Le 12 février 2018 à 11h33

LE PERVERS NARCISSIQUE : TENTATIVE DE DÉCONSTRUCTION CLINIQUE D’UNE FIGURE ARCHÉTYPALE BIEN CONTEMPORAINE

pervers narcissique - psychologie - psychanalyse - souffrance au travail
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Le pervers narcissique est partout : il a envahi nos écrans, notre imaginaire, et son évocation s’est banalisée dans la vie de tous les jours. Il est désormais cité à chaque fois que surgit un nouveau rapport de force - principalement dans le couple ou au travail. Entretien avec Vincent Rousseau, Psychologue clinicien à Nantes, autour d’une figure devenue incontournable. Plongée entre les différentes réalités du vécu, au travers des récits tirés du cabinet, autour de la construction d'une légende urbaine contemporaine.

D’où vient le terme « perversion narcissique » et à quoi cela renvoie t-il dans le champ de la psychopathologie ?

 

La question de la perversion narcissique est apparue pour la première fois en 1978 dans un texte de Paul-Claude Racamier intitulé « Les Paradoxes des schizophrènes ». Le terme « pervers narcissique » a explicitement été prononcé et défini pour la première fois par le même auteur en septembre 1985 lors d’une conférence à Grenoble. Racamier, éminent spécialiste de la psychose, travaillait alors sur le mécanisme psychique de la schizophrénie en institut psychiatrique, et notamment sur la fragilité narcissique de ces sujets-là : ne supportant pas leurs propres conflits psychiques internes, les schizophrènes montraient une tendance à les expulser vers l’extérieur. Racamier utilise également différents concepts de survie narcissique, d’identité et de capacité narcissiques pour rendre compte de certains processus psychotiques observés. Ces deux notions de narcissisme et d’expulsion sont centrales et communes aux deux pathologies de la schizophrénie et de la perversion narcissique telles qui les a définies. Avant toute chose, ses travaux ont porté sur une pathologie du lien. Ses recherches et expérimentations in situ (c’est-à-dire en groupes et au sein des instituts psychiatriques) sont un point de départ important dans sa réflexion puisqu’ils mettent l’accent sur le fait que les troubles observés relèvent plutôt de modalités relationnelles.

Si les notions plus contemporaines de « manipulateurs » ou « narcissiques malfaisants » sont des concepts américains, le « pervers narcissique » est quant à lui une invention française. Par la suite, le concept a finalement été développé par assez peu de psychanalystes depuis Racamier, mais il a été repris par un certain nombre de continuateurs, comme par exemple Alberto Eiguer dans son ouvrage « Le pervers narcissique et son complice » ou encore dans les travaux de Marie-France Hirigoyen : « Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien » qui a introduit la notion dans le monde du travail.

 

Quid de la définition de la « perversion narcissique » ?

 

C’est ainsi que P-C Racamier la définit dans « Cortège Conceptuel » (1993) : « La perversion narcissique définit une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité ou le désir de se mettre à l'abri des conflits internes - et en particulier du deuil - en se faisant valoir au détriment d'un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir ». Et c’est sur ce caractère durable, stable, ou transitoire que nous allons insister ici en premier lieu : est-ce que c’est une organisation psychique du sujet qui est stable ou non ? Et si c’est uniquement dans le lien et l’interrelation, cela implique au moins deux personnes. Pouvoir le déterminer est également très important dans la question du soin : est-on dans dans une pathologie purement individuelle ou dans une problématique du lien ?

« Combien, pour un seul pervers accompli, faut-il de pervers potentiels ou partiels, de pervers passagers ou manqués ? C’est ce que nul ne saurait et ne saura jamais dire » P-C Racamier

Dans « Le Génie des origines » (1992), P-C Racamier affirmait déjà sa position sur ce point : « C’est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit qui est la plus importante dans la perversion narcissique [...] Le mouvement pervers narcissique se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradictions internes, et de les expulser, pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant - tout cela aux dépens d’autrui - et, pour finir, non seulement sans peine mais avec jouissance ». L’introduction de cette idée de « mouvements (ou soulèvements) perversifs » est très intéressante parce qu’elle valide la modalité relationnelle comme étant nécessaire à l’observation du concept, et vient éclairer l’aspect potentiellement transitoire de la pathologie. « Ainsi, ajoute-t-il, le plus spectaculaire est le mouvement (ou le soulèvement) perversif. Le plein accomplissement ne se trouve que dans la perversion organisée qui touche à la perversion morale. Combien, pour un seul pervers accompli, faut-il de pervers potentiels ou partiels, de pervers passagers ou manqués ? C’est ce que nul ne saurait et ne saura jamais dire ».

