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Assange, Fight Club et sécurité privée : le discret business de la multinationale Serco

Par Yves Lespagnard

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Ce qui se cache derrière l'entreprise qui transporte Julian Assange au tribunal de Westminster : de la boxe sauvage, des fausses factures et la privatisation rampante de presque tout.

Octobre 2019, Westminster. Un fourgon avance discrètement et s'arrête à quelques mètres d'un caméraman de la chaîne RT. J'imagine que je ne suis pas le seul à retenir cette image. Par la vitre du véhicule, on distingue une silhouette. Une main vient balayer la buée qui s'est accumulée sur le verre. Le visage d'Assange apparaît. Le patron de Wikileaks, autrefois combatif et fougueux, semble avoir pris trente ans. Sans sa barbe, il ne ressemble pas tout à fait à un vieillard, mais on peine à croire qu'il n'a que 48 ans.

À quelques dizaines de mètres de là, derrière une pile d'immeubles, Juan Branco s'apprête à débarquer d'un bus, accompagné de plusieurs dizaines de supporters d'Assange. Il s'agit en majorité de Gilets Jaunes qui ont fait le déplacement depuis la France. Depuis la sortie de "Crépuscule", son premier livre dans lequel il révèle les conditions de l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, Branco a des journées compliquées... Car voilà, Juan est aussi l'un des avocats de Julian Assange. À ses moments perdus, il défend à titre gracieux des Gilets Jaunes empêtrés dans des poursuites qui rappellent les « lois scélérates » du début du siècle dernier [ par lesquelles la Troisième République réprimait les militants anarchistes, NDLR ].

Assange titube, perdu. Le reporter de RT filme la scène, diffusée en direct sur Facebook. Un demi-centimètre de verre de sécurité protège le monde libre des assauts du patron de la transparence démocratique. Depuis que l'ambassade de l’Équateur l'a livré au gouvernement britannique, Assange s’expose à de longues années de prison. Le reporter de RT tente le plan large.

Janvier 2020, Westminster, encore. La même scène, à quelques détails près, se répète.

Le fourgon appartient à l'imposante flotte de l’entreprise Serco. Jusqu'ici, l'info n'est pas explosive. D'autant que le logo de la compagnie s’affiche sur les parois du véhicule. Mais il se trouve que je connais un peu Serco. J'ai bossé une dizaine d'années pour eux. Vous n’entendez probablement pas parler de cette vaste multinationale, et à plus forte raison dans les médias hors Commonwealth. Comme si, ailleurs en Europe, nous ne risquions pas d'en goûter les plaisirs…

Religieux et conservateurs

Serco, qui naît en 1987, se charge de « délivrer des services publics essentiels  ». Un certain Christopher Hyman la présidait entre 2002 et 2013. Le 11 septembre 2001, lorsqu’un avion de ligne percute les tours du Wall Trade Center, il se trouve au 47ème étage de l’une d’entre elles. Discret, fervent religieux, amateur de courses automobiles, Hyman gère et vit Serco comme l’Évangile. Il est fait Commandant de l'Ordre de l'Empire Britannique mais doit quitter précipitamment ses fonctions en octobre 2013, juste avant la découverte d'un scandale de surfacturations.

L'ancien du cabinet de conseil Ernst and Young, qui transforma Serco en un groupe international de premier plan, laisse la place à un président tout neuf : l'expérimenté Rupert Soames, petit-fils de Winston Churchill et petit-neveu du baron Baden Powell – l’un des plus importantes branches du scoutisme. Son frère, Sir Nicholas Soames, siège comme député conservateur au sein du Parlement britannique.

Censé redorer le blason de la firme, Rupert Soames ne fait apparemment pas dans la dentelle. Au point que des internautes, regroupés sous le nom SercoWatch , ont jugé bon de tenir une comptabilité aussi morbide que nécessaire du nombre de décès depuis l’arrivée de l’entreprise dans la gestion et la privatisation des centre de détention et d’immigration.

En route pour la conquête du monde

Serco ne se contente pas de transporter Assange à son procès. Elle est surtout "la plus grosse entreprise dont on ne vous dira pas grand chose". Sous le logo, un sous-titre prévient : " Bringing Service to Life ", littéralement " Rendre service à la vie ". Rien que ça.

Ses ambitions et ses objectifs sont simples : privatiser le monde. C'est finement mathématique.

En Australie, Serco gère une partie du programme d'enfermement des migrants. Là-bas, l'entreprise est accusée d'avoir sous-traité des tâches-clés ainsi qu'une part considérable de son programme à une organisation de bénévoles – l’ALIV - dont le patron, Gary Taylor, est un ancien adepte de l’Église de la Scientologie. Interpellé à ce sujet , Taylor expliquera qu'effectivement, afin de rassurer les pensionnaires des centres de détention, il peut lui arriver d'utiliser des méthodes issues des programmes de la Scientologie. C'est ainsi que près de 140 000 heures de prestations auraient été assurées, selon Taylor, par l'organisation de bénévoles. Depuis la publication d’une enquête en Une du Sydney Morning Herald , Serco aurait jeté l'éponge et stoppé son partenariat avec l'ALIV.

En Nouvelle-Zélande, Serco a perdu en décembre 2015 le contrat de surveillance d'un centre de détention. Les détenus parvenaient à y organiser des séances filmées de Fight Club , à la différence près que la participation de tous à la baston n’était pas volontaire, contrairement au film de David Fincher. Les prisonniers parvenaient à publier sans la moindre difficulté apparente leurs exploits sur Youtube. Au sein des centres dont Serco avait la responsabilité, les prisonniers profitaient d’un accès particulièrement simplifié à la contrebande qui circulait dans le pénitencier. On leur distribuait de la nourriture contaminée par les oiseaux. Mieux, pour faire honneur à la devise de l’entreprise britannique - " Bringing Service to life " - les employés de Serco assuraient parfois eux-mêmes la contrebande d’alcool et de drogue. Le contrat de près de 117 millions de livres néo-zélandaises ne sera finalement pas renouvelé pour 2017...

