bombe.

Le sujet est grave, mais le film est un jeu. Avec les attentes et les codes de la puissance et de l'impuissance, de la violence et de son refus, de la réussite et de la lose. On se doute que ce jeu doit être, en dernière instance, idéologiquement décodable. Mais n'allons pas trop vite, et restons-en à lui : on en a besoin. Je dirais même qu'on en a besoin aujourd'hui.

Le vieux Clint déborde de malice, il adore les contre-pieds et raffole des surprises. Tout Jewell est à l'image de la scène où Richard, sachant sa maison sous écoute, fait pleurer sa mère – avant de la consoler – en lui disant que ce n'est pas le moment de regarder un film de guerre où résonnent sans cesse les coups de feu. Ce n'est pas la violence qui l’emporte, la guerre ou les armes. C'est le regard sur eux, les malentendus de ce regard et ses possibles ironies. Le saviez-vous ? Le cinéma est une représentation.

Si Jewell est un héros clintien de plus, c'est donc moins par son geste que par son étonnement. Il s'étonne qu'on puisse un instant le croire coupable. Comme tout-à-l'heure il s'étonnait qu'on juge bizarre sa collection de flingues. Richard ne devrait pas exister. C'est une anomalie. Une créature de nulle part, un mirage. Ce qu'il est, on s'en fiche. Comment il déplace les choses, ce qu'il fait à nos yeux, voilà l'important.

Clint n'a plus tellement de films à réaliser. Dépêchons-nous. Il est encore temps d'être à la hauteur ».

Frédéric Moreau

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Vendredi : film vénusien

Blue Steel (1990, 1h40), de Kathryn Bigelow, disponible sur CANALVOD, et Unbelievable (2019, 8 x 45’), de Susannah Grant, disponible sur NETFLIX.

Après onze Ciné-clubs passés ensemble, on peut tout se dire. La première idée, pour le vendredi vénusien, était de vous proposer un portrait d’agent de police femme. Et le premier choix était tombé sur Blue Steel, de Kathryn Bigelow, dont on a déjà présenté le plus récent Detroit (aussi une histoire de flics). L'idée fondamentale de Blue Steel peut ne pas avoir l'air subtile : un revolver est une bite. En tout cas, il peut être filmé comme si c'en était une.

Après re-visionnage, il faut bien admettre que le personnage campé par Jamie Lee Curtis n'est pas impérissable. Notamment en tant que flic. Et notamment car Bigelow (et son scénariste Eric Red) lui imposent un compagnon homme qui fait office de vrai flic (quoique doux et intelligent).

Pour qu'un film s'intéresse vraiment à ce qu’on peut tirer du sujet, il faut attendre 2018 et la mini-série Unbelievable, qui met en scène – aux trousses d’un violeur – deux inspectrices. En 28 ans, les femmes ont fait carrière dans la police. Alors que dans Blue Steel la présence d’une femme dans les rangs des agents suscitait curiosité, paternalisme ou mépris, dans Unbelievable Grâce et Karen (Tony Colette et Merritt Wever, impressionantes l’une et l’autre) sont chacune à la tête d’une équipe. Du point de vue du cinéma lui-même, le saut est encore plus impressionnant. Jamie Lee Curtis joue un type humain, c’est à dire une femme en général (qui est définie avant tout par les hommes qui la désirent). Grâce et Karen sont des individus (que tout oppose). Leur appartenance à la police n’implique plus qu’on généralise leur psychologie sur un seul type humain (la femme qui ose vouloir être flic). Mais devient au contraire un levier par lequel la fiction se libère de ses tares.

Attention : si Unbelievable est admirable dans son ensemble, le premier et le dernier épisodes sont à oublier. On peut tout simplement s’en passer.

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Samedi : film marxiste ou sataniste

À la barbe d’Ivan de Pierre Léon, disponible sur YouTube, et Ivan le terrible (réalisé en 1946, sorti en 1958, 1h45), de Sergueï Eisenstein, disponible en VOD sur FILMOTV et sur YouTube (avec sous-titres en anglais).

Dans le Ciné-club hebdo  #10, Frédéric Moreau présentait un beau film mésestimé, Boyz'n The Hood – dont la désinvolture cache une vraie maîtrise et des morceaux de bravoure. Souvenez-vous de la scène, à la minute 42, où Tre parle à son père de sa première aventure sexuelle : la voix in se prolonge off sur les images du souvenir, pour venir se coller sur ses lèvres aussi bien que sur celles de la belle Tisha. L’on comprend pourquoi cette séquence a tant attiré l’attention de Tarantino, qui n’a cessé par la suite de s’en inspirer en poussant l’exercice de plus en plus loin – sans pour autant égaler cette belle simplicité, qui n'apparaît que plus juste quand, un peu plus tard, on découvre que Tre avait en effet tout inventé.