 

Quels sont les mécanismes du fonctionnement de la perversion narcissique ?

 

La première chose à dire est que le pervers narcissique n’est pas dans la logique de la loi, de la morale, ou encore de la culpabilité : il est dans la logique de la pureté, il veut que le monde soit même à lui et il ne supporte pas l’altérité. Ce qui est très paradoxal puisque, nous l’avons vu avec Racamier, il a besoin de l’autre comme objet de faire-valoir, pour déposer sur lui ses propres conflits psychiques internes. L’ustentilisation de l’autre est d’ailleurs ce qui caractérise toute forme de perversion : n’ayant pas vraiment accès à l’altérité, le pervers narcissique va nier le moi de l’autre (et donc son propre narcissisme) pour lui faire porter ses conflits internes - sans quoi c’est la menace permanente de la dépression qui le guette, ou plutôt le risque d’un effondrement narcissique.

 

Il y a une fragilité psychique et une souffrance fondamentale chez le pervers narcissique

Les conflits que ne supporte pas le pervers narcissique sont ceux qui atteignent à son intégrité narcissique extrêmement fragile et défaillante, qui trouve la plupart du temps son origine dans l’enfance : on parle ici de séduction narcissique maternelle - l’enfant a été investi sur des dimensions narcissiques, de prestige etc. mais où la dimension du soin, ce qu’on appelle « la préoccupation maternelle primaire » (D.Winnicott) a été manquante ou défaillante. Il y a donc une fragilité psychique et une souffrance fondamentale chez le pervers narcissique, auxquelles il ne peut pas avoir accès.

 

Comment se manifeste alors ce paradoxe dans l’interrelation ?

 

Cette relation d’emprise que nous venons de décrire va donc s’installer en neutralisant narcissiquement l’autre, en déniant à l’autre toute altérité qui ne lui est pas supportable. Racamier parle de « décérébration » ou de « décérébrage ». L’organisation perverse narcissique est asymptomatique (pas de troubles visibles) et ego-syntonique : le pervers narcissique est parfaitement en accord avec lui-même, ce sont les autres qui ont un problème.

Ce que l’on peut dire, c’est que le pervers narcissique a son langage propre, et généralement anti-communicationnel

     

Son arme principale est le langage. Il va utiliser par exemple la communication paradoxale, dont l’exemple le plus connu est l’injonction paradoxale : un énoncé logiquement paradoxal et contraignant qui ordonne à l’autre un choix impossible à faire. Une autre forme de communication qui sera utilisée est la disqualification : un jugement sera porté sur les perceptions, sensations et pensées du sujet et toutes les activités du moi ordinairement non conflictuelles de l’autre vont êtres disqualifiées, pas reconnues, et vont devenir conflictuelles. Ce que l’on peut dire, c’est que le pervers narcissique a son langage propre, et généralement anti-communicationnel. C’est ainsi que Racamier définissait ce qu’il appelait les « manoeuvres perverses narcissiques confusiogènes » : « Faites ce que je dis mais pas ce que je fais, et surtout puissiez-vous ne rien comprendre à ce que je vous raconte, de manière à ce que quoi que vous pensiez, quoi que vous disiez ou quoi que vous fassiez, je puisse toujours avoir raison ». C’est la relation d’emprise absolue : avec ce langage, l’autre va être poussé à agir et faire des erreurs qui vont ensuite lui être reproché et qui vont aussi pouvoir aboutir à une inversion des rôles : ledit pervers narcissique pourra alors se considérer comme une victime. On reconnaît d’ailleurs ici l’étymologie du mot perversion : “mettre sens dessus - dessous”.

 

Et qu’en est-il dans le couple ?

 

Dans un couple normal, il y a la nécessité de se déprendre d’une part de narcissisme pour s’éprendre : il y a une perte narcissique qui est mise du côté de l’autre et il y a un retour narcissique dans l’amour, dans le regard que nous porte l’autre. Ce qui se passe dans une relation perverse narcissique - et qui crée une dissymétrie dans la relation - c’est que le pervers narcissique ne lâche rien, il ne se déprend pas, il ne peut donc pas s’éprendre et tout sera centré autour de son propre narcissisme. Le pervers narcissique prend sans donner, tandis que l’autre donne sans recevoir. Il devient l’idéal du moi pour ladite victime, qui de son côté est prête à véritablement se sacrifier pour lui.

