Violences en politique : l’affaire Brun ne sent pas la rose
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Quinze ans après DSK, le PS veut faire de la suspension de Philippe Brun un signal fort contre les violences sexistes et sexuelles. Mais derrière l’unanimité affichée, les vieux réflexes et les ambitions pour 2027 refont surface.
L’affaire Philippe Brun marque-t-elle un tournant dans la gestion des affaires de violences sexistes et sexuelles, et plus largement de harcèlement, au sein du Parti socialiste, ou les éléphants du parti tentent-ils de se refaire une virginité sur le dos de leur camarade avant 2027 ? La question se pose après la suspension du député de l’Eure, votée à la quasi-unanimité mardi 15 septembre, à quelques minutes de la clôture des candidatures à la primaire organisée avec Place publique, la formation de Raphaël Glucksmann. Ce mercredi 23 septembre, la justice a rejeté la demande de réintégration du parlementaire, sans relever d’irrégularité manifeste dans la procédure de suspension ni se prononcer sur la réalité des faits signalés. Phillipe Brun a annoncé faire appel, s'appuyant sur les révélations du Canard Enchainé qui mettent à mal le récit de la Direction du PS.
Un deal entre le député et son ancienne collaboratrice ?
Selon la version officielle, c’est l’ex-collaboratrice de Philippe Brun, également présente dans les instances nationales du parti, qui aurait directement contacté Johanna Rolland, première secrétaire déléguée et numéro deux d’Olivier Faure, quelques heures avant la clôture des candidatures à la primaire. La jeune femme lui aurait indiqué avoir déposé plainte contre son ex-patron, avec lequel elle aurait aussi entretenu une relation extraconjugale, pour des « faits susceptibles d’être qualifiés pénalement » : un emploi dit « familial », du harcèlement et, pire, des « violences physiques ».
Problème : cette version est battue en brèche par Le Canard enchaîné, qui affirme ce mercredi 23 septembre que ce sont le sénateur Alexandre Ouizille, soutien de Glucksmann, puis la directrice de cabinet d’Olivier Faure qui ont alerté le bureau national, et non l’ancienne collaboratrice, contrairement à ce qu’affirme la direction. Philippe Brun aurait, de son côté, proposé à cette dernière de faire jouer ses contacts pour lui trouver un nouveau poste. Promesse tenue, selon le palmipède : l’intéressée a été embauchée début juillet par Marc-Antoine Jamet, maire de Val-de-Reuil et secrétaire général de LVMH, le géant du luxe de Bernard Arnault. Ce dernier se dit « pas trop à l’aise » avec les révélations du journal. On le comprend…
« Si on avait rien fait, vous imaginez le scandale en cas de révélations en pleine primaire » Un membre du Bureau national du PS
Le jour même de sa suspension, Philippe Brun a tenu une conférence de presse, avec des mots très durs contre la direction du PS, et notamment Olivier Faure, qu’il accuse de vouloir le « tuer politiquement ». Une accusation réfutée le lendemain sur BFMTV par l’intéressé, qui assure ne pas « avoir participé à la décision » de suspension. « Si on avait rien fait, vous imaginez le scandale en cas de révélations en pleine primaire ? s’épanche un membre du bureau national sous couvert d’anonymat auprès du Média. Il fallait prendre une décision forte. On a préféré couper court en le suspendant. »
D’autant que le député aurait aggravé son cas en tentant de décrédibiliser son accusatrice, la présentant comme une « hystérique » devant ses pairs, comme l’a raconté la journaliste Sophie de Ravinel. Une version confirmée par notre source au bureau national, qui évoque une manière de faire passer la victime pour folle : « C’est courant dans les affaires de VSS, on appelle cela l’inversion accusatoire. » Lors de sa conférence de presse, Philippe Brun a aussi affirmé qu’il n’était au courant de rien à son encontre. Une version que des témoignages recueillis par Le Média remettent en doute.
« J’étais au courant des saisines des instances du PS mais pas de leur contenu » Le député Philippe Brun au Média
« En mars dernier, on savait déjà que son ancienne collaboratrice allait saisir la commission des conflits et la cellule des VSS, assure une élue de gauche de l’Eure qui connaît bien le dossier. Cela ne date pas du licenciement de juin. Quand il dit tout découvrir, ce n’est pas possible. » Sollicité par nos soins, Philippe Brun répète qu’il était « au courant de saisines parce qu’un article [ndlr : du Poulpe, un média local] sorti en juillet évoquait une action aux prud’hommes », mais qu’il n’a jamais « été au courant de leur contenu ».
Il affirme également n’avoir « pas été auditionné » et précise que « la requête ne [lui] avait pas été transmise ».
En interne, le vernis d’unanimité autour de la suspension de Philippe Brun se craquelle toutefois assez rapidement, après l’intervention de certains éléphants du parti. François Hollande, dont les relations avec Olivier Faure sont houleuses, a adressé un mot de soutien au député. Jérôme Guedj, également en guerre avec le premier secrétaire du PS, s’est dit « gêné » par la suspension de son camarade, « sans plainte » connue à ce stade. À l’inverse, d’autres défendent « le principe de précaution », comme Ségolène Royal. « Face à la présomption d’innocence, il y a la présomption de vérité des femmes qui parlent », déclare sur BFMTV l’ex-ministre, revenue dans la course à la primaire.
Un signal pour toutes les femmes
Un discours à rebours de celui qu’elle tenait en 2011, lors de l’arrestation historique de DSK à New York, après une plainte pour viol déposée par Nafissatou Diallo, employée du Sofitel où séjournait le socialiste. « Il n’y a pas mort d’homme », lançait alors Jack Lang sur France 2, tandis que Jean-Marie Le Guen assurait que les faits dont DSK était accusé « ne lui ressemblaient pas ». À l’époque, ces élus, comme Ségolène Royal, n’avaient pas eu un mot pour la victime présumée de leur ami, multipliant au contraire les témoignages de solidarité à son égard.
Dans les rangs socialistes, l’affaire DSK résonne encore comme un traumatisme, pour les anciens comme pour la nouvelle génération d’élus. L’affaire Brun permet-elle à certains de s’offrir une nouvelle légitimité en matière de VSS ? C’est ce que semble penser le député visé. Les limites des cellules de signalement internes aux partis politiques, comme chez les Écologistes et à LFI, sont également questionnées. Ces procédures ont plusieurs fois suscité des accusations d’opacité ou d’instrumentalisation politique, notamment lors de l’exclusion du politologue Thomas Guénolé en 2019, de l’affaire Taha Bouhafs à LFI ou encore de l’affaire Julien Bayou chez les Écologistes.
La direction du PS campe sur ses positions. « C’est un signal pour toutes les personnes qui témoignent de violences et notamment pour les femmes. Ensuite, ce sera à la justice de trancher », confie l’un de ses membres. Ni l’entourage d’Olivier Faure, ni Johanna Rolland, ni Alexandre Ouizille n’ont répondu à nos sollicitations.
LE MÉDIA (AVEC AFP)