Quel rapport avec Ivan ? Éh bien, aucun. Si ce n’est qu’Ivan le terrible, dernier film d’Eisenstein, est aussi une histoire de récits chuchotés du bout des lèvres. Et surtout que dans À la barbe d’Ivan, qu’on vous propose en guise d’introduction au chef-d’oeuvre d'Eisenstein, Pierre Léon reprend exactement le principe vu à l’oeuvre dans Boyz. Ou bien il le ramène dans son pays, puisqu’il s’agit, en un sens, d’un doublage à la russe (procédé qu’en Occident on utilise dans le documentaire, mais qui dans l’espace ex-soviétique était aussi employé dans la fiction, où une seule voix monocorde, superposée à celles des acteurs de la bande originale, traduisait les paroles de tous les comédiens). Ce petit court-métrage fait partie d’une série réalisée à l’initiative de Nicole Brenez pour sensibiliser à la question des violences policières. Léon a eu l’idée de lire à haute voix, off sur les images d’Ivan (et d’autres films), la transcription qu’Eisenstein a faite d’un entretien nocturne chez Staline, en présence de Molotov et Zdanov, en 1948 (entretien qui probablement coûta la vie au grand cinéaste, mort peu après d’une crise cardiaque). Lorsque Léon cite les mots de Staline au style direct, la voix off vient coller parfaitement au mouvement des lèvres d’Ivan. Formidable procédé, qui détourne en beauté trois choses insupportables (le doublage, le discours de Staline, les tirades idéologiques – y compris celles auxquelles on adhère) et produit en même temps un magnifique collage.

Quel rapport avec les flics ? Regardez À la barbe d’Ivan, vous verrez et vous ne serez pas déçus. Et après vous ne résisterez pas à l’envie de voir aussi Ivan le terrible.

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Dimanche : film du Seigneur

Le Fantôme de la liberté (1h44, 1974), de Louis Buñuel. Disponible en VOD sur LACINÉTEK, ARTE, UNIVERSCINÉ.

On avait quitté Michel Piccoli en Égypte et en compagnie de Napoléon (Adieu Bonaparte, dans le Ciné-club hebdo #10). On le retrouve ici en Espagne, toujours à la suite de la grande Révolution. Plus exactement, le film de Buñuel commence en Espagne, à la fin du XVIIIe siècle. Pour y trouver Piccoli il faut s'armer de patience (façon de parler, car le film est hilarant d'un bout à l'autre) et pénétrer dans le dédale de sketches dont est composé Le Fantôme, qui de l'Espagne martyrisée par les troupes napoléoniennes mène au Paris pompidolien, où un inconnu aux allures de M., le monstre de Düsseldorf, offre des cartes postales à des enfants. Ici, mes lecteurs devraient s'arrêter et dire : M., c'est bien Fritz Lang, à savoir le vieux cinéaste du Mépris de Godard (auquel on pense aussi à cause des cartes postales des Carabiniers). On entre donc dans le terrain de Paul Javal, le personnage que Piccoli joue au début de sa carrière et que l’on prétend ici être celui qu'il n'a jamais cessé, film après film et peu importe le réalisateur, de remettre en scène.

Pour voir Michel à l'oeuvre, il faut attendre la fin du film, quand un type qui prétend être le préfet de police de Paris (Julien Bertheau) est porté devant le vrai préfet (Piccoli). Les deux s'assoient, boivent un scotch, et puis vont au zoo pour assister à la répression d'une révolte populaire. Une autruche se balade devant eux pendant qu'on entend des fusillades et des charges de dragons (les mêmes bruits que ceux de la partie espagnole du film). La boucle est bouclée, le dédale nous ramène à la case de départ.

Le rôle de Piccoli est très court. Mais il résume tout le sens du film, qui consiste à créer du non-sens à partir de l'apparition d'un élément étranger dans un contexte par ailleurs cohérent (une femme nue qui joue du piano dans un salon élégant). La scène avec Piccoli arrive quand ce mécanisme commence à faire sens à son tour. Son rôle consiste donc à déjouer le dispositif même du film. Piccoli ne s'oppose pas à son double comme le vrai s'oppose au faux. Il est déjà, lui aussi, son double, sa propre incongruence. Par cette capacité qui était la sienne de jouer à être et à non-être un homme important, d'incarner complètement la distance altière dont les hommes d'État sont imprégnés et en même temps d'y mettre une distance de plus, celle-ci ironique. Un travail impossible, un oxymore du jeu d'acteurs dont il avait le secret et l'usage et que d'autres cinéastes ont exploité ensuite (Olivera et Moretti notamment : on en reparlera).


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