La cristallisation du couple pervers narcissique autour de l’envie d’un côté et du sacrifice de l’autre est en général très forte

Ce qui soude le couple pervers narcissique c’est la toute-puissance : tous les deux viennent recouvrir un vide narcissique profond par le biais d’un registre oral commun. Au début il y a séduction, idéalisation de l’autre, la personne est placée sur un piédestal, c’est l’élu(e) - il y a de l’enviable chez l’autre - et finalement ça camoufle les processus pervers narcissiques. Petit à petit il y a une dégradation, c’est la dimension envieuse qui prend le dessus. Dans l’amour il y a toujours de l’idéalisation, mais ici la chute est d’autant plus violente, car dès que ce vernis de l’amour idéal va s’effriter, le pervers narcissique ne va plus supporter son propre conflit psychique, son conflit envieux, et à partir de là il va faire porter le chapeau à l’autre et mettre en place des stratégies manipulatoires qui passent principalement par la parole.

     La cristallisation du couple pervers narcissique autour de l’envie d’un côté et du sacrifice de l’autre est en général très forte : il y a une relation de dépendance qui touche à un désir de toute-puissance des deux partenaires finalement. Mais ça n’est pas sans une mise en danger narcissique, et par ailleurs la destruction du partenaire entraîne des dépressions très typiques comme par exemple la perte complète d’autonomie, une dévaluation absolue ou une incapacité à penser correctement.

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Dans le cabinet, sous quelle(s) forme(s) apparaît le pervers narcissique ? Comment est-il évoqué ?

 

Bien souvent, la figure du pervers narcissique apparaît dès qu’il y a un rapport de force, dès qu’il y a du conflit en somme, et principalement elle est évoquée dans des domaines compliquées qui viennent toucher au couple ou au monde du travail. Un de mes patients par exemple a été très touché d'être accusé de harcèlement au travail. C'est quelqu'un qui est très investi dans son job, qui a tout misé dessus et qui a du mal à comprendre que l'on ne puisse pas être exigeant. Il a ses défauts bien entendu, mais une personne de son entreprise s’est sentie persécutée par sa conduite et s’est plainte pour harcèlement. Voilà une situation où l’on peut facilement sortir la notion de « pervers narcissique » : c’est un terme que l’on prend à l’autorité psychiatrique pour qualifier l’autre en le disqualifiant, comme un moyen de se défendre.

Dans les couples pathologiques se pose souvent ce genre de questions : est-ce l’autre qui est toxique en soi ou est-ce que c’est moi qui suis toxique ? ou bien est-ce nous deux ensemble qui sommes toxiques l’un pour l’autre mais uniquement dans le cadre de cette relation ? Ce qui renvoie à ce que l’on disait tout à l’heure sur la notion de durable ou transitoire de la perversion narcissique. Ça c'est une question qui revient souvent : est-ce que c'est moi qui doit me remettre en cause ? est-ce que c'est lui qui doit se remettre en cause ? où est-ce que c'est nous deux ? Fatalement, dans le cadre d'une relation c'est souvent les deux.

Ça m'arrive assez souvent que des personnes s'inquiètent d'être des pervers narcissiques

En règle générale, ça n’est pas un motif de consultation, c’est souvent au cours du travail psychanalytique que la question peut se poser. C’est surtout une interrogation de quelqu’un qui est en détresse, qui se sent un peu sous emprise et qui souhaite l’avis d’un professionnel pour y voir plus clair. On trouve aussi une dimension accusatoire : j’ai un cas par exemple d’une patiente dont le compagnon avait trouvé un document sur Internet, qui l’avait imprimé et donné à sa compagne en lui disant qu’il avait reconnu chez elle plusieurs des critères cités. Elle m’a apporté le document un jour, elle avait envie d’en parler - elle s’est sentie quelque peu injuriée dans le même temps. Ça m'arrive assez souvent que des personnes s'inquiètent d'être des pervers narcissiques, plus même que de dire est-ce que mon / ma compagne est un(e) pervers(e) narcissique. C’est plus souvent le cas de personnes qui viennent chercher une réponse sous le coup d’une accusation ou de ses lectures : le suis-je ou non ? En cherchant bien, tout le monde peut s’y retrouver en somme.

