« L’histoire avec sa grande hache » : l’écrivain Georges Pérec, avec ce jeu de mots, a désigné ce qui a tranché dans son histoire personnelle en le privant de ses parents dès l’enfance. La grande hache de l’histoire, c’est la puissance en apparence inexorable des événements, des conditions sociales et politiques. Et c’est aussi la force du passé dans le présent, sa puissance à déterminer le cours de nos vies. Avec cette émission, Le Média vous propose de nous tourner vers le passé, récent ou plus éloigné, en compagnie de celles et ceux qui l’explorent et qui le font connaître. Ce sera toujours aussi se tourner vers notre présent. Ce sera voir, à chaque fois, en quoi notre temps diffère des autres. Et saisir en quoi, souvent, il reste conditionné par l’histoire. Pour apprendre, peut-être, à mieux parer les coups de « la grande H. ». 

à la une

OCTOBRE 1961 : LA POLICE FRANÇAISE TUE DES ALGÉRIENS | EMMANUEL BLANCHARD

Depuis presque une trentaine d’années, et d’abord grâce à des historiens militants comme Jean-Luc Einaudi, la répression meurtrière qui s’est abattue sur les Algériens à Paris le 17 octobre 1961 est peu à peu sortie de l’oubli. La mémoire et la conscience collectives sont encore loin, cependant, d’avoir pleinement intégré la réalité inouïe des assassinats de dizaines et probablement de centaines de civils désarmés par la police française, non seulement lors de cette manifestation et au cours des jours qui ont suivi, mais pendant tout l’automne 1961.

Emmanuel Blanchard, historien de l’immigration algérienne, évoque dans cet épisode de « La grande H. » la dynamique des événements du 17 octobre et leur contexte très particulier. Pour la première fois, des colonisés manifestaient dans la capitale de la puissance colonisatrice, en pleine guerre entre la France et le FLN, le parti nationaliste algérien. Ce dernier avait organisé le 17 octobre une opération pacifique de visibilité, en défi au couvre-feu imposé en métropole aux « Français musulmans d’Algérie ». Il s’agissait de remporter une victoire politique face à l’opinion internationale, alors que les négociations qui devaient déterminer les conditions de l’indépendance avaient commencé au l’année avant d’être suspendues à l’été.

En réponse, le premier ministre Michel Debré, le ministre de l’intérieur Roger Frey et le préfet de police de Paris Maurice Papon n’ont pas seulement organisé des « rafles » massives (12 à 15 000 personnes arrêtées et détenues au Palais des sports de la Porte de Versailles et au stade Pierre-de-Coubertin). Ils ont sciemment laissé libre cours aux exactions policières en leur garantissant l’impunité et en les couvrant immédiatement par le mensonge d’État.

LE GRAND MÉCHANT ROBESPIERRE | MARC BELISSA, YANNICK BOSC

Avec les historiens Marc Belissa (Univ. de Paris Nanterre) et Yannick Bosc (Univ. de Rouen).
Avant même son arrestation et son exécution lors de Thermidor (juillet 1794), Maximilien Robespierre a été outrancièrement vilipendé et calomnié par les ennemis de la Révolution, en particulier par les presses royaliste et anglaise. Son élimination a été immédiatement justifiée par une diabolisation destinée à discréditer tout projet de démocratie réelle au profit d’un système représentatif reléguant le peuple à la passivité et laissant aux possédants le monopole d’un gouvernement « des compétences » mené en fonction de leurs intérêts.
En évoquant les différents regards successivement portés sur l’« Incorruptible » jusqu’à nos jours, M. Belissa et Y. Bosc montrent la permanence de l’enjeu politique essentiel qui s’est cristallisé autour de cette figure. Enjeu qui demeure on-ne-peut-plus actuel : la démocratie réelle, où l’action des représentants seraient strictement contrôlée par le peuple, est-elle possible ?
Une émission de Julien Théry.