Assange, Fight Club et sécurité privée : le discret business de la multinationale Serco
Sur un mur de Melbourne, Marla Singer (incarnée par Helena Bonham Carter), l'héroïne du film Fight Club.

Mais il ne faudrait pas cantonner Serco au seul marché océanien. L'entreprise est implantée un peu partout. Forte de ses 50 000 employés, Serco agit au sein de la Commission Européenne, au Parlement Européen, au Conseil Européen, à l'Agence Spatiale Européenne, au CERN, à l'OTAN... En Belgique, la firme a conclut un contrat de longue date avec l'Aéroport de Zaventem. Elle assure également un ensemble de prestations d’externalisation pour le compte de l’armée belge.

Santé, défenses nationales (dont l’US Navy, les armées belge et britannique, entre autres), transports, administrations, Justice, immigration, Banque Centrale Européenne, et même armement nucléaire : Serco se déploie dans tous les secteurs. Et dans de nombreux pays, y compris en France, bien que sa présence s’y limite pour l’instant aux organisations internationales.

Surfacturations, emplois fictifs et lobbying

En Grande-Bretagne, Serco assurait entre 2013 et 2015 la surveillance électronique et la géolocalisation de près de 100 000 détenus britanniques, dans le cadre d’un contrat faramineux de près de 700 millions de livres. Cela ne semble pourtant pas suffisant : dès 2015, des charges pèsent contre l’entreprise. Il s’avère qu'elle surfacture sciemment le ministère de la Justice en gonflant le nombre des filatures électroniques, en incluant dans ses prestations facturées des personnes qui ont quitté le territoire, incarcérées, voire même décédées. Dans cette affaire, le cabinet Deloitte, auditeur de Serco en Angleterre, réglera un arbitrage de 4,2 millions de livres pour éviter les poursuites, et Serco déboursera 68,5 millions afin de rembourser les contribuables.

2015, Angleterre, toujours... Adam Rickwood, un enfant de 14 ans décrit comme " extrêmement troublé et vulnérable " se pend dans sa cellule. Il s'agit de la plus jeune personne à mourir dans une prison britannique de l'ère moderne. Le jour de son décès, après une altercation, le jeune Adam avait été soulevé par quatre agents et placé face contre terre dans sa chambre. L’un des agents porte un coup au nez du garçon pour l'empêcher de mordre. Lors du procès, il affirmera qu'il pensait son geste légal et correspondant à la procédure interne que les gardiens sont supposés suivre en de telles situations. Après avoir été reconduit, le jeune homme semblait s'être calmé. Six heures plus tard, il était retrouvé mort dans sa cellule.

À l’audience, le tribunal a conclu qu'il y avait eu une grave défaillance du centre. La cour a constaté que le personnel de Hassockfield n’avait pas été correctement formé aux procédures conçues pour protéger les pensionnaires susceptibles de s’auto-mutiler. Ils n'étaient pas plus formés aux techniques de sensibilisation au suicide et à la gestion du comportement.

Très rentable Obamacare

Aux États-Unis, Serco est chargée de l'inscription des citoyens américains à l’Obamacare, le système d'assurance-santé imaginé par l’ancien président. D’après un article paru dans le National Review en 2013, « Serco aurait dépensé près d’un million de dollars en lobbying les années précédant la mise en œuvre de l’Obamacare  », avant de gagner l’appel d’offre du contrat le plus important de l’assurance-santé (1,29 milliard de dollars). L’entreprise avait également participé au financement de la campagne électorale du candidat démocrate.

La firme est alors chargée d'inscrire les nouveaux assurés dans un registre national et de s'assurer de la légalité des conditions d'octroi de l'assurance pour les nouveaux inscrits. Les besoins en personnel sont visiblement laissés à l’appréciation de l’entreprise : c’est dans ce contexte que la chaine CBS révèle alors, avec l’aide d’un lanceur d’alerte employé de la firme, que le centre de traitement de Serco à Wentzville, dans le Missouri, paie des gens pour… ne rien faire. « On leur dit de s'asseoir devant leur ordinateur et d'appuyer sur le bouton d'actualisation toutes les 10 minutes - pas plus de toutes les 10 minutes  », explique un employé.

Rendre service à la vie

Si des entreprises comme Serco parviennent à faire leur nid au sein de nombreux secteurs qui pourraient se passer d'externalisation, c'est avant tout parce qu'elles répondent à une demande. Et cette demande provient habituellement d'un bordel qu'on peut appeler la « désorganisation », et qui s’instaure assez simplement :

  • 1 - Prenez un service public (ou le département d'une entreprise) que vous souhaitez externaliser.
  • 2 - N'y mettez plus les moyens humains, financiers ou matériels.
  • 3 - Ajoutez-y un peu de pression et nommez donc aux postes clés un personnel sous-qualifié ou professionnellement insuffisant...

Vous n'aurez plus qu'à récolter de formidables arguments pour justifier l'externalisation.

Sur Youtube, je regarde Julian Assange. Je ne sais pas si c'est un héros. Apercevoir le logo de la « Services Company  » sur le fourgon qui le transporte entre sa prison et un tribunal me laisse un goût amer. J'ai arrêté l'image. Sur la paroi du véhicule, la phrase accolée au logo indique " rendre service à la vie ". Vraiment ?

Photo de Une : Photographes à Londres, devant le véhicule de l'entreprise Serco qui transporte Julian Assange. Crédits : Daniel Leal-Olivas / AFP.

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