Dénoncer un collègue, un conjoint, pervers narcissique, c’est aussi le risque de l’enfermer dans un piège

Sur ce dernier point, j’insiste sur le fait qu’il ne faut pas jouer à l’apprenti sorcier et vouloir diagnostiquer autrui. Il y a des critères d’intensité, de fréquence et de durée à prendre en compte. La psychopathologie renvoie à des caricatures du comportement humain mais ça ne veut pas dire qu’il y a nécessairement des continuums, tout le monde n’est pas susceptible de devenir un schizophrène, un névrosé obsessionnel ou un pervers narcissique. Ce sont des structures psychiques qui ne sont pas complètement cloisonnées mais on appartient à certaines d’entre elles et pas à d’autres, et les enjeux se mettent en place de manière très précoce. « N’est pas fou qui veut » disait Lacan ; la folie profonde naît déjà de certaines prédispositions. Freud avait donné une image intéressante pour illustrer cette question subtile du normal et du pathologique, où il prenait l’exemple du cristal : si le cristal tombe à terre il va se briser en un certain nombre de morceaux, mais il ne va pas se casser n’importe comment - il va se casser sur des lignes de fractures qui étaient déjà là et qu’on ne voyait pas forcément avant.

Disons qu’il y a des structures psychiques qui sont largement prédisposantes à ce genre de manifestations, manifestations qui ne signifient pas - je le rappelle - une perversion narcissique comme entité stable. Je pense que ça peut se présenter chez tout-un-chacun, ponctuellement, en situation de crises, mais chez certaines structures psychologiques plus facilement que dans d’autres. On retrouve de la perversité chez les personnalités hystériques par exemple, et les problématiques de la toute-puissance et de l’oralité me semblent également fondamentales pour mieux comprendre les facteurs prédisposants à la perversion narcissique. Il y a aussi des personnes plus pathologiques que d’autres.

Poser un diagnostic est compliqué, cela nécessite des connaissances théoriques solides et de l’expérience clinique. Dénoncer un collègue, un conjoint, comme pervers narcissique c’est le risque de l’enfermer dans un piège, c’est creuser l’écart entre le jugement porté par la personne et la manière dont elle se vit. La violence et la disqualification de l’autre jugé de cette manière est aussi une chosification de l’autre, gare à ne pas aller trop loin.

 

Finalement, est-il possible de rencontrer un vrai pervers narcissique fait de chair et d’os ?

 

Disons que si l’on s’en tient à la définition monstrueuse du pervers narcissique, à sa forme la plus pure en tout cas, je n’en ai jamais rencontré. Mais j’ai pu rencontrer un certain nombre de manifestations, aussi bien concernant les “bourreaux” que les “victimes” d’ailleurs : dans le cadre d’une consultation de couple par exemple, il m’est arrivé de voir l’une des deux personnes faire du chantage affectif avec des passages à l’acte extrêmement violents. Mais la souffrance psychique qui s’exprime par-là, même lorsqu’il y a éventuellement incapacité à se remettre en cause, ne veut pas dire mise à jour d’un profil-type de pervers narcissique. En tout cas, et contrairement à l’intuition populaire, la figure du pervers narcissique n’est pas proprement masculine, elle se retrouve aussi au féminin.

 

C’est la condition de toute psychothérapie : s’investir comme acteur de sa thérapie pour s’investir comme acteur de sa vie

Il y aussi toute une autre dimension, c’est celle de la victimisation. Il arrive que des personnes - et des femmes particulièrement - se présentent à moi ouvertement comme des victimes. Ce fut le cas pour l’une de mes patientes qui, en quelques mois, a réussi à remanier toute son histoire, en passant du stade passif (de victime) à un stade actif, pour devenir enfin l’actrice de sa propre vie, et ça a eu des effets thérapeutiques foudroyants !

Pour qu’un tel travail puisse se mettre en place, il faut que la personne s’investisse en tant que sujet dans ce qui lui arrive, qu’elle sorte de la plainte et qu’elle devienne responsable de son histoire. Sauf que la victime n’est pas responsable, puisque par définition la victime est innocente. Ce que nous avons mis en place, c’est sa part active dans ce qui s’est passé. Et effectivement, il est apparu que son compagnon n’avait jamais été réellement violent avant cette relation, qu’elle éprouvait de son côté un sentiment de culpabilité, et que par sa conduite inconsciente, elle induisait chez lui ce genre de comportements nocifs. Elle trouvait à ce cercle vicieux une sorte de satisfaction morbide qu’il a été particulièrement difficile pour elle à mettre à jour. Mais à partir du moment où elle l'a compris, elle s’est mise à aller mieux, elle est devenue plus active, elle a complètement investi son histoire personnelle et son histoire avec cet homme notamment, de manière différente. C’est la condition de toute psychothérapie : s’investir comme acteur de sa thérapie pour s’investir comme acteur de sa vie.

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Qu’est-ce qui, dans nos sociétés modernes, amène au succès d’une telle notion, et aussi à son dévoiement ?