AUX ORIGINES DU CAPITALISME PATRIARCAL – SYLVIA FEDERICI

Silvia Federici, historienne et philosophe féministe, s’est fait connaître en France avecle grand succès d’un livre traduit en 2014, Caliban et la sorcière.

Femmes, corps et accumulation primitive. L’ouvrage souligne le rôle central pour l’essor du capitalisme joué par deux formes de travail gratuit, massives et occultées : le travail des esclaves ou des
indigènes exploités aux colonies, celui des femmes dans les foyers des métropoles européennes.

Les chasses aux sorcières de la fin du Moyen Âge et de l’époque moderne peuvent être interprétées comme des moyens de neutraliser les modes d’organisation et de production communautaires qui reposaient sur l’action des femmes et n’étaient pas adaptés à l’exploitation capitaliste.

En ce sens, les bûchers européens étaient les pendants de
l’oppression coloniale (laquelle incluait aussi, d’ailleurs, des procès en sorcellerie).

Le nouveau livre de S. Federici, Le Capitalisme patriarcal (2019), poursuit l’histoire de la fonction de « reproduction » – reproduction de la vie au sens large, qui inclut la sexualité, l’éducation des enfants, les travaux domestiques, le soin des malades – pour la période des XIX e -XX e siècle. En insistant tout particulièrement sur un changement majeur engagé à partir des années 1870 environ : avec les lois sociales, les femmes et les enfants sont exclus des usines (où la première révolution industrielle les avait exploités avec une intensité maximale comme les hommes) et l’augmentation des salaires masculins complète un dispositif par
lequel les détenteurs du capital assurent une meilleure reproduction de la force de travail.

Ce nouveau compromis salarial place les femmes, chargées d’un travail de reproduction invisible mais crucial, dans la dépendance des maris salariés. Lesquels sont comme des relais de l’État capitaliste à l’intérieur de la sphère domestique.

La mise en évidence du travail de reproduction, créateur de valeur sociale (et non directement marchande), permet à S. Federici de penser le développement du capitalisme non comme une révolution progressiste, étape nécessaire vers la maîtrise de la nature par l’industrie (selon la vision de Marx) mais comme une contre-révolution opposée au développement du communalisme, c’est-à-dire d’organisation horizontales qui prenaient le
pas sur le féodalisme à la fin du Moyen Âge.

Cette nouvelle vision du passé va de pair avec
une stratégie pour le présent : face à la nouvelle accumulation primitive lancée par le néolibéralisme depuis la fin des années 70 (politiques d’ajustement structurel, extractivisme,
privatisation généralisée des ressources), la réponse réside dans la défense de relations et
de modes de productions communautaires, qui intègrent la fonction de reproduction et, avec elle, celle de défense de la nature.

L’HISTOIRE DES GAUCHES : PEUPLE, RÉPUBLIQUE ET LUTTE DES CLASSES DE LA RÉVOLUTION À NOS JOURS

Avec Jean-Numa Ducange, de l’Université de Rouen, « La grande H. » vous propose dans cet épisode d’explorer l’histoire longue des principaux éléments du paysage idéologique et institutionnel de la gauche d’aujourd’hui. On découvrira ou redécouvrira ainsi le sens originel du clivage entre droite et gauche, les principales étapes de formation des différentes sensibilités depuis la Révolution française (républicanisme, socialisme, marxisme, sociale-démocratie, radical-socialisme, internationalisme…), les processus d’émergence des différents partis politiques et la place des grandes figures (Blanqui, Jaurès, Clémenceau, Guesde, Blum, Thorez…) à partir du XIXe siècle. Comme l’a écrit Marx, « La tradition des générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants » : ce n’est qu’à la lumière de ces traditions anciennes que l’on comprend bien les enjeux actuels. Jean-Numa Ducange le démontre en éclairant ainsi les débats et les polémiques actuels au sein d’une gauche française en pleine recomposition, en particulier la question du « populisme de gauche » et la prise de distance récente, de la part de La France Insoumise, à l’égard du mot « gauche » et plus encore de l’identité « socialiste ». Une émission de l’historien Julien Théry.

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