 

On est dans une société où la culture psy prend une place de plus en plus importante. Ça a des bons côtés, ça va avec l'individualisation, le souci de soi (les gens assument de plus en plus leur aspiration au bonheur), ce sont aussi les préoccupations d’une société riche qui peut se le permettre, et de ceux qui sont libérés des premiers besoins de la vie ordinaire ; ça laisse plus d’espace à la question d’un traitement thérapeutique. Par ailleurs, ça n’est pas la première notion qui passe dans le discours courant avec autant de succès, je pense ici à la bipolarité par exemple.

Ce sont des notions dans lesquelles on est à peu près sûr de se retrouver, mais qui simplifient la réalité et qui finalement empêchent de la penser correctement. La réutilisation d’un terme psychiatrique fait autorité, il est aussi fort commode - et tout particulièrement pour ladite victime qui, en l’utilisant pour qualifier l’autre, s’attire par là la bienveillance de son entourage - mais enfin c’est un leurre : c’est prendre la carte pour le territoire. Il ne s’agit pas de nier les souffrances qui, elles, sont bien réelles ; en premier lieu celle du partenaire mais aussi celle dudit pervers narcissique.  

La souffrance au travail est par exemple un motif de consultation assez fréquent, et cela va de pair avec la question de la violence en entreprise, la crise économique mais aussi une crise politique qui fragilise psychiquement les individus

Une autre question que l’on peut se poser est de savoir si la déresponsabilisation contemporaine et les mouvements perversifs que l’on constate ne relèvent-ils pas aussi de notre époque. La souffrance au travail est par exemple un motif de consultation assez fréquent, et cela va de pair avec la question de la violence en entreprise (les nouvelles techniques de management ont modifié les rapports humains au travail), la crise économique bien sûr mais aussi une crise politique qui fragilise psychiquement les individus. Il y a une réalité du monde de l’entreprise qui est extrêmement violente, avec de réelles victimes, mais il y a aussi bien souvent une participation sous-jacente de ladite victime qu’il ne faut pas forcément rejeter ; c’est un discours compliqué, la personne doit se remettre en cause parce que sinon elle reste passive, et dans le même temps il y a une réalité extérieure à laquelle elle est effectivement confrontée.

Ce qui va caractériser cette psychée-là chez les individus aujourd’hui, c’est un monde éclaté : c’est le zapping, c’est l’immédiateté, c’est l’éternel présent, c’est aussi l’irresponsabilité

La notion de déresponsabilisation est conjoncturelle, on parle de post-modernité mais on peut se demander s’il n’y a pas aujourd’hui une notion d’infantilisation permanente, et c’est notamment ce que permet la techno-science en cultivant dans notre imaginaire le fantasme de la toute-puissance. Nos sociétés développées ont par ailleurs nivelé le désir, basé sur le manque, à des besoins qui seraient satiables et que l’on pourrait combler par la consommation. À partir de cette donne, on place les individus dans une position infantile. Freud disait : « L’enfant est un pervers polymorphe », il cherche le plaisir avant tout au travers de pulsions partielles qui agissent indépendamment. Ce qui va caractériser cette psychée-là chez les individus aujourd’hui, c’est un monde éclaté : c’est le zapping, c’est l’immédiateté, c’est l’éternel présent, c’est aussi l’irresponsabilité.

Aujourd’hui, en lieu et place de la responsabilité on est plutôt dans la réparation des préjudices - le Droit, le recours aux avocats, la contractualisation permanente - on a l’impression d’avoir été lésé sur un objet qui nous revenait de droit. L’Oedipe n’a pas totalement disparu, mais cette économie psychique archaïque, qui s’apparente bien à de l’infantilisation des individus, la société l’encourage et donne des possibilités à des sujets de dénier cette nécessité de la responsabilité, de la Loi, et de la dimension du manque finalement : le manque ne sera plus admissible. C’est tout cet ensemble qui va favoriser un climat dans lequel on pourra observer des manifestations perverses.

 

Est-ce à dire que nous nous dirigeons de plus en plus vers une société de victimes ?

 

Disons que là où il y avait avant un ordre ancien qui représentait la Loi dans un Autre absolu (Dieu, l’État etc.) ouvrant sur un monde stable, censé et ordonné dans lequel on s’inscrivait et qui donnait aux individus des places relativement fixes, la post-modernité a fait disparaître et voler en éclat tous ces semblants. Ça ne veut pas dire que la notion de la Loi a disparu, ça veut dire que ses représentants qui venaient donner une fixité dans le social ne tiennent désormais plus leurs fonctions dans la société. À partir de là, la fonction paternelle (la fonction tierce qui représente la Loi) a beaucoup plus de mal à s’imposer, à s’incarner par le père dans le cadre familial par exemple. L’adolescence et les temps de formation sont de plus en plus longs, il y a une difficulté aujourd’hui à incarner et tenir une position d’autorité dans la famille, ce qui entraîne cette configuration pré-oedipienne qui s’installe : le rapport à la Loi est su mais la légitimité est sans cesse remise en question et est toujours susceptible d’être contournée.

L’Autre est toujours traumatique puisqu’il ne viendra jamais résoudre nos conflits, répondre à nos questions existentielles et combler nos manques

Le pervers, disions-nous, n’a que très peu de rapport à la Loi, mais en réalité il en joue puisqu’il n’est pas sans la connaître. Il s’agit d’un mécanisme de déni : il est constamment dans le défi et le contournement de la loi. On pourrait donc, dans notre contexte contemporain, parler à la suite de J-P Lebrun de « perversion ordinaire ». Mais nous pourrions aussi parler de « victimisation ordinaire », état où l’individu se retrouve dans la position du désarroi infantile : devant la disparition des représentants de cet Autre de la Loi, il se retrouve renvoyé à sa propre solitude existentielle et dans une position de désaide infantile. L’Autre est toujours traumatique puisqu’il ne viendra jamais résoudre nos conflits, répondre à nos questions existentielles et combler nos manques. C’est cet état de fait qui est aujourd’hui dévoilé et ne trouve plus de recours satisfaisant.

 

Donc pas de pervers narcissique sans son complice ?     

 

C’est-à-dire qu’on ne choisit pas son partenaire par hasard. En quelque sorte, il est possible que ladite victime puisse entraîner des comportements chez son conjoint et fabriquer son propre persécuteur qui vient s’incarner dans le partenaire. Alors, que la victime ait érigé son monstre de toutes pièces ou qu’elle ait choisi un partenaire qui allait créer ça, elle a sa propre responsabilité et c’est quelque chose à qui est à interroger dans le soin. Ca passe ici notamment par le besoin de recouvrir le vide existentiel et la volonté de toute-puissance. Le couple pervers narcissique est à prendre en compte dans sa modalité relationnelle, c’est une maladie de la relation en somme, une mise en rapport entre deux individualités dans une relation qui crée un contexte où peuvent se manifester des mouvements pervers narcissiques.

C’est une maladie de la relation en somme

Nous l’avons vu, ledit pervers narcissique va choisir un(e) partenaire qu’il est en mesure de transformer en moi-hôte sur lequel il pourra déposer ses propres conflits, mais l’autre personne va aussi choisir son partenaire selon ses propres lignes de fractures, et surtout son désir d’être aimé(e) absolument, ce besoin de toute-puissance dont on vient de parler - et c’est ce qu’on retrouve fortement chez les personnalités hystériques par exemple. À mon sens, le couple pervers narcissique classique se compose souvent dudit persécuteur (la personne qui va manifester ces comportements) et d’un(e) hystérique (entendu comme une forme de névroses). Mais il peut aussi y avoir des configurations où il y a deux pervers, dont le lien d’agressivité et de haine sera entretenu activement par les deux partenaires.

Finalement, qui est narcissique dans l’histoire ? Puisque la victime est par définition innocente, elle est parfaite, ce qui favorise une consolidation narcissique très forte. C’est le jeu de la responsabilité : autant la figure du pervers narcissique rejette toute responsabilité sur l’autre puisqu’il n’est pas sensible à la culpabilité, autant la victimisation est aussi une figure de la déresponsabilisation par excellence - c’est la perfection narcissique.

 

Jusqu’à quel point alors le succès du pervers narcissique ne rejoint-il pas la figure du monstre caché sous le lit ?

 

Pour tout dire, la première fois que je me suis interrogé sur la notion de « pervers narcissique », je me suis demandé si fondamentalement il n’était pas une invention hystérique, c’est-à-dire s’il n’était pas collé au fantasme hystérique par excellence qui est le fantasme de séduction - fantasme oedipien qui implique le désir du père et la problématique oedipienne sous-jacente du refoulé.

    

Freud a commencé et a découvert la psychanalyse en écoutant des hystériques, et il a constaté que dans toutes leurs histoires on retrouvait un traumatisme de nature sexuelle, une scène de séduction avec un homme en général plus âgé (un oncle, un frère, un cousin). Et Freud, petit à petit, s’est mis à s’interroger sur la réalité de ces scènes traumatiques : est-ce qu’il n’y avait pas une dimension de faux-souvenirs ? Il a fait basculer la théorie et c’est ce qui a fait naître la psychanalyse en tant que telle sur la dimension du fantasme ; le fantasme étant justement ce qui provoque le traumatisme. C’est un élément central en psychanalyse. L’hystérie est quelque chose qui a beaucoup évolué avec les mutations socio-historiques : si Freud a pu rencontrer les grandes hystéries avec ses crises spectaculaires et son importante théâtralité, aujourd’hui elles sont plus discrètes : elles sont caractérisées par un fond dépressif chez le sujet, une grande suggestibilité et une forte tendance à la dramatisation. Lacan disait : « L’hystérique est une esclave qui cherche un maître sur qui régner », son rapport au maître est fondamental et sa problématique de fond est principalement une question qui porte sur le genre (qu’est-ce qu’une femme?). La position d’élue que lui donne le pervers narcissique vient satisfaire à cette question de trouver un être qui l’inscrit dans son identité de femme.

À mes yeux, ce qui va le mieux représenter et mettre en scène le fantasme de séduction dans la culture, ce sont les figures du Petit chaperon rouge et du grand méchant loup

En ce qui concerne le fantasme de séduction, il apparaît sous la figure du monstre jouisseur qui va porter son attention sur la figure de la jeune fille ou du jeune homme - c’est l’autre qui désire, pas le sujet. Il est innocent du désir. En réalité, c’est un fantasme d’origine, comme tous les fantasmes fondamentaux. La position d’innocence permet de dénier le désir, c’est être parfait en somme - puisque le désir implique le manque. À mes yeux, ce qui va le mieux représenter et mettre en scène le fantasme de séduction dans la culture, ce sont les figures du Petit chaperon rouge et du grand méchant loup - avec ses angoisses d’intrusion, ses figures du jouisseur et de la victime qui me semblent paradigmatiques de la configuration du couple dit pervers narcissique. Si le grand méchant loup a son propre intérêt dans l’histoire, il faut aussi voir que le Petit chaperon rouge est rouge - la couleur des passions violentes - et que sa conduite envers le loup est plus qu’équivoque.

Le Petit chaperon rouge, Twilight et 50 nuances de Grey ont des structures de contes de fée : ils présentent des rites initiatiques de morts et de renaissances symboliques à différentes étapes entre le devenir de petite fille, d'adolescente, de femme

 

Le succès de la notion du pervers narcissique est à prendre sur le même mécanisme qu’une légende urbaine, une production culturelle qui relève de l’imaginaro-symbolique. Autrement dit, les individus viennent selon leurs besoins psychiques s’inscrire dans ces figures archétypales et s’enrichir d’éléments permettant de donner un sens et d’humaniser le réel. Pourquoi cette thématique du pervers narcissique revient aussi souvent dans les films aujourd’hui par exemple ? Il me semble que le fantasme de séduction se retrouve dans un certain nombre de productions culturelles sur lesquelles on peut tracer une ligne droite du Petit chaperon rouge au pervers narcissique, en passant progressivement de la figure animale du loup à la figure para-humaine du vampire (Twilight), pour finalement prendre forme humaine avec 50 nuances de Grey. En passer par l’animal et le para-humain permet au psychisme immature d’instaurer une distance avec le sexuel, question qui s’élabore alors progressivement de la petite fille jusqu’à la personne adulte. D’ailleurs, si l’on regarde bien ces trois oeuvres, le personnage féminin est le centre du monde, ce qui satisfait sa toute puissance narcissique, et en même temps elle est constamment face à des dangers qu’elle doit surmonter.

La mise à jour par la psychanalyse de la position de victime propre au fantasme de séduction me semble être la clé du processus de la fabrication du monstre

La sexualité est perçue comme dangereuse : on se fait manger - on se fait croquer - parce qu’on est objet de jouissance. On retrouve l’oralité évoquée précédemment. La question  : "Qu’est-ce que la femme ?" vient poser la question d’être un objet de jouissance : qu’est-ce que c’est que d’être l’objet du désir de l’autre ? Et quand on est objet du désir de l’autre, le risque est de disparaître en tant que sujet, c'est une vague submergeante, une conception de la jouissance qui est absolue, renversante, dans laquelle on s’éteint - c’est le nirvana en somme - donc la mort de l'individu après tout. C’est l’appréhension de son propre désir et du désir de l’autre que l’on va construire ici. Petit à petit, on assume son désir, là où il était angoissant il devient de moins en moins dangereux. Le Petit chaperon rouge, Twilight et 50 nuances de Grey ont des structures de contes de fée : ils présentent des rites initiatiques de morts et de renaissances symboliques à différentes étapes entre le devenir de petite fille, d'adolescente, de femme - c’est comme si aujourd’hui on était accompagné toute sa vie avec ce triptyque.

La mise à jour par la psychanalyse de la position de victime propre au fantasme de séduction me semble être la clé du processus de la fabrication du monstre : le monstre se détache d’individus totalement différents les uns des autres, dans des contextes relationnels conflictuels (les mouvements perversifs), sous l’effet d’une dramatisation ; ce qui expliquerait aussi au passage son succès sur les sites féminins notamment. D’ailleurs, à bien y regarder, les contenus de ces sites se donnent fonction d’enseigner et d’avertir, à l’instar des contes de Perrault.

 

Oui et c’est un concept qui fait vendre aussi…

 

La dimension commerciale est à prendre en compte effectivement, la récupération du concept de « pervers narcissique » c’est bankable en somme. La notion a eu son succès en passant dans le langage courant et ensuite il y a eu un effet de synergie. Il y a également des promoteurs de la notion qui ont tout intérêt à ce que ça fonctionne, c’est aussi un business, il s’agit d’entretenir le phénomène.

Je pense à un test que je lisais il y a quelques temps : c’est une grille de questions à remplir sur votre partenaire, s’il a plus de 15 points sur les 30, fuyez! il n’y a plus rien à faire. Donc la personne fait le test, et à la fin il y a un lien de redirection vers un rendez-vous téléphonique, la mise en place d’un suivi etc. Ça c’est un exemple de business par exemple. Des individus en situation de fragilité extrême et dont la suggestionnabilité est assez forte vont se mettre à chercher un nouveau sauveur qui va venir les réconforter dans leurs carences, dans les atteintes narcissiques subies. C’est encore se mettre sous la tutelle d’un autre tout-puissant pour se restaurer narcissiquement : on passe d’un pervers narcissique à un coach, d’un idéal du moi à l’autre.

 

La psychanalyse, seul moyen de dédramatiser, se reprendre en main et se reconstruire après avoir vécu des situations que l’on perçoit comme perverses ?

 

Il s’agit avant tout de se libérer, de se désaliéner. N’oublions pas que les deux personnes sont en souffrance. En ce qui concerne la victime, une analyse peut trouver sa place mais il y a très certainement un travail de psychothérapie active à mettre en place auparavant : c’est-à-dire qu’il faut une restauration narcissique afin de sortir des mécanismes paradoxaux-confusionnels dont nous avons parlé tout à l’heure. Le patient, en se rendant compte qu’il est écouté / perçu / reconnu dans ce qu’il dit (que ses sensations, perceptions, désirs, pensées ont une légitimité) va pouvoir retrouver une intégrité narcissique qu’il avait perdu dans la relation pathogène. Le cadre thérapeutique viendra d’abord lui offrir une relation symboligène en miroir pour ensuite entamer un vrai travail d’analyse dans lequel on pourra toucher à toutes ces questions de fantasme de séduction, de persécuteur caché etc. Il y a aussi ces personnes qui se présentent d’emblée en tant que victimes et qui découvrent progressivement qu’elles étaient finalement plus actives que ça dans leurs histoires - il s’agit ici aussi de mener un travail sur leurs propres histoires personnelles. Mais il y a bien là deux configurations différentes : entre la victime vraie, et la victime qui se place en position de victime.

Quant au dit pervers narcissique, il faut garder en tête notre point d’incertitude : si c’est un vrai monstre qui est incapable de se remettre en question, alors effectivement il n’y a plus qu’à fuir et on ne peut plus rien pour lui. Mais s’il s’agit bien de mouvements perversifs qui trouvent leur unité dans l’interrelation, alors la personne est capable de réaliser le mal qu'elle fait, elle est capable de se rendre compte des défaillances de son système de défenses et à partir de là elle est capable de changer - à voir si la demande viendra de sa part. À partir du moment où il y a une ouverture, une possibilité de remise en cause, il y a responsabilisation et le travail psychanalytique est possible. Racamier disait qu’un pervers narcissique qui vient consulter pour une analyse est un pervers qui n’est pas assez pervers.

 

Benoist RÉVEILLÉ / Formateur en Éducation aux médias et à l'information / Nantes

 

benoist.reveill...

Vos
commentaires

ôr63

2/12/18 - 1:52pm
AH! il faut être en rapport avec l'actualité immédiate! Ben.... non, il faut s'inviter à penser.... d'abord.

hopfrog

2/12/18 - 12:21pm
Tout ça est intéressant, mais sans grand rapport avec l'actualité immédiate : celle des luttes politiques et sociales. D'ailleurs, sur la question des pervers nacissiques, RACAMIER lui-même a signé pas mal d'articles qu'on peut lire sur le site AgoraVox. Bref...

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